Procès des frères Malbrouck : « Je ne voulais pas le tuer mais quand je l’ai vu, ça a été plus fort que moi, j’ai perdu la raison »

Au deuxième jour du procès de l’assassinat de Brice Hibon Henriette, les accusés ont livré un récit teinté de peur, de sidération, de culpabilité et de remords pour un crime que Patrick Malbrouck qualifie « d’impardonnable ».
« J’ai foncé sur lui puis je lui ai tiré dessus. Je ne voulais pas le tuer mais quand je l’ai vu, ça a été plus fort que moi, j’ai perdu la raison. » C’est ainsi que Patrick Malbrouck résume en quelques mots l’état d’esprit dans lequel il se trouvait quand il a percuté Brice Hibon Henriette à moto puis qu’il est descendu de sa fourgonnette avec son fusil à pompe en main pour l’abattre de trois coups feu. Un crime, son crime, qu’il juge lui-même « impardonnable ». « J’ai été envahi, comme aspiré. C’est comme si vous êtes poussé à le faire. C’est horrible mais je l’ai fait », dit celui qui répond de l’assassinat du jeune père de famille de 26 ans.
Evidemment, le président de la cour d’assises, l’avocate générale, les conseils de la défense et de la partie civile ont tenté de rembobiner le film des événements tragiques de ce 11 mars 2023 pour tenter de comprendre pourquoi et comment les deux frères se sont retrouvés armés, côte à côte dans leur véhicule, à la recherche de Brice Hibon Henriette. Pour cela, des images provenant de caméras de vidéo-surveillance de la ville ont été diffusées sur les trois écrans de la salle d’audience.

Une agression comme élément déclencheur
La première série retrace l’agression dont a été victime Antony Malbrouck sur le parking du collège Cambuston, le même jour aux environs de midi. Celui-ci est derrière son volant à attendre sa cousine quand une moto se faufile jusqu’à sa portière. Une courte conversation s’engage entre Brice Hibon Henriette et lui mais les choses s’enveniment très vite. Le pilote s’agite, fait de grands gestes puis il en vient aux mains. Il porte au moins deux coups de poing au visage du conducteur, à travers sa vitre ouverte.
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Antony Malbrouck quitte les lieux tandis que Brice Hibon Henriette ouvre le coffre de son TMAX. Il s’ensuit une course poursuite sur plusieurs centaines de mètres. La voiture fait un tour complet du parking mais la moto met les gaz pour rester dans son sillage jusqu’à ce que les deux véhicules disparaissent du champ des caméras. Les images, même agrandies, ne montrent pas que Brice Hibon Henriette est armé.
« Quand j’ai vu le pistolet, j’ai vu la mort »
Pour autant, Antony Malbrouck est formel : « J’ai vu l’arme sous le siège de la moto. Brice m’a menacé puis il m’a poursuivi avec le pistolet. » Pourquoi la scène ne figure pas sur les vidéos ? « Plus loin sur la route, j’ai vu l’arme dans sa main gauche dans mon rétroviseur », indique l’accusé. Il semble qu’il ait vécu cette scène un peu comme s’il avait la mort aux trousses. « Ce jour-là, Brice n’était pas dans son état normal. Quand j’ai vu son pistolet, j’ai vu la mort, j’ai vraiment eu peur pour ma vie et pour ma famille », se remémore Antony Malbrouck.
Quel conflit aurait été à l’origine de cette agression ? « Brice est un ami d’enfance. Je ne comprends pas comment on en est arrivé là », s’interroge encore Antony Malbrouck. Il a bien cette vieille rancune de jeunesse liée au vol d’une chevalière appartenant à Brice Hibon Henriette. « Il voulait que je lui demande pardon pour ça mais je pense que c’était une excuse pour m’agresser », explique Antony Malbrouck. Et puis il y a ce différent d’argent qui l’a opposé au père, Jean-Louis Henriette, à propos d’une partie de poker qui remonte à deux ou trois ans. Mais là encore, Antony Malbrouck balaie le mobile d’un revers de main. « C’était avec son père. Il n’y avait pas de problème entre Brice et moi pour ça. »
Le grand frère en protecteur
En tout cas, l’agression de midi est le point de départ de la tragédie qui se solde une heure et demi plus tard par un crime d’une violence absolue. Antony Malbrouck a tout juste semé son poursuivant qu’il multiplie les coups de fil pour alerter ses proches de l’agression qu’il vient de subir et du sentiment de terreur qui le submerge. Il alerte avant tout son grand frère Patrick. Celui qui apparaît à la fois comme le protecteur au sein de la famille Malbrouck et qui endosse de temps à autre le costume de médiateur dans le quartier de Cambuston où tout ce petit monde a usé ses fonds de culotte sur les bancs des mêmes écoles.
Quand Patrick Malbrouck reçoit l’appel de détresse de son frère, qui se remet tout juste d’une hospitalisation à la suite d’un AVC, il ne laisse rien transparaître de ses sentiments à la personne qui l’accompagne. Celui qui dirige une association de réinsertion discute posément au téléphone d’un problème concernant les dysfonctionnements d’un marché équitable avec une interlocutrice, comme si de rien n’était.
« Comme on a peur de lui, j’ai pris le fusil »
A partir du moment où il arrive chez son frère, Patrick Malbrouck prend la mesure de la situation et tranche dans le vif. «Mon frère m’a dit que Brice l’avait agressé et qu’il était armé. Comme je connais bien Brice, je suis parti pour trouver un arrangement en lui proposant de l’argent ou un travail. » Pour autant, il demande à son frère d’aller chercher le fusil à pompe, stocké dans son abri de jardin. « N’est-ce pas en contradiction avec l’idée de discuter ? », objecte le président. « Des fois, on peut discuter avec lui, des fois non. Comme on a peur de lui, j’ai pris le fusil. » Au cas où il serait toujours armé, « pour lui faire peur ».
Selon les deux frères, mais aussi plusieurs témoins, Brice Hibon Henriette inspire la crainte dans le quartier. Ils font état d’un homme souvent armé, imprévisible et au comportement qui avait radicalement changé depuis deux à trois semaines. « Pourquoi ne pas avoir déposé plainte auprès de la police ? », l’interroge le président. « Si on porte plainte contre lui, c’est compliqué. Ça veut dire envenimer les choses et ce sont des représailles… »
« Il ne méritait pas de mourir, je n’ai pas voulu ça »
Les deux frères ont sillonné Cambuston pour retrouver Brice Hibon Henriette. L’une des grandes questions de ce procès est de savoir si Antony Malbrouck avait une idée de l’issue tragique que leur périple, dans les rues de la ville, allait prendre. « J’ai récupéré l’arme sans trop réfléchir. Je n’étais pas dans mon état normal. J’avais plus que peur, je ne pouvais plus parler. J’étais déboussolé. J’étais assis dans la voiture, je n’ai rien dit, j’ai suivi mon frère… », raconte Antony Malbrouck.
« Devant les enquêteurs, vous avez dit : Quand il a foncé sur lui, j’ai compris qu’il ne voulait pas discuter mais le tuer », lui rappelle le président. « A quel moment avez-vous su que l’arme était chargée ? », insiste le magistrat. « Quand il a fait feu… » Et de préciser : « Il ne m’a pas dit qu’il allait tuer Brice, mais allons voir Brice pour savoir c’est quoi le problème, s’il m’avait dit ça je n’aurais pas été d’accord. Je ne souhaite la mort de personne, il ne méritait pas de mourir, je n’ai pas voulu ça… »
« En état de sidération, on a une mémoire trouée »
L’experte psychologue confirme « l’état de sidération » dans lequel se trouvait vraisemblablement Antony Malbrouck tout au long de leur périple. « Il était là sans être là. Ça se déduit de son discours en raison de la peur qu’il avait pour lui-même et sa famille mais aussi de son historique avec la victime. » « Peut-il ne pas se souvenir d’avoir changé de véhicule ? », illustre Me Julien Barraco, en défense. « Quand on est dans un état de sidération, on a une mémoire trouée. Cela peut durer 1h30 et même plusieurs jours », confirme la praticienne.
« Il ne pouvait plus rien faire, mais j’ai quand même tiré »
La scène de crime, telle qu’immortalisée par la caméra de vidéo-surveillance, s’égrène, quant à elle, de 13 heures 46 minutes et 8 secondes à 13 heures 46 minutes et 58 secondes. Également diffusée dans la salle, elle choque d’abord par la violence inouïe avec laquelle la fourgonnette se déporte de sa voie de circulation pour percuter Brice Hibon Henriette sur sa moto. Puis, les images défilent, montrant Patrick Malbrouck qui va à sa rencontre pour ouvrir le feu à trois reprises comme l’indique au loin le canon du fusil à pompe chromé qui scintille à chaque mouvement montant et descendant.

« Votre frère a dit qu’il avait compris à ce moment-là que vous alliez le tuer », lui répète le président. « C’est incompréhensible. Je n’arrive pas à me justifier… », ânonne Patrick Malbrouck dans le box. « Pourquoi vous le percutez puis vous lui tirez dessus ? », poursuit le président. « J’avais peur. Il me terrifiait. » « On a l’impression que vous vous acharnez… », insiste le président. « Je voulais que ça s’arrête, c’est tout. Avec le recul, je sais qu’il ne pouvait plus rien faire mais j’ai quand même tiré… »
« Je l’ai tué mais je n’étais plus maître de moi-même »
« Vous dites : ce n’est pas moi, c’est la peur. Vous vous rendez compte que c’est comme si vous disiez que c’était indépendamment de votre volonté », lui fait remarquer Me Jean-Christophe Molière, en partie civile. « Ce n’est pas la peur, c’est bien moi qui l’ai tué mais je n’étais plus maître de moi-même », lui répond Patrick Malbrouck. « Vous avez dit aux policiers que votre geste était impardonnable. Pourquoi ? », poursuit Me Normane Omarjee, en défense. « Parce que j’ai tué quelqu’un. J’ai enlevé la vie à Brice et que je ne peux pas revenir en arrière. »
« Ses remords sont crédibles et sa culpabilité authentique »
L’expert psychologue confirme à la barre ce « sentiment de culpabilité massif » dont était empreint le principal accusé. « Il était encore abattu et effondré au moment de l’expertise. Il nous a dit avoir été en proie à une peur incontrôlable. Il est vrai que le crime est peu prémédité quand le passage à l’acte est impulsif et extrêmement violent. Ses remords sont crédibles et sa culpabilité authentique », détaille-t-elle. Et de confirmer à Me Jean-Jacques Morel, également en défense, qu’il y avait « un faible risque de récidive malgré la gravité de l’acte reproché » à Patrick Malbrouck.


