Prisons à La Réunion : les 2 millions d'euros et les 34 postes annoncés sont-ils un cache-misère ?

Hier, le directeur de l’administration pénitentiaire, Sébastien Cauwel, et le directeur interrégional des services pénitentiaire Outre-mer, Vincent Dupeyre, ont annoncé l’octroi d’une enveloppe de 2 millions d’euros et la création de 34 postes à La Réunion à l’horizon 2027. Zinfos974 en décortique les contours et fait un point complet sur une situation carcérale devenue alarmante dans l’île.
Les annonces faites hier par Sébastien Cauwel, le grand patron de l’administration pénitentiaire, et Vincent Dupeyre, directeur interrégional des services pénitentiaires Outre-mer, sont à première vue très positives avec l’octroi d’une enveloppe de deux millions d’euros consacrée à la dotation de nouveaux moyens de sécurité et au renouvellement du matériel devenu obsolète. Cette manne va en effet servir à l’acquisition de nouveaux éclairages, de systèmes de vidéo-surveillance de pointe, de portique de détection, de tenues de protection mais aussi de véhicules de surveillance permettant de rendre plus performantes les rondes aux abords des établissements et les diverses opérations de transfert. « C’est une belle avancée en termes de sécurité », se félicite Vincent Pardoux, secrétaire régional de FO Pénitentiaire.
Lire aussi: Les agents en grève face aux carences du système carcéral
L’autre annonce de poids concerne la création de 34 postes dédiés principalement aux Equipes locales de sécurité pénitentiaire (ELSP), créées à la suite du drame d’Incarville en Normandie où deux agents avaient été abattus et trois autres blessés par un commando, cagoulé et armé comme un porte-avion, dans le but de faire évader le délinquant Mohamed Amra. Cette hausse des effectifs constitue elle aussi une avancée mais elle est légèrement à nuancer car de ce point de vue, La Réunion est déjà en retard avec seulement dix agents déjà affectés à cette nouvelle unité à Domenjod.
34 créations de postes et 2 millions d’euros
Ils seront donc rejoints par sept de leurs collègues d’ici à septembre 2026. Quatre autres de ces agents d’élite, triés sur le volet, seront affectés au centre de détention du Port à la même période. La première période de l’année 2027 devrait être marquée par le recrutement de huit autres agents ELSP, cinq au Port et trois à Saint-Pierre.
Parallèlement, une équipe cynophile composée de quatre agents et de deux chiens doit faire son apparition. Une première dans les prisons réunionnaises. Ces équipages seront spécialisés dans la détection d’armes et surtout de drogue, un des fléaux auxquels les surveillants sont régulièrement confrontés. Ne manque que des chiens rompus au repérage des téléphones portables. Enfin, pour parvenir aux 34 postes annoncés hier, il faut tenir compte de onze autres agents ELSP dont sept seront postés au Port et quatre à Saint-Pierre.
« Nous sommes au point mort concernant les vacances de poste »
Reste les affectations décidées en commission paritaire pour les Outre-mer. Sur les 80 postes vacants, 12 ont été votés mais seulement 2 concernent La Réunion. Et pas de mesure d'urgence cette fois. Ce qui fait que le compte n’y est pas au regard des 37 agents pénitentiaires manquants d’ici la fin de l’année 2025 à Domenjod et à Saint-Pierre, sur fond de mutations ou de départs à la retraite.
« Nous avons des créations de poste concernant le volet sécuritaire mais ce ne sont pas eux qui vont combler le déficit d’agents dans les établissements. Pour le reste, c’est le flou artistique avec zéro gain sur le tout-venant. Nous sommes donc au point mort concernant les vacances de poste », déplore Vincent Pardoux, secrétaire général de FO Pénitentiaire.
Il manque 11.600 places en France
La situation du système carcéral français est alarmante. Et ce n’est pas mieux à La Réunion. En septembre 2022, l'Observatoire international des prisons recensait 71 669 détenus dans les prisons françaises pour seulement 60 715 places disponibles. Soit un taux d'occupation moyen de 118 %. En novembre de l’année suivante, ils étaient 75.130 prisonniers à s’entasser aux quatre coins du pays pour seulement 61.000 places, passant ainsi à 123%.
1.600 détenus pour 1.185 places à La Réunion
En novembre 2023, ils étaient 1.200 détenus à s’entasser dans le centre de détention du Port, le centre pénitentiaire de Saint-Denis et dans la maison d’arrêt de Saint-Pierre. A titre d’exemple, l’établissement de Domenjod, qui compte 575 places en théorie, recevait 760 détenus en 2023 contre environ 500 l’année précédente. Et la tendance est loin d’être à l’amélioration.
En octobre 2025, le nombre de personnes incarcérées dans l’île est d’environ 1.600. A Domenjod, il explose avec pas moins de 920 détenus et un nombre de places théoriques invariable. Comme il n’est pas possible de pousser les murs, l’administration est contrainte de mettre deux lits superposés par cellule où prennent place quatre délinquants.
Les femmes serrées comme des sardines
C’est pire dans le quartier des femmes où elles se retrouvent jusqu’à six en cellule. Les 28 places théoriques se doivent de faire face à un afflux de 68 détenues, essentiellement en raison de l’arrivée régulière de jeunes mules interceptées à l’aéroport Roland Garros. Si l’on veut entrer dans les détails, il faut savoir que le quartier des femmes est scindé en deux.
D’un côté, celui qui fait office de centre de détention, réservé à celles qui sont définitivement condamnées. Elles sont au nombre de 23 pour 17 places. De l’autre côté se trouve celui qui sert de maison d’arrêt avec 11 malheureuses places pour un effectif de 45. C’est là que déferlent les mules avec une régularité qui atteste d’un trafic de drogue désormais bien ancré dans l’île.
La Cayenne et le Port à l’étroit
La maison d’arrêt de la Cayenne n’est pas mieux lotie avec des problématiques toutefois différentes. D’abord, ils sont en ce moment 180 détenus pour 110 places en dortoirs. Un mode de fonctionnement antédiluvien puisque que l’établissement qui part en lambeaux date de la compagnie des Indes. Ce qui oblige la direction à faire cohabiter jusqu’à 16 détenus dans le même espace avec leur lot de lits superposés mais aussi de matelas à même le sol.
Poursuivant notre état des lieux, il faut indiquer que le centre de détention du Port reçoit 500 détenus pour autant de places. Pourquoi ce régime de faveur ? Tout simplement parce que ce type d’établissement réservé aux longues peines avec des cas très difficiles bénéficie d’un numérus clausus, strict par essence. Mais petit bémol là encore car les détenus sont parfois à trois dans une cellule quand ils devraient en principe être seuls. D’abord parce qu’il s’agit de longues peines et que le travail de réinsertion exige qu’ils soient seul pour préparer le plus correctement possible leur sortie.
Un déficit de 37 surveillants d’ici à Noël
Face à cette surpopulation carcérale, il est inutile de dire que les conditions de détention sur fond de violence et de trafic sont particulièrement difficiles. Comme sont âpres, par ricochet, les conditions de travail des agents pénitentiaires qui sont quant à eux en sous-effectif chronique d’un point de vue global. Car là encore, il faut nuancer la situation d’un établissement à l’autre. Par exemple, les agents de surveillance aux prises avec les détenus à la maison d’arrêt de Saint-Pierre sont à effectif complet avec 46 fonctionnaires actuellement en poste. Ce qui ne veut pas dire que les conditions de travail sont reluisantes étant donné la vétusté d’un établissement qui mériterait sans aucun doute d’être fermé pour laisser la place à un autre plus grand et flambant neuf.
Au centre pénitentiaire de Domenjod, la situation est comparativement beaucoup plus tendue en termes d’effectifs avec 219 agents et 23 postes non pourvus. Au centre de détention du Port, les agents pénitentiaires sont actuellement au nombre de 160. Il en manque 11 et 14 d’ici la fin de l’année 2025 avec les départs à la retraite programmés. Il manque donc en tout et pour tout 34 agents de terrain dans l’île et pas moins de 14 conseillers de réinsertion et de probation. Ce dernier métier est pourtant un maillon important de la chaine pénale puisqu’il est censé garantir que les sortants ne remettront plus jamais les pieds en prison.
La pénitentiaire prisonnière des promesses politiques
Globalement, le déficit en personnel n’a rien d’exceptionnel puisque qu’il est de 4.000 surveillants pour l’ensemble des établissements français, rappelant à quel point la situation carcérale est alarmante faute pour les gouvernements successifs d’avoir pris le taureau par les cornes à temps. A titre d’exemple, il manque près de 120 surveillants pénitentiaires à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.
Pour finir, la promesse de construire une nouvelle prison à Saint-Louis pour remplacer la Cayenne ne date pas d’hier. Elle remonte au tout début des années 2010. A l’époque, Cyrille Hamilcaro s’y était formellement opposé, estimant que « Saint-Louis ne veut pas être la poubelle de La Réunion ». Nicolas Sarkozy en avait fait la promesse. Christiane Taubira aussi avant d’oublier le dossier dans les cartons.
La fermeture de la Cayenne renvoyée aux calendes grecques
Quant à Gérald Darmanin, il a soumis l’idée de construire des prisons modulaires un peu partout en France sous 18 mois, notamment au Port. Elle devrait voir le jour en 2027. Quant à une solution de rechange pour la Cayenne, il faudra patienter. Car le délai de construction avant mise en service est compris dans une fourchette de 7 à 10 ans. A condition de tomber d’accord sur le choix du terrain.
Ce qui n’est pas une mince affaire. A Mayotte par exemple, aucune municipalité n’en veut tandis que les chiffres explosent avec un taux d’occupation de Majicavo à plus de 220%.


