Poker-menteur autour de la fausse facture d'Air Austral

En 2023, David Vital a perdu presque tous ses soutiens à Air Austral. Quand le DRH de la compagnie aérienne, également directeur de la filiale Mascareignes Développement, est sur la sellette, il s'emploie à sauver sa tête. C'est à cette période que s'inscrit la fausse facture à 35 000 euros qui va coûter son poste au président du directoire, Joseph Bréma. Deuxième volet de notre enquête.
Jacques Atchapa est brutalement remercié le 15 octobre 2023. “Un audit externe et plusieurs notes juridiques” auraient établi qu'il était à l'initiative d'une lettre anonyme discréditant sérieusement le nouveau patron d'Air Austral, Joseph Bréma. Homme de dossier, le grand argentier de la compagnie a pris les commandes d'Air Austral par intérim en juin 2022 avant de véritablement s'installer dans le fauteuil de président du directoire en mars 2023. Le tort d'Atchapa a été de fomenter “une cabale contre moi”, confiera Joseph Bréma.
A partir de la mi-octobre 2023, le sol semble se dérober sous les pieds de David Vital. Selon plusieurs ex-dirigeants d'Air Austral, il entre alors immédiatement en contact avec Joseph Bréma. Le but de la manoeuvre est clairement de sauver le soldat Atchapa. Joseph Bréma dit avoir été “sermonné” par David Vital. “Il a dit au téléphone (Ndlr : à Bréma) que c'était une connerie...” Les deux hommes se sont vus à l'occasion de déjeuners où le cas Atchapa est venu sur le tapis au milieu de mets raffinés, comme toujours. Une autre source soutient que David Vital a tenté de sauver la tête du DRH sans qu'il ne lui demande rien.
Rencontre avec un patron de presse
Courant octobre, Joseph Bréma est convié à la table des Vital sur les hauteurs de Bois-de-Nèfles à Saint-Denis. Pas dans le luxueux appartement de David Vital qui s'étale sur plus de 300 mètres carrés avec piscine, jacuzzi et vue imprenable sur l'océan. Non, l'invitation émane des parents Vital qui habitent à un jet de pierre de là. Avant de pénétrer dans la propriété, le président du directoire d'Air Austral est averti de la présence d'un invité très spécial. Joseph Bréma se retrouve autour de la table avec un patron de presse. Il a dû s'expliquer “sur le pourquoi de la décision prise dans l'affaire Atchapa”. La conversation aurait porté aussi sur l'attribution de billets d'avion par le biais d'une convention à l'entreprise de presse.
Hasard du calendrier ou pas, l'affaire de la fausse facture d'Air Austral se noue à la même période. Courant novembre, David Vital aurait fait part à Joseph Bréma “de prestations passées sur la période 2021-2022 qui ne lui ont jamais été réglées”. Bon prince, Joseph Bréma lui aurait dit d'envoyer sa facture tout en sachant par avance qu'elle n'émanera pas de Promothée, la société de conseil de David Vital. “Quand Joseph Bréma a pris la tête d'Air Austral, il l'a reçu chez lui pour lui présenter des gens. Comme il a la faiblesse de dire oui à tout, il était devenu quelque part son esclave”, commente un proche des deux hommes.
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“La formulation était équivoque et donc grossière”
Le 5 décembre 2023, Joseph Bréma reçoit la facture sur sa boîte mail adressée à la filiale Mascareignes Développement pour un montant de 35 000 euros hors taxe. Le président du directoire la valide, sans tiquer, dès le lendemain. La manœuvre est osée à plus d'un titre. D'abord parce que la facture censée honorer une mission de conseil est à en-ête de VELEC, une société spécialisée dans les travaux électriques. Ensuite parce qu'elle fait référence non pas à des travaux électriques mais à des travaux d'entretien.
“On aurait pu imaginer qu'il s'agissait de l'entretien de gaines électriques. Mais la formulation était équivoque et donc grossière. Et auquel cas le prix aurait été disproportionné”, commente narquois un cadre d'Air Austral. Cela pourrait aussi concerner des travaux ménagers mais si c'était le cas les locaux de Mascareignes Developpement seraient bien astiqués puisqu'une société de nettoyage a déjà le marché.
“De quoi vous vous mêlez ?”
Soupçonnant qu'il s'agissait d'une fausse facture, un collaborateur met en garde le président du directoire. Joseph Bréma aurait répondu : “Ne t'en occupe pas !” Pour en avoir le cœur net, le cadre contacte la société VELEC. Il finit non sans mal par avoir au bout du fil le dirigeant, un certain Giovanni. Ce dernier ne se démonte pas. Il lui rétorque sur un ton peu aimable : “Ne vous occupez pas de ça, c'est prévu avec la direction...” Le cadre de la compagnie insiste en se présentant comme faisant justement partie de la direction d'Air Austral. “De quoi vous vous mêlez ?”, coupe le dirigeant de VELEC. Quelque peu cavalier, limite voyou.
Après avoir raccroché, le cadre revient vers Joseph Bréma en le mettant sérieusement en garde sur ce qui ressemble à s'y méprendre à une fausse facture. Bizarrement, Joseph Bréma ordonne tout de même son paiement par mail à la directrice du service avant que Jacques Atchapa, débarqué d'Air Austral en octobre mais toujours directeur général de Mascareignes Développement, ne la valide à son tour.
Foie gras, cari langouste, champagne et dernier coup de poker à Air Austral
Entre la fin décembre 2023 et janvier 2024, la facture véreuse refait surface, transmise au service comptable d'Air Austral en vue de sa re-facturation. Cette fois, elle est bloquée et l'affaire est portée à la connaissance de la justice avant d'être révélée en interne devant le comité de surveillance de la compagnie. Exit Jacques Atchapa puis Joseph Bréma... David Vital est plus que jamais isolé au sein de l'entreprise, sachant qu'il n'est pas forcément en odeur de sainteté auprès de la nouvelle majorité à la Région et des nouveaux actionnaires.
David Vital tente alors un dernier coup de poker. Par l'intermédiaire de son père, il s'arrange pour faire venir au bout de la table familiale un haut dirigeant d'Air Austral fraichement promu dans le Saint des saints de la compagnie. “J'ai été invité à déjeuner. Il y avait du foie gras, du cari langouste et du champagne...”, se souvient-il. Celui qui n'est pas du style à en croquer ajoute : “Ils croyaient sans doute m'acheter avec un bon repas...” A la suite de quoi, il dit avoir coupé les ponts avec David Vital, qui a compris que les missions de veille sociale et le piston appartenaient à un passé révolu en ce qui le concerne.
Les policiers sur la piste des 35 000 euros
Mais alors, qui a profité des 35 000 euros ? Certainement pas Joseph Bréma qui n'aurait pas été assez fou pour mettre en danger son poste de président du directoire pour une somme aussi dérisoire. Ni Jacques Atchapa qui était déjà empêtré dans sa procédure de licenciement engagée à l'initiative de Joseph Bréma. S'agissait-il de prendre un risque pour faire plaisir à David Vital ? C'est peu probable et puis, même si c'était le cas, il était encore temps de faire machine arrière quand les cartes se sont mêlées.
La fausse facture n'aurait-elle pas été le nerf de la guerre pour financer la paix des braves et éviter à Joseph Bréma d'être cloué au pilori sur la place publique ? Lui prétendrait n'avoir “aucune idée de ce à quoi les fonds ont servi”. Tout comme il réfuterait être “partie prenante dans le stratagème”. Jacques Atchapa n'aurait fait qu'entériner l'ordre de paiement du président du directoire sans savoir qui a touché les 35 000 euros.
Un cadre dirigeant d'Air Austral est persuadé que “Joseph Brema sait”. Un ancien collaborateur observe qu'après l'affaire de la fausse facture, “les choses se sont tassées pour lui. Il n'a plus été pris en grippe dans la presse”. Les policiers semblent s'intéresser à cette piste. Il y a quelques semaines, ils ont envoyé une réquisition judiciaire à Air Austral pour obtenir la copie de bons de commande, de devis et de factures liant l'avionneur à un ancien partenaire dans le milieu des médias.


