"Peut-être un moment de basculement" : le regard d'un Iranien de La Réunion sur la crise à Téhéran

Architecte et sociologue iranien installé à La Réunion depuis 2011, Arash Khalatbari observe avec gravité et espoir la crise qui secoue son pays natal. Témoin de la révolution de 1979, qui a fait basculer le pays dans la République islamique, il mesure la portée historique d’un soulèvement qui, selon lui, pourrait redessiner l’Iran et au-delà, l’équilibre régional.
Depuis l’île de La Réunion, l’Iran n’est jamais loin. Les images fragmentaires qui parviennent de Téhéran, d’Ispahan ou de Chiraz résonnent comme un écho intime pour Arash Khalatbari. Né dans la capitale iranienne, l’architecte et sociologue de 54 ans a grandi dans le fracas d’une révolution, celle de 1979, qui a fait basculer le pays dans la République islamique. Plus de quarante ans plus tard, il voit surgir un autre moment de rupture possible.
Arash Khalatbari : "Il y aura un impact sur toute la région, et j'espère que le dénouement sera heureux et démocratique"
"Il y a de l'inquiétude, parce que nous n'avons pas de nouvelles de nos familles et de nos amis. La situation sur place semble chaotique, avec des centaines de morts, souffle-t-il. Mais il y a aussi de l'espoir avec ce mouvement séculaire. C'est peut-être un moment de basculement. Il y aura un impact sur toute la région, et j'espère que le dénouement sera heureux et démocratique." Pour Khalatbari, l’angoisse personnelle se mêle à l’analyse sociologique.
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L’Iran traverse en effet l’une des plus graves crises de son histoire récente. Depuis plusieurs années, et plus encore depuis les grandes vagues de contestation déclenchées par la mort de Mahsa Amini en 2022 - une étudiante d'origine kurde qui avait été arrêtée pour le port de "vêtements inappropriés" - la société iranienne est en ébullition.
Initialement motivées par la crise économique, les manifestations ont pris une tournure politique. Des slogans visant directement le guide suprême Ali Khamenei et appelant à la chute du régime sont désormais scandés dans de nombreuses villes.
Mouvement "séculaire"
Les protestations, portées par une jeunesse urbaine, éduquée et connectée, dénoncent à la fois la répression politique, les inégalités sociales et les contraintes imposées aux libertés individuelles, notamment celles des femmes. Face à elles, le pouvoir répond par une nouvelle répression sévère, coupures d’internet depuis plus de 72 heures maintenant, arrestations massives et usage de la force militaire.
Pour Arash Khalatbari, la différence avec 1979 est fondamentale. "À l’époque, se souvient-il, la révolution s’est faite au nom d’un idéal religieux et anti-impérialiste. Aujourd’hui, le moteur est la société civile elle-même, dans sa diversité." Il parle d’un "mouvement séculaire", non pas antireligieux, mais émancipé d'une tutelle idéologique. Une contestation diffuse, sans leader unique, qui rend sa répression plus difficile mais aussi son issue plus incertaine.
Trump mulls 'very strong' military options as hundreds killed in Iran protests https://t.co/w1nJBWI4Pf
— BBC News (World) (@BBCWorld) January 12, 2026
Installé à La Réunion depuis 2011, Khalatbari suit l’actualité iranienne avec le regard distancié de l’exil, mais sans jamais rompre le fil. Il enseigne, conçoit, écrit, tout en restant attentif aux transformations de son pays d’origine. Pour lui, ce qui se joue aujourd’hui dépasse les frontières iraniennes. "L’Iran est un acteur central du Moyen-Orient, et toute évolution politique majeure aurait des répercussions sur l’Irak, le Liban, le Golfe et au-delà", assure-t-il.
Reste la question de l’issue. L’histoire iranienne est jalonnée d’espoirs déçus et de révolutions confisquées. Khalatbari en est conscient. Et cette issue, surtout, se fera-t-elle avec ou sans l'intervention américaine ? "Plausible !", selon lui.
Arash Khalatbari refuse le fatalisme. "Les sociétés apprennent, même dans la douleur", glisse-t-il. Depuis La Réunion, il observe l’Iran comme un laboratoire tragique mais vivant, où une nouvelle génération tente d’inventer son avenir. Entre inquiétude et espérance, sa voix rejoint celles de nombreux Iraniens de la diaspora, suspendus aux nouvelles rares et fragmentaires. Dans l’attente, peut-être, d’un dénouement qui ferait enfin rimer révolution avec démocratie.



