Petite-Île : L'inexplicable violence d'un guet-apens pour un Kärcher

C'est une affaire peu banale que le tribunal de Saint-Pierre a eu à juger mercredi dans le cadre d'une comparution immédiate. Les faits, les motivations et les profils des prévenus ont surpris et inquiété les magistrats.
Tout commence en mai dernier. Yann et Simon* vivent en colocation à Saint-Leu et sont tous deux artisans dans le bâtiment. Du jour au lendemain, Simon disparaît sans laisser de traces, emportant avec lui un Kärcher, un niveau laser et une boîte contenant 1800 euros, dont des pièces de collection. Furieux, Yann dépose plainte tout en tentant de localiser Simon.
Simon n'en est pas à son coup d'essai puisqu'il a plusieurs clients lésés également à sa recherche. Yann rejoint même un groupe Facebook constitué par les clients arnaqués par l'artisan. Finalement, il apprend que Vanessa, l'ex de Simon, a rendez-vous avec lui à la darse du Port le 1er juin. Elle aussi en veut à Simon pour l'avoir laissée sans nouvelles du jour au lendemain. Fâchée par l'attitude de Simon, elle prévient Yann du lieu et de l'heure où Simon doit arriver.
Finalement, la violence prend le pas
Yann demande alors à trois amis de l'aider à récupérer ses biens volés. Ils se retrouvent un peu avant et décident de le bloquer avec la fourgonnette de l'un d'eux, de le capturer et de le livrer à la police. Lorsqu'il arrive, le plan est mis à exécution, sauf que Yann commence par frapper Simon. Les coups continuent dans le véhicule et un arrêt est fait à Cambaie, car la victime se débat trop. Yann et son meilleur ami lui lient les mains et les pieds avec des serflex, tout en continuant à le frapper au sol.
Finalement, le plan change et ils décident d'aller directement à Petite-Île chez la copine de Simon où il vit. Sur place, ils constatent l'état de Simon qui est méconnaissable avec le visage tuméfié. Cependant, ils forcent l'entrée chez la copine, où dort son enfant, et ils récupèrent le Kärcher. Simon a des fractures au visage, aux côtes et s'est vu prescrire 45 jours d'ITT. Ils sont tous interpellés rapidement et l'un d'eux va même se rendre de lui-même.
Longuement interrogé à la barre du tribunal, Yann va d'abord tenter de rappeler le passif d'escroc de Simon, tout en essayant de prendre la responsabilité des faits pour éviter d'accabler ses complices. Impliqués à des degrés divers, tous reconnaissent que l'histoire est partie trop loin pour un Kärcher. Un déchaînement de violences incompréhensibles pour des personnes avec de bonnes situations professionnelles et sans antécédents judiciaires, à l'exception de Yann qui avait commis des délits dans sa jeunesse.
"Je vous demande de ne pas avoir la main qui tremble"
"C'est une véritable expédition punitive qui fait montre d'une grande lâcheté. Vous êtes des lâches ! Il était seul et vous étiez quatre", s'emporte le procureur. "Je vous demande de ne pas avoir la main qui tremble et de ne pas servir une justice molle avec du sursis. Quel message enverrait-on aux citoyens ? Je vous demande des peines fermes pour qu'on sache que sur cette île, on ne peut pas organiser de séquestration impunément", poursuit-il.
Il requiert donc une peine de 5 ans de prison, dont un avec sursis, 280 h de travail d'intérêt général (TIG) et 5000 euros d'amende pour Yann. Pour son meilleur ami, il demande 5 ans de prison, dont deux avec sursis, 210 h de TIG, la confiscation du véhicule et 5000 euros d'amende. Même peine pour un autre, sauf que l'amende monte à 10.000 euros en raison de ses moyens financiers. Pour le dernier homme, moins impliqué, il requiert 4 ans de prison, dont deux avec sursis, 100 h de TIG et 3000 euros d'amende. Enfin, pour Vanessa, il demande deux ans de prison, dont un avec sursis, et 105 h de TIG. Il demande un mandat de dépôt pour tous et 5 ans d'interdiction de séjour à La Réunion pour les hommes.
"Il faut revenir à une vérité sur ce qu'il s'est passé et sortir de la passion qui conduit à ces réquisitions", tente de tempérer en début de plaidoirie Me Frédéric Hoarau, qui défend trois des prévenus. Même son de cloche pour Me Mélanie Rouxel, qui représente les deux autres, et qui invite les juges à "garder la tête froide et une rigueur juridique".
Finalement, Yann est condamné à quatre ans de prison, dont un an avec sursis. Deux autres sont condamnés à 4 ans de prison, dont 30 mois avec sursis. Le dernier homme est condamné à trois ans de prison, dont deux avec sursis. Tous ont reçu un mandat de dépôt, mais ne sont pas interdits de séjour à La Réunion. La femme est condamnée pour complicité de séquestration et relaxée pour la séquestration. Elle écope d'une peine d'un an de prison, dont six mois avec sursis. Enfin, les dommages seront décidés lors d'un renvoi sur intérêts civils plus tard, lorsque les conséquences physiques pour la victime seront définitivement établies.
*Prénoms d'emprunt


