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Patrimoine mondial : 15 ans après, le cri d’alerte du président du Parc national

Ecrit par P.M. – le vendredi 1 août 2025 à 05H59
Image d'illustration

Sans tambour, ni trompettes, La Réunion fête pourtant aujourd’hui un anniversaire que beaucoup d'autres territoires dans le monde nous envient : l'inscription au patrimoine mondial de 40 % de la surface de l’île. C’était le 1er août 2010… Quinze ans après, le président du Parc national, Éric Ferrère, tire la sonnette d’alarme face à la menace des espèces invasives sur fond de baisse annoncée des contrats aidés. 

Le communiqué date du 2 août. Son auteur voyait deux raisons pour les Réunionnais d’être fiers au lendemain de la reconnaissance donnée par l’Unesco.

La première : que soit désormais reconnu « au plan mondial le caractère exceptionnel des paysages de La Réunion, que nous avons su collectivement préserver et valoriser ». La seconde : « que les efforts incessants depuis de nombreuses années (...) afin d’obtenir ce classement, sont enfin couronnés de succès ».

Surtout, son auteur voyait dans le classement « une très forte valeur ajoutée qui se traduira par des retombées économiques importantes pour l’ensemble de notre économie qui en a bien besoin ». Et d’appeler les Réunionnais à mettre à profit « cette formidable opportunité », en veillant en parallèle à mettre en œuvre « une réelle adéquation des tarifs aériens aux impératifs de développement touristique ».

Un “atout” mais pas une baguette magique

Quinze ans plus tard, si les tarifs aériens n’ont pas franchement été revus à la baisse, le vœu formulé par le sénateur Jean-Paul Virapoullé s’est-il concrétisé ?
Contacté, le Comité Réunionnais du Tourisme (CRT) confirme avec le label un atout certain dans la manche du tourisme local, sans possibilité pour autant de la quantifier de façon sonnante et trébuchante.

« Si ce n’est pas le label qui va décider l’acte d’achat d’un touriste, il va crédibiliser la destination Réunion en tant que destination exceptionnelle de par sa nature, ses paysages et les randonnées qu’elle peut offrir ». Au même titre que la promesse d’une richesse culturelle, également valorisée par l'inscription du maloya au patrimoine immatériel de l’Unesco en 2008. « Ces labels font partie de ces atouts qui crédibilisent une destination, l’Unesco reste un atout majeur ».

Grand-Coude rêve à son tour

La même valorisation internationale recherchée aujourd’hui par le thé de Grand-Coude, après la réception en mars d’une délégation de l’Unesco à Saint-Joseph. Après la remise à Johnny Guichard, agriculteur et producteur de thé, d’un certificat de préservation du patrimoine vivant, l’objectif est désormais d’obtenir l’inscription du paysage de Grand-Coude. Un long processus dont la prochaine étape sera le retour des membres de l’Unesco en juin 2026, pour l’organisation de la Journée internationale du thé.

La même valorisation internationale est recherchée aujourd’hui par le thé de Grand-Coude, après la réception en mars d’une délégation de l’Unesco à Saint-Joseph (photo IRT).

Une fierté, mais aussi une introspection

Mais pour beaucoup, l’inscription reste d’abord un outil de fierté pour chaque Réunionnais : « Un rappel permanent de l'exceptionnalité de La Réunion dont nous avons le droit d’être fiers », commente de belle manière le géographe Jean-Cyrille Notter, en première ligne lors de l’élaboration de l’épais dossier de candidature à l’Unesco.

À travers lui, La Réunion avait dû réfléchir à sa propre « exceptionnalité » et s’en convaincre avant de convaincre les membres de l’Unesco.

« On sort de l'enfance, de cette période où on a envie d'être connu ou reconnu par nos parents ou copains dans la cour de l'école. Maintenant, je suis, j'existe, j'ai conscience de moi. Dans ce dossier, même s'il s'appelle "Bien naturel", il y a un soubassement culturel d'une vigueur fantastique », déclarait dans le JIR, quelques jours après la consécration à Brasilia, le géographe et grand artisan scientifique du classement, René Robert, décédé en septembre 2023 à l’âge de 84 ans.

René Robert fut l'un des grands défenseurs du label pour lequel il se disait inquiet face à l'avancée des espèces exotiques.

Les critères et le périmètre de l’inscription

Pour rappel, La Réunion a été inscrite le 1er août 2010 au titre des critères vii (représenter des phénomènes naturels remarquables ou des aires d’une beauté naturelle et d’une importance esthétique exceptionnelles) et x (contenir les habitats naturels les plus représentatifs et les plus importants pour la conservation in situ de la diversité biologique).

Le territoire du Bien recouvre celui de la zone classée cœur du Parc national de La Réunion, auquel sont ajoutés quatre sites de surface plus réduite mais d’un intérêt patrimonial fort : la Grande Chaloupe, Mare-Longue, le Piton d’Anchaing et le Piton de Sucre.

Sa gestion du Bien est confiée à l’établissement public Parc national, sous le contrôle du préfet de La Réunion, et le plan de gestion du Bien est contenu dans la charte du Parc.

La note de la Réunion a déjà été dégradée en 2017 par l'UICN et l'UNESCO.

Un label à préserver, sous menace invasive

Jusqu’à son dernier souffle, René Robert s’était battu pour que La Réunion et les Réunionnais s'emparent davantage du label Unesco et le fassent vivre : « Il y a un décalage entre un potentiel qui est riche et une réalité qui est pauvre. Avons-nous vraiment conscience de la richesse de notre île, celle qui a été reconnue par plus de 180 pays du monde ? », se demandait t-il sur Zinfos en juillet 2019.

Interrogé sur le sujet, le président du Département, Cyrille Melchior, estime que « La Réunion a été au rendez-vous. Nous avons fait les efforts concernant la préservation, la protection, mais sans sanctuariser, il s’agit de protéger et en même temps de faire connaître la richesse de ce patrimoine ». À ses yeux, le label « nous a obligés à réfléchir sur nous-mêmes, à nous poser la question : comment tout humain vivant sur ces espaces peut-il contribuer à les protéger tout en pouvant y accéder ? ».

Pour Cyrille Melchior, le label « fait partie de l’âme et de l’authenticité réunionnaise ».

Président du Parc national, Eric Ferrère tire la sonnette d'alarme.

Des moyens à la baisse, une alerte à l’Unesco ?

Le géographe René Robert était aussi inquiet pour la conservation du label, alors que l’Unesco a dégradé la note de La Réunion au fil des années, passant l’état de conservation de vert clair en 2014 à orange en 2017. En cause : l’avancée des espèces exotiques, l’Unesco jugeant alors l’état du Bien dans un moins bon état qu’au moment de l’inscription.

Lire aussi : La Réunion à l’UNESCO : "L’impression d’avoir travaillé pendant 50 ans pour rien"

Président du Parc national de La Réunion et maire des Avirons, Éric Ferrère lui donne raison. Contacté, l’élu se dit inquiet d’une plus forte dégradation à venir de l’état de conservation des forêts de l’île « si demain il n’y a plus personne pour lutter contre les espèces invasives ».

« Est-ce que oui ou non faisons-nous de notre biodiversité une priorité ? Si c’est oui il faut des moyens, nous sommes en guerre et une guerre ne se fait pas sans moyens », clame le président du Parc. Dans son viseur : la baisse annoncée des crédits alloués aux emplois aidés, et parmi eux aux emplois verts à destination des associations de l’île, mais aussi de l’ONF, en première ligne face aux espèces exotiques.

« On peut faire tous les plans de préservation que l’on veut, mais ce qui manque au final, c’est quelqu’un pour aller arracher le longose. Les espèces exotiques n’ont pas besoin de chargés de mission, de FEDER ou d’engrais pour envahir nos forêts », alerte l’élu, qui tire la sonnette d’alarme.

Il risque d’être entendu à l’Unesco, qui pourrait rappeler à l’État français ses obligations, écrites en noir et blanc dans la déclaration de valeur universelle de 2010.

C’est l'article 8 : à l’État partie « de faire en sorte que des ressources humaines et financières suffisantes continuent d’être assurées pour la mise en œuvre efficace du plan de gestion ».

C'est aussi l'héritage de la Réunion patrimoine mondial.


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