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Pascale Chabanet, chercheur : "Notre récif corallien n'est pas en bonne santé"

Alors que les négociateurs sont entrés dans le vif du sujet mardi à Copenhague, à la recherche d'un accord pour enrayer le réchauffement mondial, nous nous sommes entretenus avec Pascale Chabanet, chercheur à l'IRD (Institut de Recherche et Développement), dans le domaine d'étude des récifs coralliens. Celle-ci nous explique quelles conséquences le réchauffement climatique a sur notre récif corallien.
Ecrit par zinfos974 – le jeudi 10 décembre 2009 à 07H08

Comment définir la notion de récif corallien?

Le récif corallien est construit, à la base, par des coraux constructeurs de récifs. Pour bien comprendre, il joue en fait le même rôle qu'une forêt en milieu terrestre. On y trouve une biodiversité importante, la plus élevée de tout le milieu marin (plus de 93.000 espèces sont inventoriées à ce jour). On pourrait la comparer à celle d'une forêt en milieu tropical.

La biodiversité rend des services: elle permet un accès à des ressources pour se nourrir, pour pêcher (dans le Pacifique, les populations dépendent quasiment totalement de l'activité de pêche), ou encore pour favoriser l'économie du pays à travers le tourisme. Il ne faut pas négliger non plus l'aspect protecteur du récif corallien. C'est une barrière naturelle contre l'assaut des vagues.

Si je précise ces points, c’est pour montrer qu’un récif n’est pas là que pour faire joli ! C’est vrai qu’il y a le côté esthétique du récif, à travers les multiples couleurs et les poissons qui évoluent, mais le récif corallien a aussi et surtout de réelles utilités...Et puis, une image que j’aime bien employer pour visualiser l’écosystème corallien, c’est de dire que le corail est aux poissons ce que l'arbre est aux oiseaux : il apporte un abri, de la nourriture et un endroit pour se reproduire.

A quoi sert ce corail constructeur de récif?

Il est à la base de l’écosystème ! C'est, en fait, un petit animal de quelques millimètres que l'on appelle le polype. Il a comme particularité de vivre en association avec des algues microscopiques, appelées les zooxanthelles. Cette association est obligatoire, c’est ce qu’on appelle une symbiose, chacun apportant à l’autre ce dont il a besoin.

Et les zooxanthelles vont apporter l’énergie nécessaire au polype pour construire son squelette calcaire via la photosynthèse/ Les coraux ont besoin de lumière pour se développer. C’est pour cette raison que les récifs se développent près des côtes, jusqu’à des profondeurs moyennes de 20/30 mètres.

Quels sont les problèmes que peuvent apporter les changements climatiques sur les récifs coralliens?

Le problème avec les changements climatiques est que différents facteurs nécessaires au bon développement des récifs coralliens sont perturbés, créant une rupture dans le couple, polype-algues.

D'abord, le couple fonctionne dans une gamme de température comprise entre 20 à 30°. Les récifs résident donc dans les eaux chaudes, en milieu tropical. Si l'augmentation des températures subsiste sur une trop longue période, le polype va produire trop d'oxygène qui finira par empoisonner les polypes, qui du coup vont rejeter les algues sysmbiotiques. Or ce sont les algues qui donnent la couleur des coraux. Le fait d'expulser les algues entraîne donc le phénomène de blanchissement corallien.

En 1998, on a constaté un blanchissement massif d'une partie de l'Océan Indien et aussi dans le Pacifique, suite au phénomène El Nino qui a démarré sur les côtes du Pérou. Lorsque tout un territoire est concerné par un blanchissement massif, cela devient dangereux car il devient de plus en plus difficile de trouver des coraux qui résistent et qui peuvent réensemencer les zones touchées (via les larves coralliennes, car les coraux peuvent se reproduire en pondant des œufs). Ce phénomène qui semble en augmentation régulière dans les océans peut conduire, par insuffisance en apports de larves coralliennes capables de régénérer le récif, à la mort du corail sur de vastes régions.

Ensuite, avec l'augmentation du CO² atmosphérique, il y a augmentation du CO² dissout dans l'océan (échange atmosphère-mer). La conséquence est la hausse d'ions hydrogène, ce qui provoque une plus grande acidité de l'océan. Du coup, les ions carbonates sont en plus petit nombre alors qu'ils sont primordiaux pour la construction du squelette calcaire.

Non seulement les coraux sont touchés mais aussi tous les organismes marins qui ont besoin de ces carbonates pour construire leurs squelettes, tels que les mollusques (ex. coquillages marins), les crustacés, et le dernier mais non des moindres, le phytoplancton à la base de toutes les chaînes alimentaires. Sur la base des modèles réalisés par certains scientifiques, on estime que la construction corallienne pourrait diminuer de jusqu’à 30% d'ici 2100 sur certains récifs.

Par ailleurs, on le sait, avec l'augmentation du niveau marin, des régions disparaîtront, certaines sont déjà très touchées, les plus vulnérables étant celles qui sont au niveau de la mer comme les atolls de l'archipel des Maldives.

Avec l’élévation du niveau marin, on peut aussi imaginer que les coraux les plus en profondeur pourraient également manquer de lumière. Et si en plus, il y a moins de carbonates pour construire leurs squelettes avec les problèmes d’acidification des océans, certains coraux risquent de grandir moins vite que le niveau marin augmente et disparaître.

Le récif corallien semble très fragile...

Les récifs ont une capacité à réagir face à toutes ces menaces, c'est ce que l'on appelle la résilience. Mais le problème, c’est que les impacts sur les récifs sont de plus en plus fréquents et du coup, ils sont moins de temps entre 2 perturbations de se régénérer. 

Par exemple, avec le changement climatique, il va aussi y avoir une augmentation des phénomènes cycloniques, qui est un phénomène naturel au départ. Et associés à ces cyclones, il y a aussi les fortes pluies qui vont favoriser le départ de la terre et autres polluants vers les récifs coralliens surtout quand les bassins versants sont abrupts et très urbanisés comme à la Réunion.
 
En 1989 par exemple, beaucoup de pluies étaient tombées dans l'Ouest de l'île, avec le cyclone Firinga. Plus de 90% des coraux sont morts sur le récif de Saint-Leu, ensevelis sous la terre. Celui-ci a mis environ 10 ans pour se régénérer.

Ce qui nous inquiète donc c'est que ces menaces se produisent de plus en plus fréquemment laissant peu de temps au récif pour se régénérer. Nous sommes dans une phase de réchauffement climatique naturel, mais ce qui n'est pas naturel c'est la rapidité de ce réchauffement.

En tant que scientifique, quel regard posez-vous sur l'avenir?

J’aurais tendance à dire que je suis pessimiste pour l’avenir vu le rythme des dégradations actuelles de l’environnement… mais je reste pourtant très positive dans mes actions. Il y a d'abord cette idée que la nature sait s'adapter et nous surprendre. Il y aura, peut-être des choses étonnantes qui vont se produire, aussi bien sur les technologies innovantes qui seront développées dans les années à venir via la recherche que sur les capacités d’adaptation des organismes, les coraux par ex. C'est pour ces raisons qu’il faut agir.

Qu'est-ce que l'être humain peut faire pour sauver les récifs coralliens?

Dans mon domaine d'étude, je suis persuadée de l’intérêt de créer des aires marines protégées.  Cela ne signifie pas mettre l'écosystème sous une cloche, mais réfléchir à la gestion d'un espace naturel avec notamment des zones sanctuaires où tout est interdit. Ces zones sanctuaires permettent de limiter l'impact des activités humaines et favoriser ainsi la résilience de l’écosystème récifal face aux perturbations naturelles comme les cyclones.

A la Réunion, on a une réserve naturelle marine crée en 2007. Et il faut tout faire pour qu’elle fonctionne pour sauvegarder notre récif qui globalement n’est pas en bonne santé. Et pour ça, il faut, à tout prix, encadrer les activités humaines.

Bientôt, nous serons un million d'habitants à la Réunion, on ne peut plus faire comme il y a cinquante ans. Il est important que chacun se sente concerné. Penser que le corail est un animal, pas un caillou. Donc ne pas le casser ou marcher dessus. Avoir l’image que le corail est la maison des poissons et autres habitants du récif. Sans maison, il n’y aura plus poissons, si ce n’est quelques espèces opportunistes qui vont proliférer dans un milieu dégradé.

Par ailleurs comme je l’ai dit précédemment, la recherche est importante. Il faut comprendre d'avantage comment fonctionne le récif corallien, on a encore beaucoup à apprendre sur les capacités d’adaptation des coraux, domaine de recherche très prometteur.

Que peut-on espérer de la conférence qui a lieu actuellement à Copenhague?

On peut surtout espérer que les décideurs arrivent à se mettre d'accord sur une ligne de conduite à respecter par tous. Il faudrait que tout le monde signe. J'ai entendu, un jour un président d’une grande nation dire : "on ne signe pas, notre confort n'est pas négociable"... Je crois qu'il est aujourd'hui criminel de tenir de tels propos.

Il est important que chacun s'y mette, les pays, les industriels et les citoyens. Il y a les décisions politiques comme celles qui seront prises à Copenhague mais il y aussi nos choix au quotidien en tant que consommateur. Faut avoir conscience de notre empreinte écologique et essayer de la minimiser à travers des petits gestes au quotidien. On est tous acteurs du futur !

 

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