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Pascal Aboukir, un caïd devenu gênant pour les as du poker

Ecrit par Eric Lainé – le vendredi 23 mai 2025 à 06H49

L'enquête sur Pascal Aboukir, condamné à 14 ans de réclusion criminelle en 2023 pour le braquage d'un rond de cartes à Saint-André, n'a peut-être pas livré tous ses secrets. Qui est le mystérieux corbeau qui a balancé le caïd de Saint-Benoît à la justice en août 2017 ? Quel rôle ont joué David Vital et un policier dans cette affaire ? La contre-enquête de Zinfos974.

L'affaire débute le vendredi 6 août 2021. Deux individus, armés d'un fusil à pompe et d'un révolver, font irruption dans un rond de cartes, chemin des Limites à Saint-André. L'un est cagoulé. L'autre opère à visage découvert. Inutile pour lui d'être masqué car le caïd de Saint-Benoît, au casier long comme la rivière des Marsouins, est reconnaissable entre mille à sa silhouette massive, sa gestuelle et son timbre de voix.

Pascal Aboukir et son complice raflent les 10 000 euros de la partie en cours même si ce n'est pas le but ultime de leur visite. Leur cible est un joueur en particulier. Ils prennent Michel M. par le col et l'embarquent en voiture jusqu'au front de mer de Saint-André pour le dépouiller de 5 000 euros. Comme le compte n'y est pas, l'expédition se poursuit jusqu'à une concession auto de Saint-Louis. Celui qui est unanimement décrit comme le plus gros joueur de poker de l'île doit céder au voyou son véhicule de marque Dodge en dépôt-vente d'une valeur de 40 000 euros. Puis il est libéré. Fin du périple.

Peur des représailles et loi du silence

Ni Michel M. ni les autres joueurs présents autour du rond de cartes ne pipent mot du braquage par peur de représailles et tout simplement parce que la loi du silence prévaut dans le petit milieu des cercles de jeux clandestins. Mais en coulisse, beaucoup aimeraient le faire tomber. Imprévisible et dangereux, Pascal Aboukir n'en est pas à son coup d'essai même si les plaintes de Michel M. ont été classées jusque-là sans suite. Finalement, le roi du poker dépose plainte pour des faits d'enlèvement et d'extorsion de fonds avec arme au commissariat de Saint-André, le 2 septembre 2021.

Mais bizarrement, l'affaire a été portée à la connaissance de la justice bien en amont. Une lettre anonyme écrite le mardi 10 août 2021, soit 4 jours seulement après l'expédition punitive, figure au dossier. Enregistrée le 13 août au tribunal judiciaire de Saint-Denis, cette “lettre de dénonciation de menace de mort, de vol, de séquestration, de coups et blessures” livre tous les détails de l'affaire. Son mystérieux auteur assure avoir assisté aux faits mais il préfère ne pas donner son identité “par peur de représailles”.

La lettre d'un corbeau à fine plume

La lettre du corbeau intrigue à plus d'un titre. Elle a été nommément adressée en recommandé à la procureure de la République, au premier président de la cour d'appel, au ministre de la justice, au président de la République et à un substitut qui n'existe pas à notre connaissance. Le seul destinataire à être uniquement désigné par sa fonction est le président du tribunal de grande instance, Bruno Karl.

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Pour le reste, la lettre est rédigée dans un français parfait quant au fond et à la forme. Sans l'ombre d'une faute d'orthographe, avec un style épuré et avec l'emploi de formules de politesse qui siéent à une telle lettre. Le mystérieux corbeau mêle joliment le ressenti des protagonistes au récit des faits. Il fournit une liste de dix personnes, témoins supposés du braquage, avec leur numéro de téléphone. Et puis il y a des détails que seul Michel M. ou un confident est susceptible de connaître.

Rédigé par un homme de lettres doublé d'un homme de loi ?

Qui a écrit avec un certain talent les trois pages de la lettre anonyme qui dénonçait Pascal Aboukir ? Certainement pas les joueurs présents chemin des Limites à Saint-André, quatre jours avant sa rédaction. Un homme de lettres ? Assurément. Doublé d'un homme de loi ? Probablement.

Morceaux choisis : “Lors de l'événement, il menace le cercle de jeu (de cartes) et demande la somme d'argent de chaque joueur présent. Nous étions tous terrorisés face à cette scène. Certains d'entre nous avions les larmes aux yeux avec l'arme sur la tempe et d'autres tétanisés de peur et d'angoisse. Nous étions pris en otage, une scène digne d'un film d'horreur (..)

En sus, je souligne le fait que nous nous retrouvons régulièrement entre amis après nos journées respectives de travail pour jouer aux cartes et qu'il est précédemment arrivé que Monsieur Aboukir P. vienne faire pression à la sortie de nos jeux pour avoir des sommes d'argent (..)

En conséquence de ses actes, certains d'entre nous pensons qu'il y a potentiellement des personnes pouvant être complice par le fait d'avertir Monsieur Aboukir P. des gagnants du jour pour procéder à ses divers braquages (..)

La lettre se conclut ainsi : “Dans l'attente d'une suite à ce courrier et afin que cesse cette terreur, je vous prie d'agréer, Madame, Monsieur, l'expression de mes respectueuses salutations.”

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“Des informations données par un dénommé David Vital”

Curieusement, l'enquête, confiée aux policiers de Saint-Denis, se déroule sans qu'ils aient pris connaissance de la lettre. Le 12 octobre 2021, Michel M. est entendu pour la deuxième fois en qualité de victime. Il révèle aux enquêteurs le nom de l'individu cagoulé présent aux côtés de Pascal Aboukir, “selon des informations données par un dénommé David Vital”.

Dès le lendemain, l'intéressé est convoqué à Malartic. David Vital précise qu'il n'était pas présent sur les lieux de l'enlèvement. Interrogé sur l'identité des complices d'Aboukir, il refuse de parler. “Je vais être honnête, j'ai peur. Je ne souhaite pas répondre à vos questions (..)” Par contre, il n'est pas venu les mains vides. Il livre les noms et les numéros de téléphone de cinq témoins de l'attaque dont quatre figurent déjà dans la lettre du corbeau.

L'épisode de la Dodge

A-t-il joué un rôle dans la rédaction de la lettre sachant que Michel M. est à la fois un ami et qu'il fait partie des gros joueurs de poker qui fréquentent sa table “royale” ? Qui a mis ses talents d'écrivain-juriste au service de la cause de Michel M. ? Mystère. Il est en tout cas dommage que David Vital n'en ait pas touché un mot à son ami et voisin de palier de l'époque, Bruno Karl, destinataire lui aussi de la lettre anonyme. Car le président du tribunal judiciaire aurait pu être de bon conseil pour lui indiquer la marche à suivre afin que les policiers soient plus rapidement mis dans la confidence de l'affaire.

Mais la lettre du corbeau n'est pas la seule ombre du dossier. Un drôle d'épisode se produit à la mi-septembre 2021. Pascal Aboukir est contrôlé par la police au volant de la Dodge subtilisée à Michel M., lors du braquage de début août. La voiture étant déclarée volée, elle est immobilisée sur le champ. A sa grande surprise, Pascal Aboukir est prié de poursuivre sa route à pied. “J'ai trouvé ça bizarre car la voiture est volée et ils ne m'ont pas pris en garde à vue alors que c'était moi au volant”, explique-t-il dans un procès-verbal d'audition en date du 30 octobre 2021.

La femme du commandant de police

Ce jour-là, le caïd de Saint-Benoît est à la gendarmerie pour déposer plainte contre Michel M. et un policier de la Bac de Saint-Denis. Dans son audition que Zinfos974 a pu consulter, Pascal Aboukir explique que le policier est corrompu. Il indique comment il a été contraint de lui remettre par le passé une Mercedes 190 et une moto 750 Kawasaki pour étouffer une affaire d'accident de la route. “Il n'était pas présent sur les lieux de l'accident mais il a tout réglé au commissariat. J'ai été convoqué tout seul dans son bureau, il m'a proposé de payer ou de faire la procédure. J'ai accepté de payer car j'étais un peu paniqué à cause de mon permis.”

Pascal Aboukir rapporte un autre épisode tout aussi surprenant. Le 27 octobre (soit trois jours avant cette audition), il dit avoir eu rendez-vous par le biais d'un ami commun avec la femme d'un commandant de police de Saint-Denis “à côté de l'école primaire des Camélias”. Celle-ci lui aurait passé son mari au téléphone. “Je lui ai dit que je connaissais un ripoux chez lui, que celui-ci m'avait dit que j'étais accusé d'enlèvement sur Michel M. et que c'était lui qui avait le dossier.”

J'ai compris qu'il fallait que je fuis”

Pascal Aboukir dit encore au gendarme que “la femme du commandant a repris le téléphone et elle a parlé à son mari pendant 2 à 3 minutes”. Et d'ajouter sur PV : “Elle m'a dit que son mari lui avait dit que je ne dorme pas chez moi la nuit du lundi 1er novembre au mardi 2 novembre 2021. J'ai compris qu'il fallait que je fuis (sic) (..)” Le coup de filet des policiers concernant le braquage du rond de cartes de Saint-André a finalement lieu le mercredi 3 novembre grand matin. Ses complices sont arrêtés et incarcérés mais Pascal Aboukir est (sans surprise) introuvable. Il est interpellé un mois plus tard, le 4 décembre 2021.

Lire aussi: https://www.zinfos974.com/equipee-sauvage-dans-un-rond-de-cartes-les-des-sont-jetes-pour-pascal-aboukir/

Mis en examen et écroué à son tour, le caïd avec 22 mentions au compteur n'a de cesse de rappeler sa défiance à l'égard des forces de police. Il change souvent de version aussi. Ce qui fait que peu de gens accordent du crédit à sa parole. Au cours de l'enquête, le policier dénoncé par Pascal Aboukir est entendu. Il confirme avoir des liens avec à peu près tous les protagonistes du dossier, notamment Michel M. Dans sa plainte chez les gendarmes, le caïd de Saint-André avait indiqué que le policier partirait en retraite fin novembre 2021 “pour faire le garde du corps de Michel M. dans les jeux”. Ce qui n'est pas forcément faux. 

A suivre : La bataille perdue d'Aboukir.

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