“On connaît le harcèlement entre les élèves, mais il y a un déni sur celui entre adultes dans les établissements”

Le nœud de cette affaire peut se résumer à deux choses : son adjointe et l’aveuglement du rectorat sur son comportement plus qu’erratique. En résulte une grande détresse psychologique pour l’équipe pédagogique et un établissement porté à bout de bras par sa cheffe.
Agnès* arrive à la rentrée de 2021 avec pour mission de remettre à flot un établissement jugé complexe. Son dernier principal est parti après seulement un an “en demandant un poste le plus loin possible, en Nouvelle-Calédonie. Des agents du collège ont parlé de larmes à son départ, et il refuse d’évoquer son année passée”, souligne Me Benoît Arvis, l’avocat d'Agnès.
Arrivant d’un établissement difficile de Mayotte, la nouvelle principale bénéficie de la confiance du rectorat. Les relations se tendent cependant rapidement avec son adjointe, Rachel*. “Elle garde ou s’arroge des prérogatives, refuse d’accomplir certaines missions pourtant bien définies comme étant les siennes. Ma cliente s'aperçoit aussi que son adjointe fait de la rétention d’informations, en plus d’avoir des relations tendues avec les professeurs”, poursuit la robe noire.
Pendant ce temps, Agnès fait ce qu’elle peut pour maintenir le collège à flot. “Mes agendas en témoignent, je travaillais en moyenne 70/80 heures par semaine”, confirme la principale à la barre. Les appels à l’aide au rectorat restent lettre morte, Rachel n’est jamais rappelée à l’ordre.
L’année se poursuit bon an mal an quand quatre témoignages d’élèves viennent mettre le collège sens dessus dessous. Elles accusent un professeur d’EPS d’avoir eu des gestes plus qu’ambigus à leur égard. Si finalement la réalité de ce qui s’est passé semble être moins grave que ce que les jeunes filles évoquaient, le comportement du professeur n’est pas exempt de tout reproche.
Pourtant, Rachel exige des quatre élèves qu’elles rédigent une lettre d’excuse au professeur mis en cause.
“Alors même que la situation avec les parents était tendue, cette décision les a fait exploser. Elle l’a fait sans consulter personne, et elle a préféré se mettre en arrêt, laissant ma cliente reprendre le dossier en urgence, en plus de ce qu’elle avait à faire. Ayant le sentiment qu’elle s’était épuisée pour une personne qui la laisserait tomber à la première difficulté, ma cliente a eu un épisode de décompensation. Car les échanges avec le rectorat se sont poursuivis, sans effet”, s’agace l’avocat de la principale.
En arrêt, Agnès apprend stupéfaite que Rachel, maintenant revenue, a été nommée cheffe d’établissement par intérim. “C’est une inversion totale des choses. Ma cliente se sent écartée, et termine l’année humiliée par son administration qui l’a désavouée ainsi. Le tout au bénéfice de la personne qui a créé cette situation. C’est la double peine”, affirme Me Benoît Arvis. Huit mois après, le dossier de son accident du travail erre toujours dans les couloirs du rectorat.
“J’ai dû déposer un dossier pour que quelqu’un d’autre soit nommé en attendant. Il y a une maltraitance institutionnelle sur la souffrance au travail. On connaît le harcèlement entre les élèves, mais il y a un déni sur celui entre adultes dans les établissements. Il n’y avait plus de moyens d’être entendu. Un mur s’était dressé, et j’ai dû saisir Paris pour essayer de faire bouger les choses. Quand jusqu’à 12 enseignants sont en arrêt, c’est qu’il y a un problème”, confirme Agnès, visiblement émue de venir défendre son cas devant le juge des référés. “Je veux retrouver mon poste pour les élèves” conclut la cheffe d’établissement.
Face à elle, la représentante du rectorat rappelle que “la situation au collège était suivie de près. Pas moins de 12 réunions ont été programmées pour résoudre les problèmes. Mais nous ne pouvons pas déplacer d’office la principale adjointe, il y a des procédures”.
Dans son jugement rendu le 7 avril dernier, le juge des référés rejette la requête de la cheffe d'établissement. Il justifie sa décision en affirmant que rien ne dit que la protection fonctionnelle "puisse s'avérer suffisante pour assurer, dans le contexte de la grave dépression dont l'intéressée est atteinte, des perspectives raisonnables de reprise de fonctions à brève échéance avec la garantie d'un climat de sérénité retrouvé". Pour lui, "un éloignement immédiat de [Rachel] en tant que modalité de la protection fonctionnelle étant irréaliste, [Agnès] ne justifie pas de l'existence d'une situation qui serait affectée de manière grave et immédiate par la décision litigieuse".
*Les prénoms ont été modifiés


