Affaire du cadavre démembré d’Ilet Coco : « Le corps est trop lourd à déplacer », rapporte le directeur d’enquête

Ce mercredi 7 octobre, le directeur d’enquête a livré à la cour d’assises un récit détaillé des investigations qui ont permis de confondre Amir Madi Combo, jugé pour avoir tué et démembré Christelle Jean François, 29 ans, dans son appartement de la cité « Prison Break », en janvier 2024.
Avant de livrer les multiples indices et témoignages qui ont permis de résoudre l’énigme du corps démembré d’Ilet Coco, le directeur d’enquête de la section de recherches de Saint-Denis a brossé un rapide portrait de la victime, Christelle Jean François, et de son meurtrier présumé, Amir Madi Combo, alias « Kira ». Il en ressort que tous deux avaient en commun d’être désœuvrés avec un parcours de vie abandonnique, parsemé d’échecs.
Lire aussi : Affaire du cadavre démembré à Ilet Coco : le procès du meurtrier de « Prison Break » s’ouvre ce matin
Concernant Christelle Jean François, il indique qu’elle était à 29 ans « mère de deux enfants de 3 et 5 ans, issus de deux relations, placés en famille d’accueil ». Elle vivait dans un appartement de la cité Flagrance. « Sans emploi et sans moyen de locomotion après un CAP de couture », elle passait beaucoup de temps « à traîner à la gare routière », située en face de son immeuble.
Une jeune femme esseulée, « nerveuse et impulsive »
Comme prise dans une sorte de spirale, la jeune femme, dépeinte comme « nerveuse et impulsive », était « réputée pour consommer de l’alcool et du tabac chimique ». Ce qui a eu le don de l’éloigner de son père auprès de qui elle a beaucoup vécu après la séparation des parents quand elle avait 5 ans.
« Des éléments de prostitution sont-ils remontés à vous ? », l’interroge une avocate de la famille.« Il ne ressort pas d’éléments de cette nature quand on entend les proches. » « Quelqu’un d’autre a-t-il parlé de prostitution la concernant ? », insiste sa consœur. La réponse est la même. « Ça ne ressort pas », indique le directeur d’enquête.
Il tue le temps en buvant de l’alcool
Le portrait que le directeur d’enquête brosse de l’accusé n’est guère plus enviable. Né à Mayotte, Amir Madi Combo a grandi auprès de sa grand-mère. Côté sentimental, le mécanicien a partagé la vie d’une jeune femme pendant cinq ans. Ils ont bien eu une fille ensemble mais comme infidélité et violence font rarement bon ménage, il s’est retrouvé célibataire. « Son ex-compagne parle de hauts et de bas », souligne le directeur d’enquête.
Seul, le mécanicien, « qualifié aussi de travailleur et de calme », s’est réfugié dans l’alcool. Ce qui lui faisait un point commun avec Christelle Jean François. D’ailleurs, il n’était pas rare d’apercevoir Amir Madi Combo, occupé à tuer le temps à la gare routière, en compagnie d’une bouteille de whisky.
« Des sections nettes avec un élément tranchant fait de manière post mortem »
Le gendarme en visioconférence a ensuite tiré sur les fils de son enquête qui débute ce funeste 25 janvier 2024 avec « la découverte d’un corps de femme en état de putréfaction avancé dans une buse d’écoulement des eaux par des ouvriers qui nettoyaient un champ de letchi ». Et de préciser : « Enveloppé dans un drap, il était dépourvu de bras à hauteur des épaules et d’une partie des jambes au niveau des genoux. » « Des sections nettes avec un élément tranchant fait de manière post mortem », précisera le médecin légiste à la barre en début d’après-midi.

Poursuivant le fil de son récit, le directeur d’enquête passe à la journée du vendredi 26 janvier. « Une journée riche en événements », dit-il. Dès le lendemain de la découverte macabre d’Ilet Coco, les gendarmes vont non seulement mettre un nom sur le corps méconnaissable de Christelle Jean François mais ils vont aussi mettre la main sur un suspect, Amir Madi Combo.
« Des déplacements du suspect, potentiellement avec un corps sous le bras »
Et sur la scène de crime au cœur de la résidence Hermès de Bras Fusil que les habitants ont trouvé plus juste de rebaptiser « Prison Break » en raison de certaines similitudes, notamment architecturales, avec la fameuse série diffusée sur Netflix. Derrière la porte de l’appartement numéro 72, « les techniciens en identification criminelle découvrent des éléments troublants avec de multiples traces de sang dans la salle de bain et la chambre ».
Le coordinateur des investigations mentionne aussi « des témoignages recueillis auprès de voisins qui font état de déplacements du suspect, potentiellement avec un corps sous le bras, le 23 janvier ». Et puis les premières vérifications téléphoniques confirment qu'Amir Madi Combo et Christelle Jean François sont en contact téléphonique depuis plusieurs semaines et notamment le dimanche 21 janvier, jour où elle est vue pour la dernière fois quitter la gare routière de Saint-Benoît à bord de la VW Golf d’un inconnu. Le portable de la victime est d’ailleurs découvert dans un sac qui se trouve dans la chambre du suspect.
« Quand j’ai vu l’affaire sur les réseaux sociaux, j’ai compris… »
Entendu hier soir, celui-ci a déclaré en parlant de l’accusé : « Je l’ai croisé sur la route de Bras Fusil, il m’a demandé un service, de le déposer à la gare. J’ai accepté et demandé seulement qu’il mette 10 euros d’essence. Il est parti chercher sa copine. » Il les dépose chez Amir Madi Combo et passe fumer une cigarette. Tout semble normal à l’entendre.
« Vous avez remarqué quelque chose ? », demande la présidente. « Ils étaient tranquilles, ils se souriaient. Lui était passager et elle installée derrière », raconte le chauffeur. Et d’ajouter : « Quand j’ai vu l’affaire sur les réseaux sociaux, j’ai compris… »
« Il dit vouloir nous montrer deux endroits, là où il a jeté des couteaux et un autre où il a jeté… des choses »
Amir Madi Combo est placé en garde à vue à 15H35. « Spontanément, il dit vouloir s’expliquer, choisir sa prison et nous montrer deux endroits, là où il a jeté des couteaux et un autre où il a jeté… des choses », rapporte le directeur d’enquête. Tout se passe comme sur des roulettes pour les gendarmes. « A 17h25, après les constatations, Madi Amir Combo nous conduit à Bassin Mangue. Il indique l’endroit où il a jeté des couteaux en bordure de rivière. »

Les plongeurs de la gendarmerie en retrouvent un en particulier. Le couteau à manche noir qui a servi à alléger son macabre fardeau pour le transporter plus facilement, selon ses propres aveux. Surtout, le mécanicien les conduit ensuite « sur un sentier qui mène dans le lit d’une rivière asséchée » où se trouvent les deux sacs poubelles avec les pièces manquantes de son puzzle sanglant. « Il est globalement coopérant pendant la garde à vue », estime le directeur d’enquête avant de préciser : « Il a exprimé de la peur, des regrets. Il a même dit qu’il était libéré d’avoir parlé. »
« Ils auraient convenu d’un tarif de 50 euros, mais elle aurait réclamé 200 euros »
Concernant le mobile de la dispute qui s’est soldée par le meurtre de Christelle Jean François, l’accusé parle en garde à vue d’une relation sexuelle tarifée qui aurait dégénéré sur fond de désaccord quant au prix de la passe. Il avoue connaître la victime qu’il décrit comme « toxicomane » pour avoir déjà eu des relations tarifées avec elle.
L’enquêteur reprend les grandes lignes de la version de l’accusé : « Le dimanche soir, ils auraient convenu d’un tarif de 50 euros, mais elle aurait réclamé 200 euros. Il parle ensuite d’altercation, d’insultes et de deux coups de pied qu’il a reçus dans les parties génitales. » Surtout, Christelle Jean François aurait menacé de déposer plainte à son encontre. « Il dit avoir paniqué par peur de retourner en prison. Car il avait été placé en détention à la suite d’une fausse accusation de viol en 2023 avant que la victime ne se rétracte », détaille le directeur d’enquête.
« Il écoute son cœur puis la traîne jusqu’à la salle de bain pour la déposer dans la baignoire en espérant qu’elle va se réveiller »
En tout cas, la réplique ne se fait pas attendre. Elle aurait été KO en deux coups de poing. Le militaire continue de porter sa version. « Il ne prévient pas les secours et s’endort au salon. Le matin, le corps est toujours inerte sur le matelas. Il écoute son cœur puis la traîne jusqu’à la salle de bain pour la déposer dans la baignoire en espérant qu’elle va se réveiller. Et toute la journée, il reste prostré chez lui. »
Le mardi 23 janvier est une journée charnière. Alors que le crime semble s’être noué dans la nuit de dimanche à lundi, Amir Madi Combo est toujours coincé dans sa bulle mortifère. Il en sort de manière imprévue à l’occasion de la visite d’une connaissance. Un homme qu’il surnomme « le coupeur de viande ».
« Il dit avoir encore plus peur et décide de se débarrasser du corps »
Dans l’entrebâillement de la porte de la salle de bain, le visiteur aperçoit furtivement un corps de femme dans la baignoire. Il ne demande pas son reste. Il prend congé. C’est lui qui appellera les pompiers avant que les gendarmes se rendent à l’appartement en fin d’après-midi. Sans remarquer quelque chose d’anormal hormis des traces de sang séché et quelques déclarations troublantes. Parce que la femme inanimée dans la baignoire avait disparu avant leur arrivée.
Comprenant que son secret risquait d’être éventé, Amir Madi Combo est sorti de sa léthargie sitôt le coupeur de viande parti de chez lui. Et vite. « Il dit avoir encore plus peur et décide alors de se débarrasser du corps. Il lui porte un coup de couteau au cœur sans savoir pourquoi. Il découpe, sectionne les bras et les jambes sur le sol de la salle de bains car le corps est trop lourd à déplacer. Il dit qu’il ressent du dégoût et de la peur », restitue l’enquêteur de la SR.
« Des traces papillaires ensanglantées venant de la paume de main et d’un doigt de la victime »
« Il est parti à pied pour déposer les membres dans des sacs poubelle. Puis il a enveloppé le corps dans trois draps, il l’a descendu par l’ascenseur puis il l’a mis dans le coffre d’un véhicule pour le déposer à Ilet Coco. Et dans la journée du mercredi, il a nettoyé sa chambre et sa salle de bain », conclut-il. Mais Amir Madi Combo a laissé derrière lui de nombreuses traces de sang révélées par le luminol des TIC de la gendarmerie.
« A de multiples endroits avec des projections et des traces papillaires ensanglantées venant de la paume de main et d’un doigt de la victime », précise l’enquêteur. Ce qui lui fait dire qu’il s’est passé autre chose que « deux simples coups de poing » dans le huis clos de l’appartement 72. Amir Madi Combo a aussi été immortalisé par les caméras de vidéosurveillance de Bras Fusil. Comme à 16h20 où on le voit arriver avec la Peugeot 206 empruntée à un autre, sous prétexte « de se débarrasser de viande de cabris avariée ».
« Seule une plaie thoracique pénétrante a pu jouer un rôle dans le décès »
Si le médecin légiste est sûr que Christelle Jean François était bien décédée au moment où il a été porté atteinte à l’intégrité de son cadavre, des zones d’ombre persistent quant à savoir comment elle a été tuée. « Seule une plaie thoracique gauche pénétrante qui a intéressé les organes vitaux à pu jouer un rôle dans le décès », indique le légiste. Car l’épanchement sanguin qui s’en est suivi « montre que le coup a été infligé alors qu’elle était encore vivante et qu’il a participé au décès ».
Mais alors, comme Amir Madi Combo a prétendu l’avoir poignardée à la poitrine bien après la violente dispute de la nuit de dimanche à lundi, aurait-il pu la sauver ?
« Avec un KO, on finit par se réveiller... »
Interrogé, le légiste a semblé dire que oui. « Si on appelle les secours, on peut être pris en charge et il y a une chance de survie en fonction de la rapidité d’intervention et de l’organe lésé. » Quant à l’état d’agonie, il peut être de quelques minutes mais aussi de plusieurs heures, selon le praticien.
« L’hypothèse de l’asphyxie mécanique » a bien été envisagée mais elle n’a jamais été admise comme définitive. Ni même formellement retenue. Et les coups de poing ? « Avec un KO, on finit par se réveiller… », tranche le légiste. Amir Madi Combo en dira-t-il davantage lors de son interrogatoire ? À suivre.


