"On commence à voir des baleines amaigries" : le signal (très) inquiétant avant la saison des cétacés à La Réunion

À l’approche de la saison des baleines, impossible de dire combien seront au rendez-vous à La Réunion. Entre dérèglement climatique, surfréquentation en mer et mystères scientifiques, Jean-Marc Gancille, porte-parole et responsable de la communication de Globice (*), dresse un état des lieux sans filtre d’un écosystème sous tension.
Peut-on parler de mi-saison pour les baleines à La Réunion ?
Les baleines à bosse arrivent en règle générale au mois de juin, parfois un peu avant avec quelques individus précurseurs, et elles peuvent rester jusqu’à novembre, voire décembre. Mais nous, en pratique, on considère que la saison s’étale de juin à octobre. C’est vraiment cette fenêtre-là qui sert de repère. Là, on est à l’approche, dans une phase d’attente, où tout peut commencer sans qu’on sache exactement quand les premières vont apparaître.
Peut-on anticiper une saison plus riche ou plus pauvre que l’an dernier ?
Non, on ne peut pas anticiper une saison plus riche ou moins riche. C’est très compliqué, très peu prédictible, parce qu’il y a énormément de facteurs qui entrent en jeu. Le principal, c’est la capacité des baleines à se nourrir en Antarctique et à emmagasiner suffisamment d’énergie pour migrer. Elles parcourent des milliers de kilomètres et, une fois ici, elles ne se nourrissent pas. Donc tout se joue en amont. C’est vraiment cet enjeu énergétique qui conditionne leur présence.
"Il y a encore beaucoup d’incertitudes"
Quels sont les facteurs qui influencent leur présence ?
On connaît certains paramètres comme l’étendue de la glace de mer, la présence de phytoplancton, notamment la chlorophylle A qui est à la base de toute la chaîne alimentaire. Mais il y a aussi les courants, la salinité, des phénomènes globaux à l’échelle de la planète. C’est extrêmement complexe. On a des modèles, mais ils ne sont pas encore robustes. Certaines années, ça fonctionne très bien, d’autres, on se trompe complètement parce qu’il y a des facteurs qu’on ne maîtrise pas encore.
Et donc, pourquoi certaines années sont-elles meilleures que d’autres ?
Tout dépend de l’endroit où les conditions sont favorables en Antarctique. Si c’est au sud de La Réunion, les baleines vont suivre un couloir de migration direct vers nous. Si c’est ailleurs, elles vont ailleurs. L’année dernière, par exemple, on avait environ 79 ou 80 baleines ici, alors qu’en Australie il y en avait des milliers. On est totalement dépendants de ces équilibres environnementaux et de la disponibilité du krill dans certaines zones.
26 espèces différentes, dont 20 odontocètes et 6 espèces à fanons
El Niño peut-il changer la donne ?
Oui, El Niño peut avoir un impact, mais on ne sait pas du tout lequel. La dernière fois qu’on a eu un épisode majeur, en 2015-2016, c’étaient deux années très mauvaises pour les baleines. Là, on nous annonce un phénomène important aussi, mais est-ce qu’on aura les mêmes effets ? On ne sait pas. Il y a encore beaucoup d’incertitudes. C’est aussi ça, la nature, on ne comprend pas tout, et d’une certaine manière, c’est normal.
La Réunion est-elle toujours une zone riche en biodiversité marine ?
À La Réunion, on a une biodiversité de cétacés qui est vraiment remarquable. On a recensé 26 espèces différentes, dont 20 odontocètes et 6 espèces à fanons. Elles ne sont pas toutes observées de la même manière, mais elles sont potentiellement présentes. Après, il faut aussi dire que plus on est en mer, plus on a de chances de les voir. Certaines observations récentes ont donné l’impression qu’il y avait plus d’animaux, mais en réalité, c’est souvent parce qu’il y a plus d’humains pour les observer.
Lire aussi : Des orques filmées au large de La Réunion par des pêcheurs
Une éruption volcanique, comme celle depuis le début d'année, peut-elle avoir un impact sur cette biodiversité ?
Très sincèrement, l’impact d’une éruption reste très localisé. Les dauphins, par exemple, peuvent se déplacer facilement. S’il y a une zone perturbée, ils vont ailleurs. Ce n’est pas une zone vitale pour eux. Donc non, on n’a pas de données scientifiques qui montrent un impact significatif. Les observations un peu inhabituelles qu’on a pu avoir relèvent plutôt d’opportunités ponctuelles que d’un vrai phénomène de fond.
"Tout le monde est d’accord pour dire qu’il y a trop de bateaux"
Faut-il s’inquiéter des requins ?
On observe effectivement des requins, souvent au large, comme des marteaux ou des longimanus. Il peut y avoir des interactions avec les dauphins, on voit parfois des morsures, c’est de la prédation naturelle. Mais les requins ne s’attaquent pas aux baleines en bonne santé. L’idée qu’ils seraient attirés par les baleineaux, c’est vraiment une légende urbaine.
Et concernant le tourisme d’observation, pose-t-il toujours problème à grande échelle ?
Aujourd’hui, tout le monde est d’accord pour dire qu’il y a trop de bateaux. La pression sur les animaux est trop forte. Plus les baleines sont dérangées, plus elles doivent se déplacer, et donc plus elles dépensent de l’énergie, alors qu’elles ne se nourrissent pas ici. Quand il y a peu d’individus, cette pression se concentre encore plus sur eux. Et pour les dauphins, qui vivent toute l’année près des côtes, c’est une pression constante.
Les mesures actuelles ne sont donc peut-être pas suffisantes...
Des mesures existent, mais si on veut vraiment protéger les animaux, elles ne sont pas suffisantes. On n’est pas les pires au monde, mais on pourrait faire mieux. Être plus stricts, plus limitatifs sur certaines pratiques. À terme, oui, il faudra réguler davantage. Qu’on parle de quotas, de licences ou autre, peu importe le mot, mais il faudra passer par là pour trouver un équilibre.
Le plastique est-il une menace importante ?
Ici, le problème principal, ce n’est pas tant l’ingestion que l’enchevêtrement. Des baleines qui se retrouvent prises dans des filets, avec des bouées accrochées ou des nageoires bloquées, ça arrive. Et ça peut être fatal. Pour les dauphins aussi, on observe des blessures, des coupures, parfois des ailerons abîmés à cause des fils nylon. C’est un phénomène qui augmente et qui nécessite des interventions très techniques.
Lire aussi : Une rare baleine à bec de Cuvier observée au large de La Réunion
Le changement climatique est-il la principale menace ?
Oui, clairement. Le réchauffement a un impact direct sur leur alimentation en Antarctique. Les larves de leurs proies se développent sous la glace. Or, cette glace fond. Donc il y a moins de nourriture disponible. On se retrouve avec un paradoxe : des populations de baleines qui augmentent, mais des ressources qui diminuent. Et ça, à terme, ça peut provoquer des phénomènes de malnutrition. On commence déjà à observer des signes de maigreur et des baleines amaigries qui arrivent dans les eaux de La Réunion.
Peuvent-elles néanmoins s’adapter ?
L’évolution peut permettre des adaptations, mais sur des temps très longs. Le problème, c’est que le changement climatique va beaucoup trop vite. On est sur un rythme qui ne laisse probablement pas le temps aux baleines et à d'autres espèces d'ailleurs de s’adapter à de nouvelles ressources alimentaires. Donc oui, la situation est inquiétante, même si elle n’est pas encore dramatique.
"Expérience collective"
Comment observer sans déranger ?
On essaie de promouvoir une autre manière d’observer, depuis la côte. On a développé l’application BalènTerla, qui a été téléchargée 50.000 fois en deux ans. Ça permet de signaler les observations sans déranger les animaux. Et à La Réunion, on a cette chance que les baleines passent près du littoral. Depuis des endroits comme Trois-Bassins, Grand-Anse ou Cap Lahoussaye, on peut voir des choses incroyables, gratuitement, et sans impact.
Lire aussi : Seulement 79 baleines à bosse identifiées cette année à La Réunion
Ce lien entre humains et nature reste pourtant essentiel...
Observer les baleines depuis la côte, c’est aussi une expérience collective. Il y a une dimension sociale, un plaisir partagé, quelque chose de très simple, mais très fort. On peut profiter du spectacle sans nuire aux animaux. C’est vraiment ça qu’on veut encourager : une relation plus respectueuse, plus apaisée avec le vivant.
(*) Acteur incontournable de la protection des mammifères marins dans l’océan Indien, Globice Réunion mène depuis plus de vingt ans un travail de référence sur les baleines et les dauphins observés au large de l’île. À travers ses programmes de suivi scientifique, de sensibilisation et d’encadrement des pratiques en mer, l’association contribue à mieux comprendre ces espèces emblématiques tout en alertant sur les pressions croissantes liées aux activités humaines. Un rôle clé, alors que chaque saison des baleines rappelle l’équilibre fragile entre attractivité touristique et préservation de la biodiversité.


