Meurtre d'Erminah au Gol : condamné à 20 ans de réclusion criminelle, Roland Gonthier a clamé son innocence jusqu'au bout

Entre les deux thèses, radicalement opposées qui leur ont été offertes, les jurés ont finalement opté pour celle de l'accusation, condamnant l'agriculteur de la Chaloupe Saint-Leu à 20 ans de réclusion criminelle. Les avocats de Roland Gonthier, qui avaient plaidé l'acquittement, ont immédiatement annoncé que leur client faisait appel.
“J'ai dit depuis le départ que je n'avais rien à voir avec cette histoire. Je ne veux pas être condamné pour un meurtre que je n'ai pas fait”, a commenté sobrement Roland Gonthier à l'issue de la longue plaidoirie de ses avocats en faveur de son acquittement. L'agriculteur savait déjà que c'était quitte ou double pour lui. Peu avant, l'avocate générale, Nirmala Gnanou, avait en effet requis à son encontre une peine de 30 ans de réclusion criminelle dont la moitié assortie d'une peine de sûreté.
Après en avoir longuement délibéré pendant trois heures, les jurés ont condamné l'agriculteur de la Chaloupe Saint-Leu à 20 ans de réclusion criminelle pour le simple meurtre d'Erminah Bodihaly, 28 ans. Ils n'ont finalement pas retenu la circonstance aggravante de l'homicide volontaire sur conjoint qui porte la peine maximale encourue à la réclusion criminelle à perpétuité plutôt qu'à 30 ans pour un simple meurtre.
“Elle était si libre qu'on lui a pris sa vie”
A l'issue de l'instruction du dossier, Me Elise Generet, en partie civile, a rendu hommage à la victime en rendant compte de sa personnalité complexe. “Erminah était une fille aimée, une mère aimante et dévouée. Elle était avant tout une femme libre mais ô combien déçue par ces hommes qu'elle aimait tant. Elle était passionnée, belle, trop frivole, trop libre, si libre qu'on lui a pris sa vie.”L'avocate a aussi rappelé qu'elle “était fragile et vulnérable. On l'a réduite à néant, étranglée et abandonnée comme une vulgaire carcasse. Erminah est une énième femme réduite au silence car elle faisait trop de bruit”.

Sur les faits, Me Elise Generet ne s'est pas étendue, laissant le soin à l'avocate générale de le faire. Elle a toutefois indiqué que “quand les coïncidences se répètent avec autant d'obstination, ce n'est plus du hasard... Il n'y a plus de doute”. Et de conclure : “Ce ne sont pas les mensonges de Monsieur Gonthier qui doivent avoir raison. Ne lui donnez pas raison, redonnez sa dignité à Erminah et à sa famille. Dites à la société qu'on ne s'en sort pas avec des mensonges.”
“Les mensonges de Monsieur Gonthier constituent un fil rouge dans ce dossier”
Me Brigitte Hoarau, également en partie civile, a estimé pour sa part que “les mensonges de Monsieur Gonthier constituent un fil rouge dans ce dossier”. Elle a même dénoncé “une stratégie du mensonge”. “ Il essaie à chaque fois de donner une explication aux éléments de preuve qui lui sont présentés”, a ajouté l'avocate. Elle est convaincue que le mobile du crime tient dans “son obsession à reconnaître cette petite fille à laquelle Erminah est farouchement opposée”.
Pour l'avocate de la partie civile, “c'est une dispute qui a mal tourné. On ne peut pas se dire que c'est le hasard alors que les éléments croisées se multiplient. Il y a plus qu'une suspicion qui pèse sur ses épaules. A un moment, je pense que ces coïncidences deviennent une vérité”. Et Me Brigitte Hoarau d'enfoncer le clou : “ “Il donne des explications tirées par les cheveux pour tenter de s'extraire des soupçons qui pèsent sur lui.”
“Il ment beaucoup alors qu'il n'y a rien de plus simple que de dire la vérité”
L'avocate générale, Nirmala Gnanou, a entamé son réquisitoire en expliquant que“Monsieur Gonthier est seul sur le banc des accusés car de nombreuses charges pèsent sur lui et pas parce qu'il serait un bouc émissaire comme il l'a dit au cours des débats”. Pour autant, elle a immédiatement rappelé aux jurés qu'il s'agissait d'un “dossier complexe” pour lequel “vous aurez le droit de vous prononcer de manière plus ou moins sévère par rapport à la peine que je vais requérir”. Avant d'indiquer que l'accusé “encourt la réclusion criminelle à perpétuité”.
L'avocate générale est ensuite entrée dans le vif du sujet en faisant une présentation complète des indices graves et concordants qu'elle estimait constitutif du faisceau de présomption concourant à la culpabilité de Roland Gonthier. A ses yeux, le premier de ces éléments à charge réside dans “les mensonges de son discours”. “Il ment beaucoup, parfois par omission, alors qu'il n'y a rien de plus simple que de dire la vérité et de ne pas revenir en arrière”, enchaîne-t-elle.
“L'obsession de Monsieur Gonthier pour cette fillette de 11 mois dont il veut la garde”
L'avocate générale relève à cet effet six incohérences. Elle pointe ses mensonges sur ses relations avec la victime, sur son emploi du temps, sur ses véhicules, sur son omniprésence dans la vie d'Erminah et aussi sur des petits détails qui ne prêtent pas à conséquence. Concernant le mobile supposé du crime, la représentante du ministère public est persuadée qu'il tient dans “ l'obsession de Monsieur Gonthier pour cette fillette de 11 mois dont il veut la garde” contre l'avis d'Erminah.
Concernant la téléphonie, l'avocate générale la juge accablante pour l'accusé à partir du moment où ils se croisent au Tampon à 16H55. Bien que Roland Gonthier le réfute, elle estime qu'ils partent tous deux sur sa moto pour rejoindre son terrain de la Chaloupe Saint-Leu. “ Il n'y a pas d'autres rendez-vous dans sa téléphonie. Il ne ressort pas qu'elle va dans des kabars à Saint-Leu.” Pour elle, il ne fait pas de doute que le téléphone de la victime borne jusqu'à 21H09 chez l'accusé. Elle réfute au passage les doutes de la défense quant à la véracité du témoignage d'une ex-compagne de l'accusé qui a mené les enquêteurs sur les lieux du crime en ayant été guidée par un article de presse.
“Un chronométrage cohérent des enquêteurs”
Sur le Berlingo, qui aurait servi au transport du corps, elle note qu'un véhicule similaire a été filmé sur le trajet entre l'exploitation de l'accusé et la scène de crime “avec un chronométrage cohérent des enquêteurs”. Elle ne fait pas l'économie d'un détail relevé lors des analyses toxicologiques sur la victime. “Il y a la présence de quinine alors que Monsieur Gonthier prend un whisky schweppes à l'apéritif... C'est un assemblage que l'on fait chez soi. Je pense qu'il a servi un whisky schweppes à Erminah le soir de son décès.”
L'ultime élément à charge de l'accusation porte sur la personnalité de l'agriculteur. “Quelqu'un de froid et de distant, qui ne manifeste pas de tristesse quand il apprend le décès de la victime. Et puis quelqu'un qui est décrit avec un comportement violent à l'égard des femmes”, égrène-t-elle. Sans oublier les accusations de viol portées par une ex-compagne. L'avocate générale balaie d'un revers de main “la piste du client de prostituées qui s'est énervé car aucun élément dans la téléphonie” ne l'accrédite.
Pour conclure, l'avocate générale admet en s'adressant aux jurés : “Ce n'est pas évident de se mettre à votre place. Pas évident de mettre quelqu'un en prison pour 25 à 30 ans alors qu'il comparait libre devant vous.” Puis elle se lance dans une longue explication pour justifier le choix du juge de le remettre en liberté avant son procès. Finalement, elle a requis 30 ans de réclusion criminelle à l'encontre de l'accusé dont la moitié assortie d'une peine de sûreté.
“On prépare un dossier avec des preuves qui n'en sont pas”
Me Jean-Jacques Morel, en défense, a longuement mis en garde les jurés sur le fait que “le doute doit toujours profiter à l'accusé”. “Vous êtes libre ici. Vous êtes une sorte de contre pouvoir. Peu importante l'opinion de l'avocate générale et des magistrat du siège que tout pousse à ce qu'ils ne soient pas totalement neutre. L'intime conviction est la fille de la preuve. Le chemin qui vous amène à asseoir la culpabilité doit résulter de preuves indiscutables et irréfutables. S'il y a le moindre doute, vous ne pouvez pas condamner. Surtout que l'on a demandé 30 ans de réclusion criminelle.”, a déroulé l'avocat.

Me Nicolas Dyall, lui aussi en défense, a tenté d'expliquer pourquoi les enquêteurs se sont finalement focalisés sur Roland Gonthier. “On a exclu les conjoints violents. Restait la piste d'une rencontre fortuite, celle qui tout le monde redoute. On sait que sur cette hypothèse, cela va piétiner. Concomitamment, la famille a un doute sur Monsieur Gonthier qui se comporte comme un père pour les enfants de la victime. On interprète son comportement comme suspicieux. Les enquêteurs ont avoué que dès le début de la procédure, c'est un ressenti qui les pousse à aller sur Monsieur Gonthier. Un sentiment que l'on va essayer d'étayer. On prépare un dossier avec des preuves qui n'en sont pas. Un lien avec le lieu où l'on découvre le corps. On essaie de trouver les images d'un utilitaire qui le relie à l'affaire. On essaie de nous tromper avec le Berlingo...”
“Elle n'est pas sur le terrain, elle est en mouvement”
L'avocat de la défense reprend à peine son souffle : “On essaie de nous tromper alors qu'une personne encourt la perpétuité... ça n'est pas acceptable. On n'a pas de preuve que ce véhicule ait roulé et qu'il soit allé au Gol. On vous fait un rapport mensonger à l'enquête. C'est terrible...” “La voiture ?, a repris à son tour Me Jean-Jacques Morel. “Il l'a cédée à son neveu à sa demande et celui-ci l'a nettoyée. Pour se débarrasser de preuves gênantes ? C'est abracadabrantesque.”
Méticuleusement, Me Nicolas Dyall décortique la partie très technique du bornage téléphonique pour démontrer que la victime n'était pas nécessairement sur le terrain de l'agriculteur la nuit du crime. Il estime que l'on “a fait passer pour scientifique un bornage qui ne l'est pas”. Me Jean-Jacques Morel développe : “Il y a 15 cellules. Deux cellules sur Cap Réservoir. La 1.000 C ne dessert jamais le terrain de Gonthier. Or ce soir-là, elle accroche la ligne d'Erminah. Ce qui signifie qu'elle n'est pas sur le terrain et qu'elle est en mouvement. C'est une bombe dans ce dossier...”
“Le mobile de tuer la mère pour récupérer la fille ne tient pas”
Me Nicolas Dyall n'hésite pas à qualifier certains actes d'enquête de mensonger. Il en va ainsi, selon son propos, de la fameuse analyse d'un article de journal qui, contrairement aux conclusions des enquêteurs, précise bien la localisation des lieux du crime. “Pourquoi l'enquêteur nous ment ?”, interroge-t-il. “Parce qu'il a trouvé un joker au cours des investigations. Ils sont tombés sur une pépite. Une ex qui a déposé une plainte pour viol contre monsieur Gonthier et qui a été classée”. Et l'avocat d'indiquer : “Deux mois plus tard, elle nous emmène là où il y a le corps en suivant l'itinéraire qui est dans la presse...”
Concernant le mobile du crime, Me Dyall entend démontrer que “Monsieur Gonthier n'avait aucun intérêt à tuer Erminah. Le mobile de tuer la mère pour récupérer la fille ne tient pas. Il n'y a pas besoin de l'accord des parents biologiques pour faire une reconnaissance de paternité”. Un mobile que Me Jean-Jacques Morel qualifie de “fumeux car Monsieur Gonthier tenait à cette enfant comme à la prunelle de ses yeux”.
“On ne peut pas exclure l'hypothèse d'une mauvaise rencontre sur fond de prostitution”
Me Nicolas Dyall avance une autre piste qui a fait débat au cours du procès. “On ne peut pas exclure l'hypothèse d'une mauvaise rencontre sur fond de prostitution. On ne l'a pas investigué. Et ce n'est pas surprenant quand l'enquêteur qui enquête est le même que celui qui nous ment. On a fait de Monsieur Gonthier un suspect idéal. Simplement parce qu'il aurait menti sur quelque petites choses, il serait un suspect idéal.” Pour Me Dyall, “celui qui a la réponse est l'homme dont l'ADN a été retrouvé sur la victime et sur ce lieu de prostitution qu'est le parking près de l'Etang du Gol”.
Sur ce mélange ADN relevé sur le string et la tunique de la victime “qui n'est pas celui de Roland Gonthier”, Me Morel échafaude “la piste d'une mauvaise rencontre dans une ambiance festive”. Et l'avocat de conclure : “On maintient à marche forcée l'accusation. On a fonctionné sur des ressentis, des préjugés, des intuitions et on n'a fait en sorte que ça rentre dans les cases. On adapte une enquête faussée, biaisée à la thèse de l'accusation.” S'adressant une dernière fois aux jurés, Me Morel leur rappelle qu'il y a “un doute” tout en leur demandant de le juger son client “comme un de vos proches”.


