L’unité "corps-esprit" (déjà) selon Ernst Haeckel (1834 – 1919) et la crise de la médecine

Après les travaux de Paul Joseph Barthez (1734 – 1806) et ceux de Claude Bernard (1813 – 1878), (déjà exposés dans vos colonnes) nous voulons, à titre plus que symbolique et sans prétention exhaustive, relatant l’histoire de la médecine ou des sciences de l’homme, présenter l’apport d’Ernst Haeckel, médecin et philosophe. Figure incontournable de la médecine en Allemagne, il aura lié d’emblée en une sorte d’évidence, les sciences biologiques aux sciences humaines. D’après les spécialistes, il serait aussi à l’origine du terme « écologie ».
De nos jours, nous nous étonnons que cet auteur n’ait pas eu plus d’influence dans le champ de la médecine qu’un Claude Bernard, par exemple, tous deux contemporains et avec le seul Rhin pour frontière.
Pour Haeckel il allait de soi que corps et esprit ne font qu’un. Cette unité, il la nomma « monisme » (1). Sans vraiment connaître cet illustre personnage, en 2000 (2), nous nous sommes efforcés de nous affranchir d’une vision dualiste du vivant. Idéologiquement « envahissante » pour nos esprits d’universitaires, ma démarche de thésard, adoptait, sans le savoir, les visions de Haeckel développées initialement dans « Genèse des organismes » (3).
Au-delà de l’extrême richesse de ses travaux interdisciplinaires (publiés en français par Hachette BNF), cet auteur, ouvert aux cultures et aux humains tout en étant, peut-être, trop sensible aux souffrances humaines (pour un médecin, un rien gênant !), nous incite à poser cette question : Pourquoi cet homme a-t-il eu si peu d’influence pour entraîner la médecine vers une approche bio-psycho-anthropologique de la santé et des maladies ?
Nos premières réponses ne seront qu’hypothèses dépendantes les unes des autres soumises aux verdicts des spécialistes !
1) Les sciences du vivant étaient balbutiantes dans leur ensemble et encore moins réunies comme elles commencent à l’être actuellement.
2) Un début d’exploration hypothético-déductive d’unité des sciences du vivant fut proposé par Barthez reconnu à Montpellier et vivement critiqué à Paris.
3) Claude Bernard (et d’autres, selon les mêmes présupposés) explorèrent le vivant de façon disséquée sur des modèles animaux de laboratoire, si bien que les ressources des forces transformistes du corps perçues initialement par Lamarck ; (nommées « forces vitalistes »’ par Barthez), que nous découvrons régulièrement de nos jours en tant que « prouesses » ; étaient occultées du fait d’une réduction du vivant à des phénomènes physico-chimiques.
4) L’étude analytique molécules, cellules, tissus, physiologie et fonctions des organes eut comme conséquences d’occulter les découvertes biologiques dans leur ensemble, sans pour autant les situer par rapport à l’histoire de la personne étudiée, chaque souris étant unique comme chaque être humain, même pour de vrais jumeaux !
5) De surcroît, dans un univers de plus en plus technicisé, les recherches expérimentales sur le vivant par le prisme des animaux de laboratoire, les réalités telles les émotions, les sensations, les sentiments du domaine dit du « subjectif », tout comme les rêves et la notion d’inconscient... furent relégués aux « psy ».
6) Concernant la référence aux sciences humaines, deux de nos trois médecins, Barthez et Haeckel, se réclament de la philosophie. Celle-ci se trouve de nos jours séparée de la biologie (ce n’était pas le cas du temps de ces médecins, hormis pour Bernard qui n’était que médecin).
7) Les sciences humaines et sociales sont de nos jours malencontreusement isolées des sciences biologiques et médicales.
8) Enfin et peut-être surtout avec Louis Pasteur (1822 – 1895), chimiste et physicien de formation, la médecine aura été influencée et orientée de façon dominante vers la lutte contre les maladies infectieuses alors qu’il était évoqué de façon latente : « Le microbe n’est rien, le terrain est tout !».
Avec l’exploration de l’œuvre d’Ernst Haeckel nous avons un début de réponse sur la crise de la médecine en France, peut-être un peu moins évidente en Allemagne. La disjonction du savoir touchant les sciences du vivant aura modelé les esprits dans le sens d’une approche parcellaire du vivant végétal, animal et humain si bien que la médecine (et l’hôpital !) vivrait actuellement les conséquences de ces clivages. Elle recenserait de plus en plus de malades sans avoir l’alternative de les approcher vraiment autrement, selon une lecture transdisciplinaire de toutes ces maladies nommées « de civilisation », pour cacher, qui sait, nos limites perceptives ?
Réf :
Ernst Haeckel, Le monisme, Profession de foi d’un naturaliste, (version initiale 1905), publiée en français Hachette-BNF.
Frédéric Paulus, Individuation, enaction, émergences et régulations bio-psychosociologiques du psychisme, Thèse soutenue en 2000 à Paris 7 pour le doctorat de psychopathologie et psychanalyse. Le terme « monisme » répertorié dans l’index y est cité 7 fois.
Ernst Haeckel, Generelle Morphologie der Organismen, Berlin, Reimer, 1866 (en ligne, (archive)).
Frédéric Paulus – CEVOI (Centre d’Etudes du Vivant de l’Océan Indien)
Expert extérieur Haut Conseil de Santé Publique


