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Loin de la légende de Libertalia, enquête sur un « repaire de forbans » à Madagascar

Entre les années 1690 et 1720, l'île de Sainte-Marie a abrité un comptoir pirate pour la négoce des butins volés, mais aussi pour la traite des esclaves. Les recherches menées par l'archéologue Jean Soulat et son équipe internationale tendent à faire ressurgir du passé les contours d'un campement de forbans dans la baie d’Ambodifotatra. Une base pirate organisée autour d'un site de carénage, d'une canalisation d'eau douce et d'un fortin dédié à la protection des lieux.
Ecrit par Thierry Lauret – le samedi 13 juillet 2024 à 15H45
Fouille sous-marine sur l’épave, îlot Madame (crédit Y. von Arnim 2024)

Posée à 7 mètres de fond non loin du bord de l'îlot Madame, un morceau de terre émergeant dans la paisible baie d’Ambodifotatra à Sainte-Marie, l'épave supposée du Fiery Dragon n'a pas fini de livrer tous ses secrets. Et ce malgré le pillage du bateau par des chasseurs de trésor américains, au début des années 2000. Un épisode abondamment médiatisé à l'époque et qui avait causé un grand émoi à Madagascar, au point de pousser les autorités du pays à interdire toute prospection sur des épaves sous-marines.

En 2022, une équipe internationale de scientifiques a relancé les recherches sur cette île touristique de la côte est malgache, en déployant des moyens techniques modernes dans le cadre d'un programme dénommé Archéologie de la Piraterie (ADLP) dirigé par le Français Jean Soulat. La mission, relatée depuis sa genèse dans le documentaire « La véritable histoire des pirates » diffusé sur Arte, s'était dans un premier temps consacrée aux fouilles terrestres, en l'absence à l'époque d'autorisation pour les scientifiques d'enfiler leur combinaison de plongée.

La campagne archéologique n'a pas été vaine. S'appuyant sur des plans datés de 1733 décrivant des fortifications sur l'île de Sainte-Marie, l'équipe d'ADLP a effectué des fouilles en employant notamment les informations fournies par un drone de télédétection par laser (Lidar), un outil permettant de discerner des fondations enfouies sous la végétation.

Au fil des recherches, un véritable camp de base pirate a été mis au jour sur l'île malgache, avec sa zone de carénage alimentée par une canalisation d'eau pour la réparation des bateaux, ses habitations et ses fortifications équipées de canons. Certaines descriptions du XVIIIè siècle évoquent même une sorte de cimetière de bateaux coulés dans les eaux peu profondes de la baie d'Ambodifotatra, une stratégie probable pour se protéger d'une incursion ennemie surprise.

Dans une publication en ligne consacrée à leurs travaux à Madagascar, les scientifiques d'Archéologie de la Piraterie soulignent que l'île de Sainte-Marie est naturellement « devenue l’un des principaux points de ralliement des pirates » au XVIIe siècle, lorsque les routes commerciales de l'océan Indien foisonnaient de navires mal intentionnés attirés par les perspectives de pillage. La baie d’Ambodifotatra devient alors un lieu de repli et de repos, mais aussi un comptoir de commerce de l'esclavage, loin de l'imaginaire libertaire romanesque de la république pirate de Libertalia.

Fouille en cours du sondage au pied du Musée de la Reine Bétia (crédit A. Coulaud 2024)

« Devenue l’un des principaux points de ralliement des pirates, Sainte-Marie se transforme, de fait, en lieu de transit de leurs marchandises (...). Entre 1690 et 1691, le pirate Adam Baldridge y installe en effet un comptoir sous la direction du marchand et armateur new-yorkais Frederick Phillips. Jusqu’en 1697, ce comptoir ravitaille plusieurs navires pirates de passage avant que la grande partie des pirates sur place ne soit massacrée après la mise en esclavage d’une partie de la population locale par Baldridge. D’autres pirates, tels qu’Edward Welch, prennent épisodiquement la suite, sans que l’établissement ne retrouve pour autant la même ampleur », exposent ainsi les scientifiques.

En mai dernier, l'équipe d'Archéologie de la Piraterie a effectué une seconde mission à Sainte-Marie, en poursuivant les investigations sur l'îlot Madame. La mission précédente ayant rassuré les autorités locales sur les intentions des scientifiques, qui n'emportent aucune trouvaille avec eux et parmi lesquels figurent des Malgaches, Jean Soulat, le fondateur du programme, a pu cette fois obtenir l'autorisation de procéder à des fouilles sous-marines.

« Un comptoir pour l’esclavage »

« L'île de Sainte-Marie est un site exceptionnel, unique au monde. C’est l’océan Indien, on a tout ce que l’on veut sur l'histoire de la piraterie sur ce petit bout de terre. Il y a le métissage entre les pirates et les locaux, prouvé dans les archives, qui intéresse bien évidemment nos collègues malgaches qui travaillent avec nous depuis la première mission. Le fait de trouver de la porcelaine chinoise et de la céramique malgache, pour nous, scientifiquement, il n'y a plus de doute : c'est un site contact où ils accordaient leur violon pour faire du troc. Et bien sûr, aussi, un comptoir pour l’esclavage », avance Jean Soulat.

Si les fouilles terrestres se sont révélées fructueuses pour la mise en perspective du fonctionnement de ce camp pirate parmi les plus importants jamais observés, les recherches sous-marines ont déjà permis de révéler que l'immense navire d'une quarantaine de mètres qui repose par sept mètres de fond, à une quinzaine de mètres du bord de l'îlot Madame, n'est pas le Fiery Dragon.

Lot de porcelaine chinoise venant d’être remonté de l’épave (crédit J. Soulat 2024

Les précédentes expéditions américaines du début des années 2000 avaient pour postulat qu'il s'agissait bien là du navire hollandais volé par le pirate anglais Christopher Condet, lequel aurait lui-même sabordé sa prise dans les eaux de Sainte-Marie en l'échange de l'amnistie du gouverneur de l'île Bourbon pour ses crimes.

Mais les analyses d'échantillons de bois prélevés à différents endroits sur la carcasse du bateau par les plongeurs ont révélé courant juin qu'il n'en était rien. « Il s'agit de teck, donc le bateau est d'origine asiatique ou indienne », confirme Jean Soulat. « Le bois a été complètement rongé, mais tout ce qui est sous le ballast est conservé. Il reste l’ossature du bateau, et piégé dans les restes de membrures, dans les interstices, on a retrouvé des objets fragmentaires, notamment des morceaux de vaisselle. On a aussi trouvé un tas d’amandes, comme si il y avait eu un sac qui s'est renversé. L'amande était une marchandise très chère à l’époque. »

Le bilan de la campagne archéologique est considéré comme très significatif : outre la vaisselle en porcelaine chinoise (gobelets, bols, coupelles et assiettes) de la période Kangxi (1662-1722), des balles en plomb, des pièces de monnaie, 200 amandes ou encore une petite statuette ont pu être collectés. De quoi planifier une troisième mission sur l'île de Sainte-Marie en 2025. Et boucler ainsi la triennale archéologique.

« Une équipe de La Réunion est venue travailler avec nous »

Signe de l'intérêt suscité par l'histoire de la piraterie, le projet d'un second documentaire pour la télévision est en cours de finalisation. « Une équipe de La Réunion est venue travailler avec nous. Ce sont trois bénévoles de la société Stratagem974, qui pratiquent la prospection par géoradar, une technologie qui permet de voir les anomalies au sol sans creuser. Ils arrivent à voir les fossés, les trous des poteaux. Humainement, ce sont des gens exceptionnels en plus. C’est grâce à leur scan dans des zones où on n'avait pas prévu de fouiller qu’on pourra peut-être explorer d‘autres sites auxquels on n'avait pas pensé l’année prochaine », se félicite Jean Soulat.

Archéologue pour la société privée française Landarc, Jean Soulat a créé le programme Archéologie de la Piraterie avec le soutien des universités de Caen et de Paris Sorbonne. De quoi apporter une caution scientifique au projet, mais pas de le financer. Pour lever des fonds pour les fouilles à Madagascar, Jean Soulat a eu recours crowdfunding, aux financements liés à la difussion télévisée, ou encore à la parution de livres. Le dernier en date, « La grande histoire pop des pirates : 25 mythes pirates décryptés » (Editions Eyrolles, 220 pages), paraîtra le 17 octobre.

Vue aérienne de l’îlot Madame, île Sainte-Marie, Madagascar (crédit J. Soulat 2024)

L’équipe au complet du programme de recherche Archéologie de la Piraterie (crédit ADLP 2024)

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