Le vote sur le Code noir cache-t-il une erreur historique flagrante ?

Ce jeudi 28 mai, l’Assemblée nationale vote à l’unanimité l’abrogation du "Code noir", texte fondateur de l’esclavage colonial français. Un geste hautement symbolique. Mais à La Réunion, historiens et intellectuels rappellent une évidence presque absente du récit national : il n’existait pas un Code noir, mais trois. Et celui qui régissait les Mascareignes reste, selon eux, perpétuellement relégué hors-champ.
Il y a quelque chose de très français dans cette manière de raconter l’esclavage toujours depuis l’Atlantique. Très français.
Les images arrivent immédiatement. Les plantations antillaises. Les ports de Bordeaux et Nantes. Les cales des navires négriers. Aimé Césaire. Victor Schœlcher. Le commerce triangulaire. La Martinique. La Guadeloupe. Saint-Domingue. Puis le récit s’arrête là. L’océan Indien disparaît presque aussitôt qu’il devrait commencer.
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À La Réunion, cette vieille absence finit par fatiguer les historiens autant qu’elle les agace. Et ce jeudi 28 mai, au moment où l’Assemblée nationale vote à l’unanimité l’abrogation du "Code noir", cette fatigue remonte brusquement à la surface.
Parce qu’au fond, même dans l’intitulé du texte, quelque chose coince déjà. Mais quoi ?
"LE Code Noir n’existe pas", écrit sèchement l’Académie de l’île de La Réunion dans un mémorandum adressé aux parlementaires. La majuscule ressemble presque à un coup de règle sur les doigts.
Car derrière cette expression au singulier se cache, selon les auteurs, un immense angle mort français. Rectification. "Il existe en droit français, trois Codes Noirs." Trois.
"L’océan Indien n’est pas l’Atlantique"
Celui de 1685 pour les Antilles. Celui de 1723 pour les Mascareignes - donc La Réunion et l’île Maurice. Et celui de 1724 pour la Louisiane.
Autrement dit, parler "du" Code noir revient déjà, sans même s’en rendre compte, à raconter l’esclavage français depuis le seul regard atlantique. Un regard un peu biaisé donc.
Et c’est précisément ce que contestent les intellectuels réunionnais depuis des décennies. "L’océan Indien n’est pas l’Atlantique", écrivent-ils dès les premières lignes.
La phrase est plutôt limpide. Elle est en réalité chargée d’une vieille colère.
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Parce qu’à lire ce texte, on comprend rapidement que le sujet dépasse largement une querelle universitaire sur un pluriel oublié. Ce qui se joue ici, c’est une bataille de visibilité. Ou plutôt : une bataille contre l’effacement.
Le mémorandum ressemble d’ailleurs parfois à une liste de disparitions successives.
En 1948, lors des cérémonies du centenaire de l’abolition organisées par l’État, seuls Aimé Césaire, Gaston Monnerville et Léopold Sédar Senghor sont choisis comme grandes voix officielles. Aucun Réunionnais.
Le texte pose alors une question, presque comme un soupir : "Raphaël Babet, député de La Réunion, petit-fils d’affranchi, n’aurait-il pas eu toute sa place parmi ces orateurs ?"
Huguette Bello déjà
Même mécanique cinquante ans plus tard.
En 1998, lors du 150e anniversaire de l’abolition, les auteurs racontent avoir dû "ferrailler ferme" pour que La Réunion soit simplement intégrée au programme national des commémorations.
Puis encore en 2001.
Cette année-là, rappellent-ils, la proposition de loi reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité est d’abord portée par les députés réunionnais Élie Hoarau, Claude Hoarau et Huguette Bello.
Avant de devenir nationalement la "loi Taubira".
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Mais entre-temps, écrivent-ils, "les députés réunionnais ont découvert que le texte venu à discussion en commission ne concernait plus l’océan Indien". Ils devront "se battre pour le réintégrer".
Le mot revient souvent dans le texte : lutter. Ferrailler. Réintégrer. Rappeler. Comme, un peu, si La Réunion devait constamment signaler sa propre existence mémorielle à la République.
Même les programmes scolaires deviennent des terrains d’effacement.
Sentiment d'effacement
En 2010, raconte l’historien Gilles Gauvin, un manuel refuse une double page consacrée au marronnage réunionnais parce que le programme traite officiellement de "la traite transatlantique".
Résultat : "Tous les autres édités dans le cadre de ces nouveaux programmes vont exclure l’océan Indien et La Réunion de l’enseignement de l’esclavage."
Et ce sentiment d’effacement ne s’arrête pas aux manuels scolaires.
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Même les commémorations deviennent parfois des terrains de concurrence mémorielle. Le texte évoque ainsi les tensions autour du 10 mai et du 23 mai, deux dates nationales consacrées à la mémoire de l’esclavage, dans une bataille politique que les auteurs décrivent comme une "concurrence des mémoires".
À travers ces lignes, on comprend surtout que la mémoire réunionnaise de l’esclavage a constamment le sentiment d’arriver après les autres. Comme si l’océan Indien demeurait condamné à rester le second chapitre d’une histoire écrite ailleurs.
Pluriel, combat politique
Alors aujourd’hui, l’Académie ne réclame pas seulement un correctif historique. Elle formule aussi plusieurs demandes très concrètes.
D’abord, "les parlementaires de La Réunion doivent s’assurer que seront bien effacés de la législation française "les Codes Noirs" et pas uniquement "le Code Noir" de 1685". Le pluriel devient ici un combat politique.
Une simple lettre qui contient pourtant tout un rapport à la reconnaissance.
L’Académie demande aussi que l’expression "traites transatlantiques et traites indianocéaniques" soit remplacée par "traites transocéaniques".
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Là encore, le vocabulaire n’a rien d’anodin. Les mots dessinent les cartes mentales. Et dans ces cartes françaises de l’esclavage, l’Atlantique occupe encore presque tout l’espace.
Enfin, le texte pointe un autre angle mort : l’enseignement.
"Il est impératif que les grandes écoles qui forment l’élite politique et administrative en France intègrent l’enseignement de la traite négrière et de l’esclavage dans leur formation", écrivent les auteurs.
Enseignement fondamental
Puis ils ajoutent cette phrase qui ressemble à une critique subtile de l’école républicaine elle-même : "Cet enseignement reste par ailleurs fondamental dans l’enseignement du primaire au secondaire avec les mêmes approches en lycées GT et en lycée professionnel (ce qui n’est pas le cas à ce jour)."
Comme si l’esclavage dans l’océan Indien restait une mémoire périphérique. Une mémoire de l’ombre.
Et ce jeudi 28 mai, pendant que l’Assemblée nationale vote l’abrogation du "Code noir”, il faudrait peut-être regarder surtout ce petit "s" oublié.
Celui qui transforme "le" Code noir en "les" Codes noirs. Une lettre minuscule en soi, mais qui porte une énorme place de l'histoire.


