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Celui qui n'est pas tout à fait d'ici ? "Zoreil", ce mot réunionnais qui dit beaucoup plus qu’il n’en a l’air

Ecrit par Lény-Huayna Tible – le lundi 25 mai 2026 à 12H30
Photo d'illustration.

À La Réunion, le mot "Zoreil" déclenche parfois des crispations immédiates. Pour certains, il relève du folklore local. Pour d’autres, il transporte encore une mémoire coloniale, sociale et identitaire à vif, sujette aux polémiques. Dans un texte dense et très personnel, le juriste et politologue André Oraison tente justement de dépasser les caricatures. Et pose, au fond, une question simple : qui peut réellement se dire Réunionnais ?

"Mais que faut-il exactement entendre par Zoreil ?" La question apparaît dès les premières lignes du texte d’André Oraison. Et elle suffit presque à résumer tout le malaise réunionnais autour de ce mot à la fois banal et inflammable.

Car à La Réunion, "Zoreil" n’est jamais seulement un surnom.

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C’est un mot qui transporte une histoire coloniale, des rapports sociaux, des frustrations économiques, des questions de classe, des angoisses identitaires et parfois même une forme de fatigue collective face aux mutations de l’île. Un mot du quotidien devenu thermomètre politique.

André Oraison commence d’ailleurs par constater que certains évoquent aujourd’hui "la théorie du grand remplacement" ou encore "la thèse de la préférence régionale", deux notions qu’il qualifie lui-même de "concepts sulfureux formulés pour fustiger l’arrivée jugée envahissante de Métropolitains ou Zoreils dans l’espace pourtant multiculturel réunionnais".

Puis vient sa propre définition : "On peut définir le Zoreil comme un européen qui n’est pas né à La Réunion."

Société arc-en-ciel ?

Mais très vite, le juriste démonte lui-même cette définition trop rigide.

Parce qu’à La Réunion, personne n’échappe complètement à l’histoire du déplacement. L’île entière s’est construite sur les migrations successives : "Cafres, Chinois, Comoriens, Créoles blancs, Malabars, Malgaches, Mahorais ou Zarabes".

La société réunionnaise est, écrit-il plus loin, une "société arc-en-ciel".

C’est justement pour cette raison qu’André Oraison se méfie profondément des catégories identitaires trop fermées.

Il cite alors Guy Pignolet, figure intellectuelle réunionnaise, qui propose de distinguer les "Zoreils-Métropolitains ou Zoreils-Zoreils" des "Zoreils-Réunionnais", également appelés "Zoreils-Péi".

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Le "Zoreil-Zoreil", explique-t-il, est celui qui "s’installe à La Réunion pour quelques mois ou quelques années tout en songeant toujours à revenir dans sa province natale dont il a une profonde nostalgie".

André Oraison insiste d’ailleurs sur un point essentiel : "Il s’agit au demeurant d’un sentiment respectable : il est normal de ne pas oublier son lieu de naissance, ses racines".

Puis il poursuit :

"Le Zoreil-Zoreil est celui qui entend rester un Alsacien, un Basque, un Breton, un Corse, un Languedocien, un Lyonnais, un Marseillais, un Normand, un Parisien, un Picard ou un Provençal."

Une histoire d'identités

Face à lui, il y aurait le "Zoreil-Péi".

"Le Zoreil-Réunionnais ou Zoreil-Péi est celui qui a décidé de s’installer à La Réunion de manière définitive pour des raisons multiples : professionnelles mais aussi familiales et sentimentales."

Un homme ou une femme pour qui, écrit André Oraison, "La Réunion n’est pas la terre d’un exil forcé mais son pays, un pays qu’il aime et défend avec la même conviction que les Réunionnais de souche."

Et c’est ici que le texte devient presque littéraire.

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Guy Pignolet formule cette différence identitaire avec une phrase d’une précision redoutable : "Les Zoreils-Zoreils disent qu’ils sont de Carpentras tandis que les Zoreils-Réunionnais disent qu’ils viennent de Carpentras."

Tout est contenu dans cette nuance minuscule entre "être de" et "venir de".

Mais André Oraison finit par contester lui-même ce découpage entre les "bons" et les "mauvais" Zoreils.

"Je suis convaincu qu’il faut récuser le départ certes original mais discriminatoire entre les Zoreils-Zoreils qui seraient condamnables et les Zoreils-Pei qui seraient convenables."

"Nou lé pas dans l’exclusion !"

À cet instant, le texte cesse définitivement d’être une simple réflexion sur les Métropolitains à La Réunion. Il devient une réflexion universelle sur l’appartenance.

L’auteur se prend alors lui-même comme exemple : "Moi qui suis né en Tunisie le 4 octobre 1941 et habite à La Réunion depuis 1967, ne suis-je pas tout simplement un Réunionnais ?"

La question est presque bouleversante dans sa simplicité.

Pour y répondre, André Oraison convoque Jean-Claude Fruteau et sa définition volontairement ouverte : "Un Réunionnais, c’est quelqu’un qui vit à La Réunion, quel que soit son lieu de naissance."

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Puis il s’appuie sur Bernard Grondin, figure indépendantiste réunionnaise, dont il cite longuement les propos :

"Si out papa et out maman lé Réunionnais, ou lé Réunionnais. Si seulement un des deux parents est Réunionnais, ou lé Réunionnais. Si ou lé né en France et out parent lé Réunionnais, ou lé Réunionnais."

Mais surtout :

"Maintenant, si tu viens d’ailleurs et que tu habites La Réunion depuis longtemps (ou pas trop longtemps) et que ou vive en Réunionnais, ou lé Réunionnais aussi."

Avant cette conclusion presque manifeste : "Nou lé pas dans l’exclusion !"

"Respekt a nou"

C’est sans doute le cœur du texte d’André Oraison. Une île qui refuse de choisir entre l’enracinement et l’accueil. Entre la mémoire et le métissage. Entre l’identité et l’ouverture.

Alors, à la toute fin, le juriste reprend les mots de Laurent Vergès comme une profession de foi réunionnaise :

"Mi di zot tout : Nou lé pa plis, nou lé pa mwin, respekt a nou !"

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