La SRPP contrainte de renvoyer plus de 11 millions de litres de carburant impropres à l’utilisation

L’information n’avait pas été rendue publique. C’est au détour d’un arrêté préfectoral que l’on apprend qu’un lot de 11,2 millions de litres de SP95 stocké au dépôt pétrolier du Port a été déclaré non conforme. Un volume loin d’être anodin, qui représente près d’un mois de consommation de sans-plomb à La Réunion. L’État a autorisé une opération technique exceptionnelle pour réexpédier ce carburant hors du territoire.
L’information était passée totalement inaperçue. C’est au détour d’un arrêté pris par la préfecture que l’on découvre qu’un important volume d’essence SP95 (sans-plomb) stocké au dépôt pétrolier du Port a été déclaré non conforme. À la suite d’analyses sur une cuve des installations exploitées par la Société réunionnaise de produits pétroliers (SRPP), 11.200 m³ de carburant, soit 11,2 millions de litres de sans-plomb, ont été jugés impropres à la distribution. Le document évoque ainsi "un carburant non conforme aux spécifications applicables" stocké dans les installations du Port.
Un volume loin d'être marginal
À l’échelle du marché réunionnais, le volume concerné est loin d’être marginal. Selon les données de l’Observatoire des prix, des marges et des revenus, environ 150 millions de litres d’essence SP95 sont consommés chaque année à La Réunion (source chiffres décembre 2025 présentés par l'OPMR). Les 11,2 millions de litres devenus inutilisables correspondent donc à près d’un mois de consommation de sans-plomb sur l’île. Un niveau significatif dans un contexte énergétique international particulièrement tendu, marqué par les tensions au Moyen-Orient et la volatilité des prix du pétrole. La question des stocks stratégiques avait d’ailleurs été évoquée récemment lors de la commission carburants à La Réunion, les autorités rappelant la nécessité de maintenir environ un mois de réserve afin de sécuriser l’approvisionnement du territoire.
Réexpédition du carburant pour retraitement et défi logistique
La gestion de ce carburant non conforme pose toutefois une difficulté : aucune installation à La Réunion ne permet de retraiter ce type de produit. L’arrêté préfectoral précise ainsi que la solution retenue intervient "faute d’exutoire technique sur le territoire permettant de traiter ce produit non conforme". La seule option consiste donc à réexpédier le carburant vers un autre site industriel par voie maritime. Le transfert doit s’effectuer depuis le dépôt pétrolier du Port vers un navire positionné au quai H du port Ouest.
L’opération nécessite toutefois une adaptation technique inhabituelle. Les installations portuaires sont en effet conçues pour fonctionner dans un seul sens : celui du déchargement des navires vers les cuves de stockage. Pour permettre le mouvement inverse, l’exploitant doit installer une canalisation temporaire reliant le bac de stockage au quai. La préfecture mentionne ainsi "une installation temporaire constituée de flexibles permettant le transfert du produit vers le quai d’embarquement". Le dispositif doit atteindre environ 1,1 kilomètre de longueur et permettre un débit maximal d’environ 300 m³ de carburant par heure. Une analyse de risques a été conduite par EGIS et TOTSA (Total Oil Trading S.A).
Surveillance permanente des opérations
Compte tenu de la nature du produit, les autorités imposent un encadrement strict de l’opération. L’essence SP95 reste un produit particulièrement volatil et inflammable. Le document rappelle ainsi que le carburant présente "un point éclair inférieur à –40 °C et des limites d’inflammabilité comprises entre 1,4 % et 8,7 % dans l’air". Dans ces conditions, les vapeurs d’essence peuvent former un mélange explosif au contact de l’air. L’installation devra donc être surveillée en permanence, avec des détecteurs de gaz et de flammes et la présence de moyens de lutte contre l’incendie sur site.
L’autorisation délivrée par l’État reste strictement limitée dans le temps. La préfecture précise que "la durée maximale d’exploitation de l’installation temporaire est fixée à dix jours", incluant l’installation du dispositif, les essais techniques, l’opération de transfert et le démontage complet des équipements. À l’issue de la manœuvre, la SRPP devra transmettre aux services de l’État un rapport détaillé retraçant le déroulement de l’opération.
L’incident rappelle en creux le rôle stratégique du dépôt pétrolier du Port dans l’approvisionnement énergétique de l’île. Les installations exploitées par la SRPP disposent d’une capacité totale de stockage d’environ 250.500 m³ de produits pétroliers, rappelait l’Autorité de la concurrence lors de la prise de contrôle de l’entreprise par le groupe Rubis en juillet 2015. En 2025, près de 550 millions de litres de carburants ont été distribués à La Réunion, le gazole restant majoritaire dans le parc automobile. Le réseau réunionnais compte aujourd’hui 161 stations-service, qui distribuent chacune en moyenne environ 3 millions de litres de carburants par an.
Nous avons tenté de joindre la SRPP afin d’obtenir des précisions sur les circonstances ayant conduit à la non-conformité de ce lot d’essence ainsi que sur l’organisation de son évacuation. Sollicitée par téléphone et par courriel, l’entreprise n’avait pas donné suite à nos demandes au moment de la publication de cet article.


