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La prison Juliette-Dodu a-t-elle une mémoire ?

Dans un récent livre, Nathalie Hermine fait revivre le passé effacé de l'ancienne prison Juliette-Dodu de Saint-Denis. Et s'interroge sur le traitement réservé à ce patrimoine symbolique du passé esclavagiste de l'île.
Ecrit par Thierry Lauret – le dimanche 10 novembre 2024 à 17H56

Même si certains éléments du bâtiment comme des murs d'enceinte et des façades ont été inscrits au patrimoine historique en 2019, en marge du combat mené par l'association Kartyé Lib pour empêcher sa démolition, la prison Juliette-Dodu n'a rien conservé de sa structure originelle, si ce n'est peut-être une âme aux yeux de ses plus fervents défenseurs.

Nathalie Hermine fait partie de ceux-là. Dans son ouvrage L'ancienne prison Juliette-Dodu, lieu de mémoire (Editions Poisson Rouge OI, 2024), cette professeure de lettres et ancienne journaliste retrace l'histoire de l'ancienne geôle du centre-ville de Saint-Denis, au gré des archives et des témoignages recueillis.

La singularité du livre vient de l'introspection de l'auteure autour d'une mémoire imaginaire du bâtiment, tout autant que de certaines images d'archives du XXè siècle qui exposent des instants de vie des prisonniers. On y découvre aussi des lieux désormais anéantis, comme cette cour arborée et agrémentée d'une fontaine pour les poissons. Nathalie Hermine confie au détour des pages ses propres aspirations de mutation des ruines de la prison en un musée moderne, coloré et lumineux.

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Profondément lié au passé colonialiste et esclavagiste de l’île de La Réunion, la prison Juliette-Dodu a d’abord été désignée sous le terme de « bloc », en référence à cet instrument de « punition infligée aux esclaves ». L’auteure souligne que la construction du bâtiment est évoquée en novembre 1718 par le Conseil provincial, en même temps que trois autres similaires qui seront situés Saint-Paul, Sainte-Marie et Sainte-Suzanne.

Les « blocs », ces « instruments de supplice » de la prison Juliette-Dodu, semblent exclusivement réservés aux Noirs. « Un Blanc n'entrait qu'exceptionnellement en prison », mais les esclaves « y mourraient vite », dépeint Nathalie Hermine, en citant Le dictionnaire illustré de La Réunion.

Signe des mauvais traitements qui sont infligés aux détenus, le coût porté aux finances de la colonie apparaît déraisonnable à certains notables de la Commission du budget qui, en décembre 1842, se penchent sur les comptes de gestion des hôpitaux.

 

« Il ne fallait pas la fermer, il aurait fallu la réhabiliter »

 

Mais les conclusions avancent que « les noirs condamnés (…)  ne sont gardés à l'hôpital que le temps nécessaire à leur guérison » et soulignent qu’« en les laissant sortir trop tôt, ils seront exposés à des rechutes (…) qui quelquefois sont plus difficile à guérir que la maladie première ».  

Un siècle plus tard, en 1949, un magistrat qui visite la prison décrit une population carcérale « calme et docile et peut-être plus facile à diriger qu'en France ». En 1973, des séries d’émeutes secouent la geôle de Juliette-Dodu et un magistrat s’alarme de « l'arrivé de jeunes délinquants souvent plus instruits et d'une nature moins passive et plus exigeante ».

1978 : l’arrivée du Quotidien de La Réunion dans le paysage de la presse ouvre la voie à des articles réguliers sur les conditions de détention (absence d’accès à l’eau dans les cellules, chaleur suffocante) dans la prison. Les journalistes écrivent sur les émeutes, bien sûr, mais traitent les plaintes des familles sur les conditions de leur accueil lors des visites, ou encore les rapports tendus entre le personnel pénitentiaire et la direction de l’établissement.

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Dans les années 80, de nouveaux bâtiments sont construits mais cela entraîne la destruction des seuls espaces d'humanité de la prison : sa cour centrale arborée, son bassin agrémenté de poissons, sa chapelle et ses allées pavées.

« C'est comme si vous aviez une maison créole et que vous en détruisiez le jardin et les bâtiments annexes. De fait, le palmier, les fleurs, le manguier, le bassin, tout ce qui constituait le jardin créole typique a été supprimé. Il était difficile de dénoncer cela, le directeur était là pour décider et agir, ce qu'il, faisait était bien vu », témoigne dans le livre Luçay Sidat, un agent qui a travaillé à Juliette-Dodu de 1981 à sa fermeture en 2008.

Alain Cadet, un autre agent de la maison d’arrêt, regrette lui aussi la fin de Juliette-Dodu. « Il ne fallait pas la fermer, il aurait fallu la réhabiliter et la laisser continuer à fonctionner après l'ouverture de Domenjod. Le travail avec les détenus de Juliette-Dodu n 'avait rien à voir avec celui qu'on effectue dans les grandes structures. Il y avait une certaine complicité, si je puis dire. Les détenus n'étaient pas très virulents et ils se sentaient bien à Juliette-Dodu, malgré la vétusté. Je n'allais pas travailler avec la boule au ventre. »

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