"La liberté ne permet pas de tout faire" : à Sainte-Rose, deux cérémonies religieuses privées interdites par arrêté municipal

La décision de la mairie de Sainte-Rose d'interdire par arrêté deux cérémonies religieuses organisées dans des propriétés privées a rapidement créé la polémique, bien au-delà de la commune. L'une des familles réfute les nuisances qui lui sont reprochées et réclame une médiation. Une version contestée par la mairie qui rappelle que la SEMAC a mis en demeure les locataires dès 2024. Pour Michel Vergoz, l'affaire dépasse les rivages de Sainte-Rose avec plusieurs procédures judiciaires en cours entre des bailleurs et des particuliers.
La décision n'est pas passée inaperçue. En quelques heures, après la publication d'une vidéo sur la page Facebook de la ville en fin de journée mercredi 15 juillet et d'un article dans le Quotidien, ce qui était jusqu'alors un conflit de voisinage au lotissement Adrien-Payet, à Piton Sainte-Rose, s'est transformé en polémique dépassant largement les frontières de la commune.
En cause : deux arrêtés pris par la commune pour interdire deux cérémonies religieuses privées. La première concerne une cérémonie tamoule qui devait se dérouler du 16 au 19 juillet dans la cour d'un logement du lotissement Adrien-Payet, appartenant à la SEMAC. La seconde, prévue samedi 18 juillet dans un autre secteur de la commune, concerne, selon nos informations, une cérémonie de type malgache, non liée au culte hindou.
Mais c'est bien l'interdiction de la première qui cristallise aujourd'hui les réactions.
Une cérémonie annoncée plusieurs semaines à l'avance
Rencontrée cet après-midi, la famille dit être dans "l'incompréhension". Les parents, Silvio et Evelyne, avaient informé en juin la mairie de la tenue de leur cérémonie religieuse. Dans leur courrier, ils précisaient que celle-ci devait se dérouler dans un cadre "strictement familial et privé", en présence de leurs enfants et de quelques proches.
La famille annonçait un "léger usage de cloches traditionnelles" pendant les quatre jours, ainsi que l'utilisation d'un tambour uniquement le 19 juillet, de 6 heures à 8 heures puis de 11 h 30 à 12 h 30. Elle assurait également vouloir veiller au "respect du voisinage" et se disait disponible pour prendre en compte les recommandations des autorités.
La réponse de la mairie est tombée lundi 6 juillet sous la forme d'un arrêté d'interdiction. La commune s'appuie sur des plaintes relatives à des cérémonies de même nature organisées en 2024 et 2025 au même endroit, qui auraient occasionné des "nuisances sonores importantes et répétées", notamment la nuit.
L'arrêté estime que ces nuisances excèdent les inconvénients normaux du voisinage et portent une atteinte sérieuse à la tranquillité publique. L'interdiction est toutefois limitée à la cérémonie annoncée du 16 au 19 juillet et au logement concerné et ne "fait pas obstacle à l'exercice du culte dans le respect des règles applicables et sous réserve de ne pas générer de nuisances sonores excédant les inconvénients normaux de la vie en société".

"Pourquoi aujourd'hui ?"
Pour la famille, qui vit depuis onze ans dans le lotissement et a construit sa petite chapelle depuis environ sept ans, la décision est difficile à comprendre.
"On fait cette cérémonie une seule fois par an. Pourquoi aujourd'hui ?", interrogent Silvio et Evelyne, qui réfutent l'existence de nuisances telles qu'elles sont décrites.
Le couple reconnaît que des tambours ont pu être utilisés lors des premières cérémonies, mais affirme avoir depuis adapté ses pratiques face aux plaintes. Ils reconnaissent avoir dû payer une amende à la suite d'une plainte déposée par une riveraine "mais qui n'habite même pas dans le lotissement".
"On veut pouvoir pratiquer nos traditions mais dans les normes. On est prêts à trouver des solutions", assurent-ils, regrettant de ne pas avoir pu échanger directement avec le maire avant la prise de l'arrêté.
La famille assure que leurs voisins les plus proches ne sont pas opposés à la cérémonie et affirment que les principales plaintes proviennent de personnes vivant à l'extérieur du lotissement. "On demande une médiation. Pourquoi ne pas discuter avant de prendre un arrêté ?", interrogent les locataires.
Pour eux, la perspective d'une démolition de leur petite chapelle est tout aussi difficile à accepter. Ils expliquent ne pas avoir les moyens d'acquérir un terrain pour construire ailleurs un lieu destiné à leurs pratiques familiales et rappellent qu'ils fréquentent également le temple de la commune.

Des plaintes qui remontent à 2024
Une version de la famille contestée par des riverains. L'un d'entre eux, qui vit à proximité du lotissement, décrit des nuisances sonores liées notamment aux tambours et aux cloches, parfois sur plusieurs jours et à des horaires très matinaux ou tardifs.
Selon lui, plusieurs habitants auraient saisi au fil des années la SEMAC, la mairie et la gendarmerie. Il affirme également que certains voisins directement concernés hésiteraient à s'exprimer ouvertement par "peur".
Un conflit qui ne date pas de l'arrêté municipal de juillet 2026.
Dès le 10 septembre 2024, la SEMAC avait adressé un courrier à la famille après avoir été saisie, selon le bailleur, de "multiples plaintes des riverains auprès de la gendarmerie, la mairie". La société évoquait alors des "nuisances sonores et olfactives", des sacrifices d'animaux ainsi que des "rejets de sang dans les évacuations d'eaux pluviales".
Dans ce même courrier, le bailleur indiquait aux locataires qu'il leur était interdit de pratiquer des activités religieuses générant de telles nuisances. La SEMAC leur demandait également de remettre leur jardin dans son état initial en déconstruisant l'édifice sous 45 jours et prévenait qu'une procédure de résiliation du bail pourrait être engagée en cas de persistance des troubles.
Près de deux ans plus tard, la petite chapelle est toujours là et les tensions ont pris de l'ampleur.
"Cette affaire est devenue un poison pour la cohésion sociale"
Pour Michel Vergoz, la décision prise par la commune ne constitue en aucun cas une remise en cause de la liberté de culte.
Le maire rappelle notamment avoir accompagné ces dernières années la communauté tamoule dans la réalisation du temple Kalrou Marliemen, dont il estime que Sainte-Rose peut être "fière".
"Il y a une réalité incontournable : cette affaire est devenue un poison pour la cohésion sociale. On mêle la liberté de culte là-dedans, mais il ne s'agit pas de cela. La liberté de culte est défendue et constitutionnelle. Il s'agit de troubles, de nuisances majeures, olfactives et auditives, dans des lieux privés chez des bailleurs sociaux", défend Michel Vergoz.
Il évoque des voisins "qui ont peur" de s'exprimer sur le sujet et le dépôt de plusieurs plaintes.
Le maire assure avoir privilégié le dialogue et laissé le bailleur intervenir, mais les premières démarches sont restées sans solution met en avant l'élu.
La commune a convié les riverains à une réunion le8 juillet. Selon Michel Vergoz, une quinzaine d'habitants, sur une cinquantaine dans un secteur allant du pont de Bellevue au lotissement, ont répondu présents.
"C'est la première fois que la ville réagit comme cela. On ouvre une procédure longue, qui demandera du temps. Nous pensons que la liberté ne permet pas de tout faire. Elle s'organise", assume le maire.

Michel Vergoz demande à la SEMAC d'aller au bout de sa procédure
Car l'arrêté interdisant la cérémonie n'est qu'un volet de l'offensive désormais engagée par la municipalité.
Dans un courrier particulièrement ferme adressé mercredi 8 juillet au directeur général de la SEMAC, Michel Vergoz revient directement sur la mise en demeure adressée par le bailleur à la famille en septembre 2024. Le maire constate que, malgré l'absence de démolition et la poursuite, selon lui, des troubles lors d'une nouvelle cérémonie en juillet 2025, la SEMAC n'a pas donné suite à sa procédure.
Il demande désormais explicitement au bailleur de "poursuivre la procédure" engagée et de "mettre fin au contrat de bail" des locataires. Michel Vergoz estime que la SEMAC, en tant que propriétaire et bailleur du lotissement, doit assurer aux autres locataires la jouissance paisible de leur logement et considère que son absence d'action pourrait engager sa responsabilité à leur égard.
Le maire demande parallèlement à la SEMAC d'entreprendre "toutes les démarches nécessaires permettant la déconstruction de l'édifice". Dans son courrier, il indique que la construction n'a jamais fait l'objet d'une autorisation d'urbanisme et rappelle qu'elle se trouve sur un terrain appartenant au bailleur social.
"Je dis à la SEMAC soit de résilier le bail, soit de démolir la chapelle, sinon je porte plainte contre vous. Une autre action possible, c'est la demande par les riverains de dommages et intérêts au titre du préjudice moral", résume le premier magistrat.
Une perspective qui inquiète profondément la famille. "Ils veulent nous expulser, c'est n'importe quoi. Détruire une chapelle, c'est grave", réagissent les occupants, qui réclament toujours une médiation.

Tamij Sangam dénonce des décisions "arbitraires"
Entre-temps, l'affaire a pris une tout autre dimension. Dans un communiqué, l'association Tamij Sangam se dit "très surprise et très inquiète" des arrêtés municipaux pris à Sainte-Rose et juge "intolérable dans une île comme la nôtre" l'interdiction de cérémonies religieuses hindoues.
L'association estime que, quels que soient les conflits de voisinage, ceux-ci devraient être résolus par une médiation et appelle à éviter les "décisions arbitraires". Son président, Selvam Chanemougame, se dit disponible pour participer à toute concertation afin de préserver l'harmonie au sein de la société réunionnaise.
Une lecture que conteste Michel Vergoz, qui insiste notamment sur le fait que les deux arrêtés municipaux ne visent pas exclusivement le culte hindou puisque le second concerne une cérémonie d'un autre culte.
Faire de même avec "les églises et la sonnerie de leurs cloches".
Dans un courrier adressé ce jeudi à Michel Vergoz, l'association Raj Pourani demande également au maire des éclaircissements sur les deux arrêtés municipaux et leurs fondements juridiques. "Le véritable vivre-ensemble ne peut se construire que par le dialogue", estime l'association, qui s'interroge notamment sur l'absence de médiation préalable et demande si les mesures prises ont vocation à s'appliquer de la même manière à l'ensemble des cultes, "y compris aux églises avec la sonnerie de leurs cloches".
Raj Pourani réclame également des garanties sur la préservation des pratiques religieuses et culturelles traditionnelles, notamment l'usage des tambours lors de certaines cérémonies. Rappelant les prises de position passées du maire en faveur du vivre-ensemble, son président, Samy Araye, juge ce "revirement aujourd'hui [...] d'autant plus incompréhensible" et estime qu'il donne "une fois de plus le sentiment amer que ce sont les "petits" qui doivent subir ces interdictions brutales".
L'association appelle finalement à privilégier "la concertation, la transparence et l'égalité de traitement entre tous les citoyens".
Une problématique qui dépasse Sainte-Rose ?
Pour le maire, le dossier dépasse désormais le seul lotissement Adrien-Payet et les frontières de Sainte-Rose avec plusieurs procédures judiciaires en cours concernant des conflits opposant des bailleurs sociaux à des locataires autour de constructions ou de pratiques cultuelles dans des logements sociaux.
La municipalité entend désormais examiner précisément cette jurisprudence avant d'engager la suite de ses démarches.
"Je vais aller chercher la jurisprudence. Il faut crever l'abcès de cette affaire", prévient Michel Vergoz.
La famille, elle, continue de demander une médiation et affirme être prête à adapter davantage encore l'organisation de sa cérémonie.


