De quelle décroissance parlons-nous?

A l’inverse de notre Président, qui ne jure que par ses incantation envers la croissance, qui ne reviendra pas, pour des raisons qu’il serait trop long d’évoquer ici, parlons de décroissance, comment la définir, puisque il apparaît que la définir est déjà la circonscrire, comment l’aborder sans risquer un discours catastrophiste et peu engageant. Il existe en Angleterre le concept de « Villes en Transition ». Il a été découvert au début des années 2000 par les objecteurs de croissance en France, puis les partisans de l’écologie radicale, puis par les écologistes tout court. Le mouvement de « Transition Towns » ne prône aucun militantisme d’opposition, c’est ce qui a fait qu’il a déçu certains objecteurs de croissance. Transition est neutre, décroissance est un mot-obus signifiant le contre : contre le développement durable, contre le productivisme, contre la croissance du PIB. Mais nous avons l’impression que désormais les objecteurs cherchent un nouveau souffle. Ce n’est pas seulement ce que montrent les Anglais que nous avons repris : AMAP, SEL, relocalisation, échanges de graines, qui motivent encore les décroissants. Ce qui devrait les motiver, ce sont cinq piliers :
- UN, la question du pétrole, également un postulat de base de la Transition, qui doit être bien expliquée, rien dans notre vie n’est véritablement indépendant des énergies fossiles ; les écologistes déplorent souvent le changement climatique, et j’en suis, mais il ne faut pas non plus être trop carbo-centré : voyez la réduction de la biodiversité, l’épuisement des sols, et l’accès à l’eau.
- DEUX, il faut composer entre Catastrophisme et Optimisme. Ce n’est pas facile. L’écologie est une nécessité, car la Terre est un monde fini, mais aussi un choix, car il rompt avec une société industrielle aliénante. Cette dimension émancipatrice, séduisante, ne doit pas faire oublier la dimension nécessaire, désagréable. Le constat est sombre, nous sommes à la veille d’un bouleversement civilisationnel majeur auquel nous ne sommes pas préparés, mais l’optimisme doit imprégner nos discours, des discours de catastrophisme agissant.
- TROIS, la résilience, la capacité à rebondir, à encaisser le choc sans s’effondrer, en ressortant plus forts qu’avant. C’est une manière non seulement de penser le catastrophisme, mais aussi de s’y préparer, d’amenuiser les conséquences du choc, collectivement, sans survivalisme individualiste. Cette notion de résilience est assez mal appréhendée, je crois, par les écologistes français, alors que c’est le troisième postulat des Villes en Transition.
- QUATRE, avoir une position ferme mais ouverte à l’extérieur, sans conflit, en offrant un cadre plus ouvert aux discussions, aux actions coordonnées, aux disponibilités.
- CINQ, réaliser la descente énergétique, c’est-à-dire édifier le lien entre le mode de vie soutenable à l’échelon individuel et la mutation écologique mondiale, en bref faire le travail localement sur le terrain, à la base, dans les quartiers, mais pas entre penseurs dans un bureau parisien climatisé.
Et qu’en pense Nouvelle Donne ? Je reprends ici les écrits de Dominique Méda, lorsqu’elle parle d’engager la transition écologique : « Parmi les discours sur la transition écologique, le premier prône le renoncement aux modes de vie actuels, devant les changements irréversibles auxquels nous ne pourrons faire face sans s’en remettre à un pouvoir autoritaire pour promouvoir réduction de consommation et décroissance. (…) Un tel discours est difficilement audible par les populations, alors que l’Occident est tétanisé devant son déclin. Le discours écologique apparaît comme celui de la double peine : il faudrait se serrer la ceinture une première fois du fait de la crise et des mesures d’austérité subséquentes, puis une seconde fois pour prévenir la crise écologique… D’où le succès du second discours, qui met l’accent sur la formidable occasion que pourrait constituer cette reconversion et suggère que le ralentissement de la croissance et la fin des énergies fossiles bon marché ne signifient pas nécessairement une régression, un moins. (…) ».
Ce serait au contraire une nouvelle conception de la prospérité, qui explique l’enthousiasme pour Tim Jackson (« Prospérité sans croissance ») ou Jeremy Rifkin (« La Troisième Révolution Industrielle ») : engager à la fois une reconversion écologique et donc se préparer à la catastrophe à venir, et continuer à vouloir la prospérité, laquelle est alors définie différemment, à la suite d’Amartya Sen : ce ne serait plus l’opulence, ou l’utilité, mais la capacité d’épanouissement. Si la première prospérité (opulence) est matérielle, donc impossible à soutenir, avec des rendements décroissants, la deuxième (utilité) vient du surcroît de satisfaction procuré par un bien, et confond prospérité et montant du PIB. Or on connaît la déconnexion désormais célèbre entre PIB et bonheur. Ne reste alors que la prospérité liée aux libertés effectives : la santé, la vie en société, l’emploi, de quoi s’épanouir. Dans cette conception-là, la croissance n’est absolument pas nécessaire.
Cependant, ces deux auteurs font l’impasse sur le caractère addictif de la consommation, rendu dépendant par la publicité. Il faudra bien reconnaître que le changement de paradigme sociétal passera aussi dans les têtes : consommer le plus recyclable possible par exemple, se glorifier d’avoir un frigo qui tienne le coup depuis trente ans, un vélo immortel, ou une tablette non obsolète…
Puisque l’on ne parle plus de PIB, on doit parler d’autres indices de surveillance, l’un deux est le quantum de bonheur. Jean Gadrey, économiste à Nouvelle Donne, se méfie de l’idée du bonheur. Il pense que la reconversion ne peut faire l’impasse sur la justice sociale : c’est par un surcroît d’attention pour le collectif que viendra la solution. Abandonner le Produit Intérieur Brut, mais pas pour du Bonheur Intérieur Brut. L’une des voies est l’autoproduction, dont il convient d’étendre le domaine : bricolage, ménage, semi-loisirs, travaux non rémunérés, qui n’est pas un retour aux temps médiévaux, car cela dessine trois avantages décisifs :
- La libération de l’individu de sa dépendance au Marché
- La soustraction à la surproduction, qui donc n’entretiendra plus la consommation et la surconsommation
- La redécouverte de la conception, l’autonomie et les objectifs d’une réalisation.
Voilà in fine une partie des conceptions de Nouvelle Donne au sujet de la reconversion écologique de la société. Si elle se rapproche de la décroissance, elle permet surtout d’en définir les contours de manière plus pragmatique. Pour résumer : « l’enrichissement n’est pas l’épanouissement ».
Dr Bruno Bourgeon, membre de Nouvelle Donne


