À Salazie, la paille chouchou se réinvente et toque à la porte de l’Unesco

Longtemps associée aux traditionnels chapeaux, la paille chouchou s’offre une nouvelle jeunesse à Salazie. Bijoux, casquettes, pochettes, nouvelles formes et mélanges de matières : une nouvelle génération réinvente ce savoir-faire ancestral sans renier ses racines. Une dynamique de transmission, mais aussi d’insertion professionnelle, via un ACI. Un patrimoine que la commune entend désormais faire reconnaître au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Des créations à découvrir à partir de ce vendredi à la fête du chouchou, à Hell-Bourg.
Elle sera l’une des vedettes de la Fête du chouchou qui ouvre ses portes à Hell-Bourg ce vendredi. Le chouchou ne sera pas seulement dans les assiettes. Sa paille, fine, légère et naturellement claire, raconte elle aussi une partie de l’histoire de Salazie.
Un patrimoine loin d'être figé. il est en plein renouveau. À côté des traditionnels chapeaux, type canotiers et capelines, apparaissent désormais bijoux, pochettes, casquettes et autres créations. Les techniques évoluent également : tresse plate ou dentelle, damier, cannage… Les artisans explorent de nouvelles formes et n’hésitent plus à associer la paille chouchou à d’autres matières.
Des lampes seront ainsi pour la première fois à découvrir à la Fête du chouchou. Des sacs, fruits du mélange de la paille chouchou avec d'autres fibres, feront aussi bientôt leur apparition.
Du jean, du choka et même de la résine
Pour populariser la paille chouchou, les créateurs expérimentent. Le chouchou côtoie désormais le jean sur certaines casquettes, tandis que d'autres fibres, comme le choka, le vacoa ou demain le vétiver, peuvent être associées aux créations. Des bijoux mêlent également la paille à la résine ou à la pâte de verre.
“Au départ, on l'utilisait pour se couvrir. Aujourd'hui, on essaie d'ouvrir la gamme”, explique Élodie Manoro, encadrante à l'ACI. L'objectif est de proposer de nouveaux objets tout en respectant les contraintes d'une matière plus fine et fragile que d'autres fibres végétales.
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Cette modernisation commence à trouver son public. Une casquette mêlant jean et paille chouchou a notamment rencontré un joli succès. Les bijoux permettent, eux, de toucher une clientèle différente de celle du traditionnel canotier.
Des produits que l'on peut désormais s'offrir pour quelques dizaines d'euros. Le prix de l'excellence et de la patience, une technique que l'on peut découvrir via un atelier proposé par l'association. Des ventes et animations qui permettent d’alimenter les caisses de l’ACI et de contribuer ainsi à la poursuite de ses activités.
L'école de la patience
Car travailler la paille chouchou, ça demande du temps. La liane doit d’abord être récoltée, ouverte en deux, raclée, blanchie, séchée puis calibrée avant même de pouvoir être tressée. Selon Élodie Manoro, il faut déjà environ 2 h 30 pour racler un kilo de matière récoltée. Vient ensuite le tressage : près d’une heure peut être nécessaire pour réaliser un mètre, selon la technique et la finesse recherchées.
Pour un petit chapeau, il faut au minimum une quinzaine de mètres de tresse, indique de son côté Elvina Laravine, tresseuse et animatrice à l'atelier. En comptant toutes les étapes de préparation de la matière et de confection, un chapeau peut ainsi représenter plusieurs dizaines d’heures de travail. “Il faut faire l’atelier de la paille chouchou pour comprendre le travail qu’il y a derrière”, résume l'encadrante.


Même les plus petites créations réclament de la patience. La réalisation d’une simple boucle d’oreille nécessite elle aussi plusieurs étapes de préparation, de calibrage et de tressage. À titre d’exemple, Élodie Manoro estime qu’un mètre de tresse dentelle très fine, au calibre 5, devrait être vendu autour de 100 euros si l’on répercutait pleinement le temps de travail nécessaire à sa fabrication. Un coût qui explique aussi le choix de mêler désormais la paille chouchou à d’autres matières afin de proposer des bijoux et des accessoires plus accessibles.
Derrière cette diversification se joue un autre enjeu : faire perdurer un savoir-faire qui, il y a encore quelques années, n’était plus maîtrisé que par une poignée de tresseuses.



Une nouvelle génération prend la relève
C'est tout l'enjeu de l'atelier chantier d'insertion (ACI) vannerie paille chouchou, porté par l'AJL (Association jeunesse loisir). Depuis trois ans, une trentaine de personnes ont été accueillies dans le dispositif, qui utilise ce patrimoine comme support pour transmettre à la fois des gestes artisanaux et des compétences professionnelles transversales (vente, marketing...).
Certaines poursuivent ensuite l'aventure au sein de l'association. C'est le cas d'Elvina Laravine. Ancienne bénéficiaire du dispositif, elle transmet aujourd'hui à son tour les techniques de travail de la paille lors des ateliers proposés à Hell-Bourg.
Pour cette Salazienne, l'histoire est aussi familiale. Sa mère travaillait déjà cette matière et lui avait appris les premiers gestes du raclage. “Maintenant, elle me dit que c'est chouette parce que sa fille reprend. Elle est fière”, raconte-t-elle. Et elle aussi de perpétuer cette tradition.



Formée également à de nouvelles techniques de chapellerie, Elvina participe à cette évolution des créations. “Quand j'ai commencé, j'ai connu les chapeaux en tresse dentelle. Maintenant, on fait aussi des chapeaux en tresse plate, Élisabeth ou zigzag…”, explique-t-elle. Les techniques du cannage ou du damier ont également fait leur apparition, notamment pour la création de bijoux.
L'artisane a bénéficié, comme d’autres membres de l’atelier, de formations dispensées par les chapelières de Mes Jolis Chapeaux, venues de métropole pour transmettre de nouvelles techniques de confection, moderniser les formes mais aussi simplifier certaines étapes grâce au recours à la machine à coudre. Pour les chapeaux traditionnels, le travail à la main reste toutefois la technique privilégiée par les tresseuses.
La tradition se transmet ainsi tout en évoluant. Et les hommes commencent eux aussi à s'intéresser à un savoir-faire longtemps essentiellement porté par les femmes.

“Rendre au chouchou ce qu'il nous a donné”
Pour Patrick Manoro, président de l'AJL, l'enjeu dépasse largement la seule production artisanale. Il s'agit de préserver une part de l'identité même du cirque.
Au début du XXe siècle, le chouchou constituait en effet un véritable moteur économique pour Salazie. Sa fibre, autrefois appelée “paille d'Italie” parce qu'elle transitait notamment par ce pays, était exportée vers les chapeliers européens. L'artisanat local s'est ensuite développé autour de la confection de chapeaux, paniers, capelines et autres objets.
“Nos parents ont su tirer profit de cette matière-là, même s'ils ne gagnaient pas beaucoup d'argent”, rappelle Patrick Manoro. Sans leur passion et leur volonté de transmettre, estime-t-il, ce savoir-faire aurait pu disparaître.
“Le chouchou nous a permis de nous nourrir. Aujourd'hui, quelque part, on rend au chouchou ce qu'il nous a donné.”


Prochaine étape : l'Unesco
Salazie veut désormais donner une nouvelle dimension à cette reconnaissance. Un dossier est en préparation pour faire inscrire le savoir-faire lié à la paille chouchou au patrimoine culturel immatériel de l'Unesco. Son dépôt est annoncé pour le mois d'août.
La démarche vise à préserver l'ensemble de la chaîne de savoir-faire, depuis la préparation de la fibre jusqu'au tressage et à la création. La commune a également sollicité le Département pour une étude destinée à mieux structurer la filière, de la production agricole jusqu'à l'artisanat.
La paille chouchou rejoindrait alors la broderie de Cilaos au panthéon mondial des traditions.




