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"Botanistes de l'extrême" : suspendus aux remparts du piton des Neiges, ils révèlent un trésor… déjà menacé

Ecrit par Philippe Madubost – le dimanche 16 août 2026 à 12H29
Une quarantaine de rappels ont été nécessaires pour progresser au cœur de ce rempart vertigineux du Piton des Neiges et permettre aux scientifiques d’accéder à des secteurs jusqu’alors jamais inventoriés (photos Rémi-Paul Grondin).

Pendant six jours, une équipe de botanistes, de naturalistes et de spécialistes de la progression sur corde s'est aventurée en mai dernier sur un rempart du piton des Neiges jamais exploré. Si l'expédition a révélé une biodiversité exceptionnelle et pourrait avoir permis la découverte d'une nouvelle espèce végétale endémique, elle a aussi mis en évidence une réalité inquiétante : même ces sanctuaires naturels que l'on pensait protégés par leur isolement sont désormais envahis par les espèces invasives.

On croyait les espèces qui peuplent ces remparts abrupts à l'abri derrière leurs falaises, leurs cascades et leur isolement. Il n'en est rien.

Pour beaucoup, ces immenses remparts qui ceinturent le piton des Neiges ne sont qu'un décor spectaculaire. Rémi-Paul Grondin y voit, lui, l'une des dernières grandes pages blanches de la connaissance scientifique réunionnaise.

Botaniste au Conservatoire botanique national de Mascarin (CBNM), mais aussi moniteur fédéral de canyoning, il nourrit depuis plusieurs années une conviction : les techniques de progression sur corde peuvent permettre d'emmener les scientifiques là où personne n'a encore pu réaliser d'inventaires.

“L'objectif principal de l'expédition, c'était d'aller dans des endroits totalement inaccessibles, jamais explorés, et de profiter justement de ce partenariat technique pour y amener d'autres scientifiques.”

Passage du matériel en tyrolienne. (photo Bertrand Mallet).

Rémi-Paul Grondin va mettre à profit sa double compétence de botaniste et de canyoniste pour lancer le projet, mais l'aventure sera bien collective : deux collègues botanistes au CBNM, Marie Lacoste et Bertrand Mallet, sont formés aux techniques de progression verticale ; la Ligue réunionnaise de spéléologie et de canyoning apporte son expertise des milieux extrêmes, tandis que l'ARCAM, Association pour la Recherche et la Conservation des Arthropodes et des Mollusques, rejoint l'aventure et élargit encore le champ naturaliste de la mission. L'association Cyberun fournit, elle, l'ensemble du matériel numérique pour pouvoir réaliser un documentaire sur l'expédition.

Il faut parallèlement obtenir les autorisations nécessaires pour pénétrer dans un espace particulièrement protégé.

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Le secteur se trouve en cœur du Parc national de La Réunion et dans le périmètre de protection du pétrel de Barau. L'expédition doit donc faire l'objet d'un arrêté spécifique, auquel s'ajoutent les autorisations nécessaires aux prélèvements scientifiques. Le Parc national et son conseil scientifique donnent finalement leur feu vert.

Les huit membres de l’expédition : Rémi-Paul Grondin, Bertrand Mallet et Marie Lacoste (CBN-CPIE Mascarin), Nicolas Huet et Cyril Marty (ARCAM), Vincent Quatrepoint, Christian Fontaine et Thomas Labrunie (Ligue réunionnaise de spéléologie et de canyoning).

“Il a fallu montrer patte blanche.”

Le financement constitue un autre défi. La Distillerie de la Rivière du Mât, principal mécène, et le groupement AELIA Outre-Mer permettent de réunir un budget d'environ 8 000 euros. La Distillerie prend en charge plus de 80 % du budget global, AELIA apportant le complément et participant notamment à l'acquisition du matériel spécifique.

Cette enveloppe couvre en particulier l'achat du matériel spécialisé, les équipements nécessaires à la mission et une partie de la logistique, dont le recours à l'hélicoptère. Mais l'équation financière ne tient aussi que grâce à l'implication bénévole de passionnés devenus partenaires. Sans elle, le coût d'une telle opération aurait été bien supérieur.

“Si on avait fait appel à un prestataire, cela aurait coûté largement plus cher. L'idée était de créer quelque chose de 100 % associatif sur la partie terrain, financé par des fonds privés.”

L'expédition a débuté par une dépose héliportée à 2800 mètres d'altitude.
Avec quelque 240 kg de matériel à acheminer, les huit membres de l'expédition ont franchi 28 obstacles représentant près de 1 500 mètres cumulés de descente en rappel.

Derrière l'aventure sportive, les objectifs sont scientifiques : améliorer les connaissances sur un secteur jusque-là très peu documenté, inventorier sa flore et effectuer des prélèvements pour enrichir les collections scientifiques, des herbiers aux banques de graines. Un travail essentiel pour conserver une trace de cette biodiversité, mieux connaître la répartition des espèces et, à terme, mieux la protéger.

Six jours suspendus au-dessus du vide

Le 19 mai, l'équipe s'engage enfin dans la descente.

Pendant six jours, les participants évoluent dans un univers où aucun sentier n'existe, sur un rempart qui n'avait encore jamais été exploré scientifiquement dans son intégralité. Il s'étend sur plusieurs kilomètres et affiche près de 2 000 mètres de dénivelé. Des parois dépassant régulièrement les 100 mètres alternent avec des cascades monumentales et des plateaux végétalisés suspendus entre deux falaises.

Une quarantaine de rappels sont nécessaires. Les sacs, chargés de cordes, de matériel scientifique, de vivres et d'équipements de bivouac, doivent parfois être acheminés par tyrolienne. Les nuits se passent sur les rares replats disponibles ou en hamac.

Près de 1 500 mètres cumulés de descente en rappel sans détériorer une seule corde : l’équipe a multiplié rappels guidés et relais décalés pour éviter au maximum les frottements sur la roche.

Dans ce décor, la complémentarité de l'équipe prend tout son sens. Les spécialistes de la progression sur corde rendent accessibles les zones à inventorier ; les botanistes peuvent alors consacrer leur expertise à l'observation et aux prélèvements. La réussite de la mission dépend en permanence de cette coopération.

Même pour les spécialistes réunionnais de la progression sur corde, l'entreprise est hors normes. Cette difficulté explique pourquoi ce rempart est resté l'un des grands angles morts de la connaissance naturaliste de l'île. Jusqu'alors, sa topographie et ses conditions d'accès avaient empêché de l'explorer scientifiquement dans son intégralité.

Les chiffres de l'expédition

  • 6 jours d'exploration
  • Près de 2 000 mètres de dénivelé
  • Une quarantaine de rappels
  • 8 participants engagés dans l'expédition
  • Plus de 700 observations floristiques
  • 242 taxons recensés
  • Près de 80 % de flore indigène
  • 71 taxons endémiques stricts de La Réunion
  • Une probable nouvelle espèce végétale, dont l'étude scientifique se poursuit
Phlegmariurus gnidioides, une plante indigène apparentée aux fougères reconnaissable à ses longues tiges retombantes. Typique des forêts de montagne, elle fait partie des 242 taxons végétaux recensés au cours de l’expédition.

Un sanctuaire d'endémisme

L'effort sera largement récompensé.

Au fil de la progression, les botanistes accumulent plus de 700 observations et recensent 242 taxons, c'est-à-dire des plantes identifiées à différents niveaux de la classification botanique.

Derrière ces chiffres se dessine surtout un patrimoine végétal remarquable : 186 taxons sont indigènes et 71 endémiques stricts de La Réunion. Autrement dit, près de quatre plantes recensées sur cinq appartiennent à la flore indigène et plus de 70 taxons observés sur ce seul rempart n'existent naturellement nulle part ailleurs au monde.

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Un niveau d'endémisme qui donne la mesure de la valeur patrimoniale de ces milieux et offre un aperçu de ce que peut être la nature réunionnaise lorsqu'elle demeure encore relativement préservée.

Exemple de prise de vue sur le terrain pour permettre l’identification ultérieure du taxon (Rémi-Paul Grondin).

Plusieurs espèces patrimoniales rares sont retrouvées au cours de l'expédition. Une observation intrigue particulièrement l'équipe : un petit arbrisseau que les botanistes ne parviennent pas à rattacher avec certitude à une espèce déjà connue à La Réunion.

Ses caractéristiques laissent envisager qu'il pourrait s'agir d'une espèce jusqu'ici inconnue de la science. Une découverte potentiellement majeure, mais sur laquelle l'équipe préfère rester prudente et discrète : les analyses et le travail de description doivent encore être menés à leur terme avant toute publication scientifique.

“On pense avoir découvert quelque chose de nouveau, mais tant que la publication scientifique n'est pas sortie, on préfère rester prudents.”

Au-delà de cette probable découverte, l'expédition prouve que, plus de deux siècles après les premières explorations naturalistes de La Réunion, certains secteurs de l'île sont encore capables de réserver des surprises.

“Cette découverte est la preuve qu'il y a probablement encore d'autres espèces inconnues à découvrir à La Réunion.”

Cynorkis breviplectra, une espèce rare d’orchidée terrestre endémique de La Réunion. Elle pousse principalement dans les milieux naturels d’altitude, notamment dans la végétation éricoïde des Hauts de l’île. La mission a permis de recenser 242 taxons végétaux, dont 71 endémiques stricts de La Réunion. (Photo : Rémi-Paul Grondin).
Heterochaenia rivalsii, une Campanulacée endémique de La Réunion, affectionne les milieux humides d’altitude, notamment les parois de cascades et les bordures de ravines. Une des espèces emblématiques de la flore indigène observée au cours de l’expédition (photo Bertrand Mallet).
Enchevêtrement de tiges de vacoa des hauts (Pandanus montanus) en pleine forêt de montagne. La forte pluviométrie favorise le développement de cette espèce, endémique de La Réunion (photo Rémi-Paul Grondin).

La faune réserve aussi des surprises

La flore n'était pas le seul angle mort de ces remparts. Avant l'expédition, les connaissances étaient quasiment inexistantes pour de nombreux groupes animaux du secteur. Aux côtés des botanistes, les spécialistes de l'ARCAM ont donc recherché araignées, insectes, mollusques, crustacés terrestres, myriapodes ou encore vers, de jour comme de nuit, à vue, dans la litière et à l'aide d'un piège lumineux. L'objectif : établir un premier état des lieux de cette petite faune largement méconnue.

Les résultats confirment l'intérêt de ces inventaires. Onze espèces de mollusques ont été recensées, soit près de 10 % de toute la diversité connue à La Réunion. Près de la moitié sont endémiques, a minima, de La Réunion et de Maurice. Parmi elles figure notamment Hyalimax maillardi, une semi-limace strictement endémique de La Réunion.

Mais les observations les plus remarquables sont ailleurs. Les scientifiques ont repéré des isopodes rares, dont un représentant probablement rattaché au genre Sunniva, et surtout deux vers plats du genre Statomicroplana, signalés pour la première fois à La Réunion. Leur identification doit encore être approfondie, mais ces découvertes illustrent déjà tout ce que ces milieux difficiles d'accès peuvent encore receler.

Utilisation du filet à papillon pour la collecte en canopée.
Un ver plat du genre Statomicroplana, observé de nuit au cinquième jour de l’expédition. Cet unique individu constitue un premier signalement à La Réunion et pourrait appartenir à une espèce nouvelle pour la science, peut-être endémique de l’île, décrit le rapport (photo Nicolas Huet).

Le choc des espèces invasives

Mais le principal enseignement de l'expédition n'est pas celui que l'équipe espérait rapporter.

Avant leur départ, les scientifiques imaginaient retrouver une végétation proche de son état originel. Coincés entre des falaises de plusieurs centaines de mètres, séparés par d'immenses cascades et pratiquement impossibles d'accès pour l'homme, ces plateaux semblaient naturellement protégés.

“On s'était dit que la végétation serait comme à l'origine. Mais non.”

Au fil de la descente, le constat s'impose. Selon les étages de végétation, les espèces exotiques envahissantes sont déjà présentes et gagnent du terrain. Pâquerette dans les Hauts, Fausse jouvence, fuchsia, longose plus bas : dans certains secteurs, elles occupent désormais la totalité de la strate herbacée.

Un exemple d'invasion du milieu par des espèces exotiques. Ici l'impact de la Fausse jouvence (Ageratina riparia) qui a envahi le lit d'une rivière (photo Rémi-Paul Grondin).
Dans ce pied de cascade, la Fausse jouvence a là encore colonisé le milieu (Photo Marie Lacoste).
Fourré éricoide d'altitude dont la strate herbacée est complètement remplacée par la pâquerette. Les fougères restantes peinent à se maintenir et finiront par être étouffées, décrit Rémi-Paul Grondin.
Un rat capturé le soir du deuxième jour de l’expédition. Malgré l’isolement extrême du rempart, l’équipe a relevé tout au long de son parcours de nombreux indices de présence des rongeurs : fèces, grattages et réseau dense de galeries. Une forte densité qui menace à la fois la faune et la flore indigènes, notamment par la consommation des graines, des plantules et des écorces.

“On atteint parfois 100 % de recouvrement. Cela signifie que lorsque les vieux arbres mourront naturellement, il n'y aura plus de régénération. Ces milieux sont condamnés.”

C'est probablement le constat le plus saisissant de l'expédition. On pensait ces habitats protégés par la géographie elle-même. L'isolement, l'altitude, les falaises et les cascades ne suffisent plus à former une barrière naturelle à la progression des espèces introduites.

“On pensait que les barrières topographiques suffiraient. Ce n'est plus le cas.”

“Si on ne fait rien, cette biodiversité va disparaître”

Les plantes ne constituent qu'une partie du problème.

Les scientifiques constatent également la présence de rats jusque dans des secteurs extrêmement isolés, ainsi que la prédation du pétrel de Barau par les chats. 

Lire aussi : Ces espèces invasives à éliminer

Face à une telle configuration, les méthodes classiques de lutte atteignent rapidement leurs limites.

“On ne pourra jamais envoyer des équipes lutter manuellement dans des secteurs pareils.”

D'où un appel du botaniste à accélérer la recherche et le recours à la lutte biologique contre certaines plantes exotiques envahissantes, mais aussi à renforcer les moyens consacrés à la lutte contre les rats. Dans des territoires où chaque intervention humaine nécessite des moyens techniques considérables, la conservation ne pourra pas reposer uniquement sur l'arrachage manuel ou des opérations ponctuelles.

Trace de prédation par le chat sur un individu de pétrel de Barau.

L'avertissement de Rémi-Paul Grondin est sans détour :

“Si on ne fait rien, dans quelques décennies, cette biodiversité aura disparu.”

Le constat est double. En même temps qu'elle a démontré qu'il est désormais techniquement possible d'aller voir ce qui se cache dans les angles morts du piton des Neiges et de l'île, l'expédition sonne comme un avertissement : elle pourrait avoir permis de découvrir une espèce jusqu'ici inconnue de la science, mais celle-ci est peut-être déjà menacée avant même d'avoir été révélée au monde.

Pour une espèce découverte avant qu'il ne soit trop tard, combien d'autres, encore inconnues de la science, se cachent dans les remparts et les forêts escarpées de l'île, déjà menacées avant même d'avoir été découvertes ?

Au regard des connaissances acquises pour un budget relativement modeste, cette première expédition doit désormais servir d'électrochoc. Scientifiques et passionnés espèrent voir l'État, les collectivités locales, mais aussi de nouveaux mécènes privés soutenir d'autres missions du même type sur les sites d'exception encore largement inexplorés de La Réunion. 

Il ne s'agit plus seulement de découvrir ce que l'on ne connaît pas encore, mais de le découvrir assez tôt pour pouvoir le sauver.

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