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"On nous a oubliés au bord de la route" : Les artisans de l'ex Grand marché de Saint-Denis racontent leur lente descente aux enfers

Ecrit par Lény-Huayna Tible – le lundi 27 juillet 2026 à 06H03
Les allées du marché artisanal sont régulièrement désertes. Photo : LHT

Déplacés du Grand marché vers le Lancastel pour laisser place à un vaste chantier de réhabilitation, les commerçants espéraient un déménagement provisoire. Plusieurs mois plus tard, ils dénoncent un site désert, une activité qui s'effondre et une promesse qui, selon eux, n'a jamais été tenue. Reportage.

Le premier bruit que l'on entend n'est pas une voix. Encore moins celui du vent dans les mobiles de coquillages. C'est celui des voitures. Un flot continu de moteurs qui glissent sur le bitume sans jamais ralentir. À quelques mètres, un camion de livraison recule dans un concert de bips métalliques.

Plus loin, une portière claque devant une concession automobile. L'odeur du gasoil chaud se mélange à celle de l'asphalte chauffé par le soleil austral. À peine perceptible, un parfum de vanille s'échappe d'une petite boutique en bois. Il disparaît presque aussitôt, balayé par le vent.

Pour "redonner vie", vraiment ?

Au milieu de cette zone commerciale, dans l'Est de Saint-Denis, où s'alignent garages, loueurs de voitures et concessionnaires, quelques cases créoles colorées semblent avoir été déposées là par erreur. C'est ici que bat désormais le cœur du marché artisanal de Saint-Denis. Ou plutôt qu'il essaie encore de battre. "Pour redonner de la vie à l'est de la ville", avait-on annoncé en grande pompe du côté de la municipalité au moment de l'inauguration de cette nouvelle version du marché artisanale, courant octobre 2024.

Sous les auvents, les artisans attendent. Les chaises en plastique grincent lorsqu'on s'y rassoit pour la dixième fois de la matinée. Les regards suivent les véhicules qui passent à quelques mètres. Certains ralentissent. Aucun ne s'arrête.

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"Vous voyez le problème ?, lance une commerçante en désignant ce qui ressemble à un quatre-voies d'un geste de la main. Les gens passent. Ils ne viennent pas."

Avant, son stand se trouvait au Grand marché, à côté du théâtre. Là-haut, les touristes déambulaient à pied, qui plus est dans un vieux quartier de caractère, les Dionysiens traversaient les allées même sen semaine, les familles flânaient entre les étals. Acheter un panier en vacoa, un flacon de vanille ou un objet en bois faisait partie de la promenade.

Effet d'annonces

Aujourd'hui, il faut connaître l'adresse pour venir. Et encore faut-il avoir envie de quitter la route. "Ici, personne ne flâne. Ce n'est pas un marché, c'est un rond-point", résume un artisan avec un sourire amer.

Le déménagement devait être temporaire. C'est ce que tous racontent. C'est d'ailleurs ce qui avait été annoncé. Pour permettre un important chantier de réaménagement du secteur du Grand Marché, les commerçants avaient accepté de quitter leur emplacement historique. La promesse, disent-ils, était claire : revenir une fois les travaux terminés.

Une promesse "non tenue"

Plusieurs mois plus tard, cette promesse leur paraît de plus en plus lointaine.

"Quand on voit tout ce qui a été construit ici, les aménagements, les bâtiments, les réseaux... on se dit qu'ils avaient déjà prévu de nous laisser là." Il marque une pause. "On nous a mis au bord de la route. Au sens propre comme au sens figuré."

A vrai dire, une fois les commerçants installés, la version officielle de la mairie a vite évolué. "On nous a pris au dépourvu, mais c'est un emplacement définitif", raconte un commerçant. Pas un mot de plus, juste, un cigarette électronique sortie du jean.

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Le sentiment d'abandon revient dans presque toutes les conversations. "On nous a menti." "On nous a trahis." "On n'a jamais été honnêtes avec nous."

Les mots sont durs. Ils ne semblent pourtant pas avoir été choisis par hasard. Ils sortent naturellement, comme s'ils avaient été répétés des dizaines de fois entre voisins de stand.

"On peut compter les clients sur les doigts de la main"

"Le deal n'a pas été respecté, assure une commerçante. On nous disait que ce serait provisoire. Aujourd'hui, les travaux là-haut n'ont même pas réellement commencé. Et nous, on est toujours ici. On restera toujours là."

Les conséquences ? Un silence pesant. Un nombre de visiteurs toujours aussi bas... À certains moments de la journée, aucune voiture ne s'engage sur le parking. Les allées restent longtemps vides. Les ventilateurs brassent de l'air pour personne. "Il y a des jours où l'on peut compter nos clients sur les doigts d'une main."

De quoi demain sera fait

Pour beaucoup, les chiffres d'affaires ont brutalement chuté. Certains refusent de communiquer les montants. Mais quasiment tous parlent de difficultés. "Nous ne pouvons plus embaucher." "Nous avons dû réduire nos dépenses." "Je n'ai pu reconduire un salarié. Je n'avais plus le choix."

Derrière ces échoppes ne se cachent pas des enseignes nationales. Ce sont des entreprises familiales. Certaines existent depuis plusieurs décennies. Leurs propriétaires parlent autant de patrimoine que de commerce. "Nos parents ont construit ça." "Nos grands-parents vendaient déjà ici." "On voulait transmettre à nos enfants."

Aujourd'hui, plusieurs disent ne plus savoir de quoi demain sera fait.

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Le paradoxe saute pourtant aux yeux. Jamais les artisans n'ont été aussi visibles... et jamais ils n'ont semblé aussi invisibles. Chaque jour, des milliers de véhicules empruntent cette route en direction de l'aéroport Roland-Garros ou du nord de l'île. "Mais une route n'est pas une rue commerçante."

Au milieu des garages

À 70 km/h, personne ne remarque un objet en bois sculpté ou un chapeau tressé suspendu sous un kiosque. "Les touristes qui passent ici repartent souvent de l'île. Ils ont déjà acheté leurs souvenirs. Pourquoi viendraient-ils s'arrêter au milieu des garages ?", interroge encore un vendeur.

La question reste suspendue. Au fil des minutes qui paraissent des heures, seules quelques personnes poussent la porte des boutiques. Parmi eux, un couple venu par curiosité. Un habitué. Un automobiliste qui cherchait finalement un garage voisin.

Incertitude

Le marché, lui, attend toujours "son" public. Les commerçants n'attendent pas des promesses supplémentaires. Mais demandent des réponses. Savoir si ce déménagement est réellement provisoire. Connaître un calendrier. Pouvoir enfin se projeter. Car ce qui les épuise, disent-ils, n'est pas seulement la baisse d'activité. C'est l'incertitude.

À plusieurs reprises, nous avons sollicité la mairie de Saint-Denis sur le sujet, afin de recueillir sa version des faits et répondre aux critiques formulées par les commerçants. Malgré nos relances, la collectivité n'a pas donné suite à nos demandes.

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"Ce marché est dans une zone commerciale dynamique, entourée de commerces présents depuis plus de 20 ans. Il ne s'agit pas d'un désert comme certains pourraient le penser", avait souligné Ericka Bareigts, maire de Saint-Denis, au moment d'inaugurer les lieux.

"Le soleil se couche et se lève sans saveur"

Avec un budget de 2,4 millions d’euros, ce projet visait à faire de ce marché un véritable point de rencontre pour les Dionysiens, les Réunionnais et les touristes. La mairie ambitionnait notamment d’attirer les croisiéristes. Les commerçants n'en n'ont pas vu la couleur, disent-ils.

"Ici, le soleil se lève et se couche sans saveur. Mais les ombres s'allongent sur les allées presque désertes." Une nouvelle vague de voitures file vers l'aéroport. Sans ralentir. Sous les kiosques, les artisans arrangent doucement leurs marchandises.

Demain, ils reviendront. Et ils regarderont, une fois encore, les voitures passer. Sans s'arrêter.

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