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Mayotte : un an après le cyclone Chido, la reconstruction se fait attendre

Ecrit par J.D. – le dimanche 14 décembre 2025 à 17H03

Un rapport de 72 pages de la Fondation pour le logement des défavorisés dresse un état des lieux sans concession de Mayotte, un an après le cyclone intense Chido. Derrière les toitures rafistolées, la faim, la peur et l’habitat indigne restent le quotidien de dizaines de milliers de personnes.

« Chido a bon dos, mais il a juste montré la réalité du terrain », résume un acteur local cité dans le rapport Mayotte : un an après Chido réalisé la Fondation pour le logement des défavorisés. Pour les auteurs, le cyclone du 14 décembre 2024 n’a pas créé la crise du logement à Mayotte, il en a été « le révélateur brutal » d’un territoire déjà « profondément vulnérabilisé ». L’île la plus jeune et la plus pauvre de France – 60 % de moins de 25 ans, 77 % de la population sous le seuil de pauvreté – cumule crise de l’eau, épidémie de choléra, insécurité, tensions migratoires, services scolaires et sanitaires saturés, inégalités de droits et restrictions administratives uniques en France.

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Avant même Chido, l’habitat était massivement précaire. Selon l’Insee, en 2017, 38 % des 63 000 résidences principales de l’île sont en tôle. Cet « habitat spontané » représente environ 23 800 logements occupés, souvent sans raccordement correct à l’eau et à l’électricité. Le rapport rappelle que « 65 % des personnes étrangères vivent dans une maison en tôle », que 29 % des logements n’ont pas accès à l’eau courante – soit 81 000 habitants – et que « la majorité des maisons en tôle (56 %) n’a pas l’eau courante ». Les maisons en tôle sont aussi surpeuplées : 82 % d’entre elles contre 42 % des logements en dur.

Dans les bidonvilles, « la quasi-totalité des logements ont été “soufflés” »

Lorsque Chido frappe Mayotte, le 14 décembre 2024, les rafales dépassent 200 km/h, jusqu’à 226 km/h enregistrés à Pamandzi. Sur 62 000 logements, « plus de 36 000 sont complètement ou partiellement endommagés », les réseaux d’eau et d’électricité sont hors service, les routes coupées, les écoles, hôpitaux et bâtiments administratifs gravement touchés. Dans les quartiers en dur, une partie des constructions tient. Dans les bidonvilles, « la quasi-totalité des logements ont été “soufflés” ». Le cyclone transforme en quelques heures une crise structurelle en catastrophe humanitaire.

Le rapport salue la remise en état rapide de certains réseaux – routes dégagées en quelques jours, électricité rétablie fin janvier, hôpital de campagne installé à Cavani le 24 décembre – mais insiste sur les angles morts de la réponse d’urgence. Une bénévole raconte : « Ça fait cinq jours que le cyclone est passé, on se débrouille comme on peut mais on est épuisées. (…) On nous dit que des renforts vont arriver, mais on n’a pas vu la moindre goutte d’eau promise, pas la moindre ration de nourriture. (…) Que fait l’État ? » Dans plusieurs quartiers, des acteurs associatifs assurent avoir été « les premiers » à entrer dans les bangas à J+2, J+6, parfois encore à J+15, sans qu’aucun agent public n’ait recensé les victimes.

La réponse des pouvoirs publics est marquée par un fort réflexe d’ordre public

Parallèlement, la réponse des pouvoirs publics est marquée par un fort réflexe d’ordre public. Dès le lendemain du cyclone, le préfet annonce la mobilisation de 1 600 policiers et gendarmes, notamment pour « éviter les pillages ». Un couvre-feu est instauré entre 22 h et 4 h. « On a eu affaire à une réponse essentiellement sécuritaire de l’État avec énormément de policiers qui ne faisaient pas grand-chose en termes d’aide », observe un acteur associatif. Pour les auteurs, « l’action publique et le discours politique [sont] essentiellement guidés par le réflexe sécuritaire et l’obsession migratoire », au détriment d’une reconnaissance pleine de la crise humanitaire sur le sol français.

Un an après, la « normalité » reste très relative. « Près d’un an après le cyclone, la faim et la soif restent des réalités quotidiennes pour une partie de la population », notent les auteurs. Les distributions massives de repas assurées dans les premiers mois par World Central Kitchen ou la Croix-Rouge n’ont pas été relayées durablement. « Les gens ont faim, c’est beaucoup ça qui ressort encore aujourd’hui. Une fois World Kitchen partis, il n’y avait pas de relais. Sur l’île, il y a seulement 11 épiceries solidaires, dont 7 publiques », souligne un acteur de terrain. La destruction de cultures vivrières et de systèmes agroforestiers, sur plus de 200 km² selon un autre rapport cité, compromet la sécurité alimentaire dans la durée.

Le droit à l’eau reste tout aussi précaire. Le rapport rappelle qu’« on estime que 30 % des Mahorais ne sont toujours pas raccordés à l’eau potable » et que, lors de la crise 2023-2024, les coupures ont exposé jusqu’à 93 000 personnes à des privations d’eau pendant plusieurs jours. Un an après Chido, les habitants des bidonvilles dépendent toujours de points d’eau éloignés, de camions-citernes et de réseaux intermittents, tandis que les contrôles de la Police aux frontières (PAF) dissuadent certains de se déplacer. « La priorité des priorités pour les gens aujourd’hui, c’est de ne pas se faire arrêter », résume un acteur associatif, expliquant que cette peur entrave aussi l’accès aux soins.

Sur le front du logement, la reconstruction est loin de suivre le rythme des besoins

L’école et la santé mentale payent aussi un lourd tribut. Des établissements restent fermés, d’autres fonctionnent en rotation, avec des journées raccourcies. « Plein d’écoles sont encore fermées : certaines tournent en rotation et en plus partagées avec d’autres écoles fermées, donc c’est divisé par quatre », pointe un acteur associatif. Dans les familles vivant en bidonville, les conditions d’étude sont souvent impossibles : « J’ai une élève qui met son réveil à minuit pour travailler au calme, pendant que ses huit frères et sœurs dorment », raconte un enseignant. Pour les publics accompagnés, Chido s’ajoute à des parcours déjà marqués par les violences, l’exil et la précarité : « Nos publics sont déjà polytraumatisés avant Chido (…). Donc imaginez Chido qui vient là-dessus. (…) Là pour moi il y a au minimum 10 années de boulot de psy à venir. »

Sur le front du logement, la reconstruction est loin de suivre le rythme des besoins. Dans les bidonvilles, les familles ont reconstruit « guidées par la nécessité », souvent au même endroit, avec les mêmes matériaux fragiles, parfois sur des talus déstabilisés. Dans l’habitat « en dur », de nombreuses maisons restent sinistrées. « Les familles continuent à vivre dans des logements sinistrés avec de nombreuses fuites depuis les toits. Il pleut à l’intérieur des logements », décrit un acteur de l’habitat. Malgré l’urgence, « les dispositifs financiers de l’État ne sont pas adaptés au territoire et à la population : il faut être propriétaire, avoir des papiers ». Résultat : « ceux qui ont perdu leur charpente, personne ne s’intéresse à eux ». Le rapport évoque seulement « une trentaine de dossiers » de réhabilitation montés en 2025, très loin de l’ampleur des dégâts.

La loi de programmation pour la refondation de Mayotte, adoptée à l’été 2025, est censée apporter une réponse structurelle. Elle prévoit près de 4 milliards d’euros d’investissements entre 2025 et 2031. Mais le logement apparaît comme « le parent pauvre » du dispositif. « La dotation dans la loi Mayotte, le logement c’est la plus petite partie. Le plus gros c’est l’aéroport, après c’est limitation de l’immigration », résume un acteur de l’habitat. Le rapport souligne que seulement 200 millions d’euros sont fléchés vers le logement sur la période 2025-2029 – soit 5 % du total – contre 1,2 milliard pour la construction d’un nouvel aéroport et 428 millions pour un deuxième établissement pénitentiaire, une cité judiciaire et un centre éducatif fermé.

« On est en train de créer un ovni juridique »

Plus inquiétant encore aux yeux des auteurs, certaines dispositions de la loi facilitent les évacuations sans véritable garantie de relogement. Le délai minimal pour évacuer une zone déclarée insalubre passe d’un mois à quinze jours, et le préfet peut déroger à l’obligation de relogement. « Dans la loi qui va être promulguée, cette obligation de relogement n’est plus obligatoire par dérogation du préfet (…). Ça peut faciliter mais on est loin des droits humains et de la constitutionnalité du droit français. On est en train de créer un ovni juridique », alerte un acteur associatif. Pour la Fondation, la crise Chido sert ainsi aussi de « prétexte » à un durcissement du droit au séjour et du droit au logement. « La réponse à l’urgence Chido a été très corrélée à un durcissement du droit au séjour, avec l’idée que s’il n’y avait pas eu d’étrangers, il n’y aurait pas eu autant de problèmes », constate un autre intervenant.

En conclusion, le rapport appelle à un changement de paradigme : reconnaître le logement comme « un besoin vital » et un droit fondamental, produire massivement du logement très social accessible, soutenir l’auto-construction encadrée, « transformer les quartiers précaires avec et par leurs habitant·es » et structurer une ingénierie territoriale pérenne. Il prévient aussi que ce qui se joue à Mayotte dépasse les frontières de l’archipel. « Mayotte c’est le laboratoire du pire. On regarde ce qui se fait à Mayotte aujourd’hui, c’est ce qui sera fait sur le territoire national : atteinte aux droits des enfants, restrictions de circulation… c’est la préfiguration de ce que la population est capable d’accepter », lâche un acteur associatif.

Un an après Chido, l’île reste ainsi, pour reprendre les mots du rapport, le « miroir grossissant » de vulnérabilités françaises que le cyclone a rendu impossibles à ignorer.

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