En mémoire des 1 460 poilus Réunionnais morts pour la France

En ce jour, la France commémore l'armistice de la Première Guerre mondiale et l'ensemble des morts pour la France, civils ou militaires. Parmi eux, près de 1.500 Réunionnais, tués par la maladie ou dans les combats de Verdun, de la Somme, en Macédoine ou sur les plages de Gallipoli en Turquie… Là où ils sont inhumés pour l'éternité. Des hommes arrachés de leurs foyers pour se battre de l’autre côté de la mer contre un ennemi inconnu et des terres qui l’étaient alors tout autant.
C’était le 11 novembre 1918, à 5 h 15 du matin. Dans un wagon stationné dans la forêt de Compiègne, les représentants des forces alliées et ceux de l’Empire allemand signent l’armistice. Le texte ordonne la cessation des combats à 11h le jour même.
Trop tard pour éviter la mort du dernier poilu Réunionnais engagé sur le front. Il s’appelait Alfred Cadet. Originaire de Cilaos, tué à l’ennemi et mort pour la France le 5 novembre 1918 à Moncey. Il était ferblantier et résidait à Madagascar avant d’être mobilisé en 1916. Il avait 22 ans. Les derniers morts de la guerre le seront de maladie en 1919.

Un sacrifice massif pour une île peu peuplée
Il fait partie de ces près de 15.000 Réunionnais à avoir dû quitter leur île pour se battre de l’autre côté de la mer, sur des terres inconnues. Une déflagration pour une île qui ne compte alors qu’un peu plus de 170.000 habitants. “C'est-à-dire que chaque famille, chaque quartier, sont concernés de près ou de loin par le départ de ces hommes”, traduit l’historien Jacques Dumora, spécialiste de la Grande Guerre et animateur socio-culturel dans les quartiers prioritaires.
Auteur de plusieurs ouvrages sur les poilus Réunionnais, son travail minutieux de recherche dans toutes les archives possibles, d’ici et d’ailleurs, a notamment permis de sortir de l’oubli les 408 noms de poilus qui manquaient sur nos monuments aux morts. Certains manquent encore à l’appel.
Un travail de recoupement de longue haleine et sans véritable fin qui a aussi permis à des soldats Réunionnais de retrouver leur nom sur leur pierre tombale en métropole. A l’image de celle de Marius Dijoux, inhumé par erreur à Montpellier sous le nom de Marius Dejou et sous une date de décès erronée.


Une guerre d’une violence inédite
Des sépultures souvent érigées à la hâte par une administration dépassée face à l’immensité du charnier engendré par la guerre. L’une des plus destructrices et meurtrières de l’Histoire, au bilan effroyable d’environ 10 millions de soldats morts, dont 1,4 million pour la France, et près de 20 millions de blessés, mutilés, traumatisés. Le conflit fera 9 millions d'orphelins.
Près de 1.500 Réunionnais - 1.460 exactement selon le recensement de Jacques Dumora - ne reverront pas leur île, emportés par un obus, une balle, mais surtout par la maladie. Paludisme, scarlatine, pneumonies… Selon le décompte réalisé par Jacques Dumora, pas moins de 45 % des morts Réunionnais de la Grande Guerre ont été emportés par la maladie.
Et ce parfois dès leur arrivée à Madagascar, première escale du long périple d’un mois qui les menait ensuite vers Marseille. Un peu plus des deux tiers iront se battre sur les différents fronts de la guerre, les autres resteront dans la Grande Île par crainte d’un éventuel débarquement allemand. À La Réunion, des vigies sont installées dans les hauteurs pour surveiller le large.
“L’homme de la Grande Guerre meurt d'abord de maladie, la population réunionnaise est mal en point, impaludée, alcoolique, dénutrie, souffrant de maladies pulmonaires. Plus de la moitié seront renvoyés dans leurs foyers sur les milliers d'hommes qui se présentent à la caserne de Saint-Denis, puis dans les mairies”, à la suite de la mobilisation générale.

Une population déjà fragilisée
Des maladies liées à la pauvreté dans laquelle vit la majeure partie de la colonie à cette époque : “La Réunion de 1914 est très pauvre. Pour le Réunionnais de base, son seul avenir c’est le repas quotidien”.
Le conflit va encore accentuer cette misère : “Outre la douleur de voir partir un fils, un père, un frère, les familles se voient privées de la force de travail nécessaire pour assurer les repas quotidiens et les mères se verront dans l’obligation de solliciter le gouverneur pour leur venir en aide”, relate l’historien. Ce dernier évoque des “demandes d’assistance poignantes”, retrouvées aux archives.
Après avoir décrété la mobilisation générale le 2 août 1914, le gouverneur Duprat prend un arrêté d’interdiction d’exportation de riz, de farine, de maïs ou de légumes secs alors que le ravitaillement va se faire de plus en plus rare. Pour venir en aide à la population, des comités de secours voient le jour dont celui de Camille Patu de Rosemont Camille, devenue en 1896 Madame Jules Auber.
Un contrôle des prix est instauré sur les produits de base, mais les pénuries font rage. “Des disettes sont déclarées comme à la Plaine-des-Palmistes ou dans les Hauts de Saint-Paul, où l'on a faim et qu’il faut ravitailler en priorité”. À l’angoisse du départ d’un proche à la guerre s’ajoute l’inquiétude face au manque de tout.

Du Nord de la France à la Turquie
Répartis dans plus de 360 régiments, les Réunionnais seront de tous les fronts. En France, en Turquie (Dardanelles), en Grèce (front d’Orient) et vont participer aux grandes batailles de la Première Guerre mondiale : Verdun, la Somme, les combats autour de Château-Thierry ou de Barleux. Là où 1.027 hommes sont tués, blessés ou disparus en une seule journée, le 20 juillet 1916. Entre le 9 juillet et le 5 octobre 1916, l’historien a recensé pas moins de 26 Réunionnais tués pour cette seule bataille.
La campagne des Dardanelles est un autre carnage. Jacques Dumora a recensé le nom de 28 Réunionnais morts le même jour, le 21 juin 1915, dans l’effroyable bataille de Gallipoli, en Turquie. Plusieurs d’entre eux sont inhumés au cimetière français, entretenu par l’ambassade.
Des nouvelles rares et des conditions inhumaines
Pour les familles, à la douleur de ne pas revoir un proche, s’ajoute celle de ne pouvoir le pleurer sur sa tombe. “Il y a eu quelques corps rapatriés, mais à la marge. La règle, c’était que les hommes restent dans les cimetières militaires en métropole (ou sur les autres théâtres d’affrontements NDLR)”. Malgré l’existence d’une Poste et d'écrivains publics à destination des soldats analphabètes, les nouvelles du front sont aussi des denrées rares, comme les permissions, à partir de 1917 seulement.
Froid, faim, soif, maladies, peur permanente des gaz asphyxiants, des tirs d’obus… Le quotidien du soldat au front est un enfer : “Mon père, je suis toujours brave, prêt à lutter pour la Mère Patrie. Mais vous ne vous ferez pas une idée de ce que c’est la guerre. Quand j’étais en classe, j’ai appris l’histoire de France. Elle nous parlait de la guerre, ce n’est plus du tout ça : c’est une boucherie d’hommes”, écrit Émile Bèguet le 4 juin 1915.
“On ne peut pas imaginer ce que ces hommes ont traversé, c’est inimaginable concrètement, toutes les guerres sont atroces mais on ne peut pas se mettre à leur place”, leur rend hommage l’historien.


Le Réunionnais le plus cité de la guerre
Nombreux sont les Réunionnais cités pour actes de bravoure au combat, 350 comme “morts au champ d’honneur en tentant de sauver un de ses camarades”. Dans un ouvrage éponyme, Jacques Dumora a recensé 1.039 citations reçues à titre posthume ou du vivant par 903 Réunionnais.
Parmi eux, Christophe Rieul Dupuis, né à Saint-Leu le 31 mars 1895, est le Réunionnais le plus cité de la Grande Guerre avec 5 citations à son actif. La dernière date de 1918 alors qu’il est sous-lieutenant au 7ᵉ régiment de tirailleurs : “S’est brillamment conduit dans la journée du 30 octobre 1918 en traversant à différentes reprises une passerelle sur un canal très violemment battu par l’artillerie et les mitrailleuses ennemies”. Croix de guerre, il est également chevalier de la Légion d’honneur avec comme éloge : “S’est distingué partout où il a combattu”.
Des familles et fratries sont décimées à l’image du commandant réunionnais Émile Imhaus de Mahy, tombé à l’âge de 62 ans à Verdun et qui perdra 4 fils dans la guerre. Absent du monument aux morts de Saint-André, son nom y figure désormais grâce au travail de mémoire de l’historien.
Des « gueules cassées » par milliers
Les soldats qui reviennent du front en ressortent pour beaucoup traumatisés et défigurés. On les appelle les “gueules cassées”. On estime que 40 % des soldats de l’armée française furent des invalides et que 14 % des blessés l’ont été au visage.
Parmi eux, le poilu réunionnais Gabriel Sautron, est âgé de seulement 23 ans quand il débarque en métropole le 16 juin 1917. Il sera blessé trois fois : par balle explosive à la cuisse droite, puis par un éclat d’obus à l’épaule gauche, puis par un éclat d’obus à la tête. Après 28 mois de service, il est réformé et regagne son domicile du Port.

Jules Valentinois, un "cafre" au commandement
Si des milliers de poilus réunionnais vont servir dans l’armée, les "cafres" officiers sont rares. C’est le cas de Jules Louis Antoine Valentinois, né à Saint-Denis le 17 janvier 1893.
Employé aux Messageries maritimes, il réside à Majunga lorsqu’il s’engage au bataillon de Diego en février 1914. Il est nommé au grade de sergent au moment d’embarquer pour la France le 18 mai 1916, puis sous-lieutenant (le premier grade d’officier) au 12ᵉ bataillon de tirailleurs malgaches au nom duquel il sera cité deux fois.
La seconde le sera à titre posthume : “Le 2 septembre 1918, avant le déclenchement de l’attaque, a fait preuve d’un mépris complet du danger en se portant en avant des lignes pour reconnaître l’objectif assigné à sa compagnie. A été tué au cours de cette reconnaissance”. Mort au combat à la ferme de Beaumont près de Juvigny dans l’Aisne, Jules Louis Antoine Valentinois est décoré de la Croix de guerre avec étoile d’argent et de la Légion d’honneur.

Après la guerre, l’épidémie
Deux mois plus tard, le 11 novembre 1918, les canons se taisent après plus de quatre années d’une guerre qui aura entraîné près de 70 millions d’hommes dans le conflit.
Mais l’armistice ne signe pas encore la paix définitive. Elle n’interviendra qu’avec le traité de Versailles en juin 1919, qui marque la fin des hostilités et l’effondrement du IIᵉ Reich allemand.
À La Réunion, il faudra attendre le 31 mars 1919 pour voir revenir les premiers poilus. Ce jour-là, le Madonna accoste au port de la Pointe des Galets.
Quelques jours plus tard, une épidémie se propage : la grippe espagnole fera plus de 7 500 morts à La Réunion. Une autre conséquence de la guerre.
Elle sera encore plus meurtrière.

Sources : “Mémoire Réunionnaise, la Grande Guerre”, de Jacques Dumora (Éditions du Mahot), "1039 citations et décoration, les Réunionnais dans la Grande guerre", de Jacques Dumora (Editions du Mahot), Archives Nationales d'Outre-Mer, "La Grande guerre àà travers la presse Réunionnaise", "Bras-Panon dans la Première Guerre mondiale".


