CCIR : finances fragiles, stratégie immobilière incertaine et investissements risqués pour la Chambre régionale des comptes

Deux rapports de la Chambre régionale des comptes mettent en lumière des problèmes de gestion de la Chambre de commerce et d’industrie de La Réunion (CCIR) entre 2019 et 2023, sous la gouvernance d'Ibrahim Patel et de Pierrick Robert depuis 2022. A la lecture du rapport de la CRC réalisée en assemblée générale ce vendredi, la chambre consulaire doit mieux contrôler ses dépenses et ses investissements. Elle précise aussi les contours d'action que la CCIR doit mettre en place pour mieux aider le tissu économique local. Le président de la CCIR assure que les correctifs sont mis en place et qu'il continuera à suivre les recommandations de la CRC.
Dans deux rapports d’observations définitives, la Chambre régionale des comptes (CRC) dévoile plusieurs fragilités qui pèsent sur la Chambre de commerce et d’industrie de La Réunion (CCIR). Une gouvernance instable, des participations financières à haut risque et des déficits inquiétants viennent noircir le bilan des exercices 2019 à 2023.
Des élections contestées et une gouvernance chaotique
La période 2019-2023 a été marquée par un changement de mandature houleux. Les élections de 2021 ont été annulées par la juridiction administrative en raison de l’inéligibilité du président sortant, Ibrahim Patel, condamné pour escroquerie et abus de biens sociaux. Cette annulation a conduit la CCIR à une administration provisoire sous l'égide du préfet jusqu’à l'organisation de nouvelles élections début 2022. Depuis, la CRC constate que les listes électorales, essentielles au bon déroulement des élections consulaires, restent incomplètes et non fiabilisées, augmentant les risques de nouveaux contentieux. Un point sur lequel le directeur de cabinet, Jocelyn Trulès, s'est expliqué lors de l'assemblée générale de ce jour : « Sur la liste, nous avons fait le travail. Nous avons bon espoir qu'avant la fin 2025, la liste électorale soit à jour. » Une nécessité pour éviter tout problème en 2026. L'année prochaine doit se tenir de nouvelles élections à la CCIR entre octobre et novembre.
Des conflits d’intérêts insuffisamment encadrés
La prévention des conflits d’intérêts au sein de la CCIR est jugée insuffisante. Si un dispositif a été mis en place, la Chambre régionale des comptes déplore l’absence de contrôle rigoureux sur les déclarations d’intérêts des élus. Certaines déclarations sont incomplètes, et le mécanisme de signalement des conflits n’a jamais été activé, faute d’un référent dédié. La CRC insiste sur l’importance d’une mise à jour des règlements intérieurs et sur l’adoption d’un code de conduite anti-corruption pour protéger la transparence des décisions prises par les instances dirigeantes.
Des frais de déplacements généreux
Autre exemple et autre nécessité de vigilance pour les magistrats de la chambre. « Les montants consacrés aux remboursements des frais de déplacement et de réception sont en nette augmentation. » Bien que réglementaire, on apprend que les tarifs de remboursement des frais de déplacement appliqués au sein de la CCIR sont très supérieurs à ceux de la fonction publique. A titre d'exemple, sur l'hébergement, la prise en charge est de 250 euros par la CCIR contre un maximum de 140 euros dans la fonction publique.
Une situation financière préoccupante
Sur le plan financier, la CCIR est confrontée à une baisse continue de son résultat net, passé de 10,86 millions d’euros en 2019 à 1,47 million d’euros en 2023. En cause : une chute des produits exceptionnels issus principalement de la cession d’actifs, dont les retombées tardent à compenser les investissements engagés.
Le résultat d’exploitation a brutalement chuté en 2023, enregistrant un déficit de 0,55 million d’euros, alors qu’il était encore positif l’année précédente (+ 0,78 million). Seuls les dividendes tirés de la société aéroportuaire de La Réunion ont permis d’atténuer ce revers financier. Seul problème, en 2024 l'aéroport n'a pas versé de dividendes. En fin d'année dernière, le trésorier Théophane Narayanin, très remonté contre le conseil de surveillance de l'aéroport, n'avait pas mâché ses mots : « On a fait un cadeau d’un million d’euros, car l’aéroport n’a pas fait ce qu’il fallait. Nous n’avons rien pu faire car nous sommes minoritaires »
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Le pôle économique, pourtant excédentaire jusqu’en 2021, a basculé dans le rouge en 2023, malgré une hausse des subventions locales. La CRC regrette que la CCIR n’ait pas su mobiliser l’intégralité des crédits régionaux prévus, laissant échapper des ressources cruciales pour rééquilibrer ce budget.
Là aussi sur ce point, la CCIR s'explique. Un alignement des tarifs des produits et services de la chambre va être réalisé sur ceux de la CCI nationale. Autre ajustement à faire, mieux travailler en coordination avec la Région en raison de notifications tardives des attributions qui ne permettent pas à la chambre d'utiliser l'ensemble des enveloppes budgétaires.
Le pôle formation, quant à lui, affiche des résultats en hausse, grâce à l’explosion du nombre de contrats d’apprentissage entre 2019 et 2022. Toutefois, l’année 2023 marque un tournant, avec une stagnation due à la réduction des niveaux de prise en charge par France Compétences et à une concurrence accrue sur l’île. « L’offre de formation de la CCIR propose trois filières (tertiaire, technique, et hôtellerie-restauration-tourisme) réparties sur cinq sites géographiques (Saint-Denis, Sainte-Clotilde, Le Port, Saint-Gilles Les Hauts et Saint-Pierre), offrant plus de 60 formations qualifiantes. En 2023, la CCIR a reçu environ 1 600 apprentis, 170 étudiants en formation initiale et 3 000 stagiaires en formation continue. L’activité liée à la formation professionnelle initiale est en progression, représentant les trois-quarts de son activité de formation. En revanche, celle liée à la formation professionnelle continue est en baisse », indique la CRC. Cette situation pourrait mettre en péril l’équilibre financier du pôle formation à court terme, avertit la CRC.
Une stratégie immobilière incertaine
Dans sa nouvelle stratégie, la CCIR a choisi de réinvestir massivement dans l’immobilier avec les recettes tirées de ses cessions d’actifs. Si 16,75 millions d’euros ont été investis sur 19,21 millions prévus, les bénéfices attendus se font encore attendre, fragilisant davantage les finances de l’institution. Sur ce point, c'est le président Pierrick Robert qui s'explique : « Sur la partie immobilière, des cessions ont été réalisées. Nous perdons de plus en plus de moyens, avec une baisse de la TCCI (taxe pour frais de chambre), passant de 10 à 4 millions d’euros. Je ne souhaite pas faire n’importe quelle acquisition. Nous ne pouvons pas nous permettre des choix non rentables. Chaque acquisition devra être pensée dans une logique de rentabilité pour la CCIR, tout en préservant l’emploi et en garantissant des services de qualité aux entreprises. »
Plus d'accompagnement personnalisé pour les entreprises
« Très présente lors des créations, des transmissions ou des reprises d’entreprises, l’action de la CCIR est moins prégnante sur l’accompagnement individuel continu des entrepreneurs, qui ne concerne en général que des entreprises en difficultés, et à un moment où leur viabilité est déjà en suspens », indique la CRC dans son rapport. « Au regard de la spécificité de son territoire, composé essentiellement de très petites entreprises (TPE), et de leurs grandes sensibilités aux fluctuations économiques, d’autant plus marquées ces derniers temps par des crises exogènes majeures, la chambre consulaire gagnerait à se positionner pleinement sur ce créneau stratégique pour le développement économique de l’île. » Sur ce point, la CCIR, par la voix de son président, rappelle qu'elle vient de mettre en place un guichet unique d'accompagnement des entreprises en difficultés.
Un ré-abondement au capital de la SEMATRA risqué
L’un des points les plus sensibles du rapport concerne la participation de la CCIR au capital de la SEMATRA, actionnaire historique d’Air Austral. En 2023, la CCIR a décidé d’injecter 5 millions d’euros supplémentaires dans la SEMATRA, augmentant sa participation de 0,55 % à 18 %. Une décision que la CRC qualifie de « risquée », dans un contexte où les difficultés financières d’Air Austral sont déjà avérées.
"Nous continuerons à appliquer les observations et recommandations de la CRC"
Le rapport souligne que la CCIR n’a pas été suffisamment informée de la situation réelle de la compagnie aérienne avant de valider cet investissement. Elle invite la CCIR à revoir son positionnement sur les futurs appels à contribution de la SEMATRA. Elle recommande également d’inscrire ce risque dans ses engagements hors bilan et de renforcer la transparence de ses décisions auprès de ses élus.
A la fin de l'assemblée générale, Pierrick Robert conclut : « Des remarques et recommandations ont été formulées dès le début de la mandature, et un audit RH a été réalisé dès notre arrivée. La mise en œuvre des préconisations a été déployée, accompagnée de moyens de contrôle pour avancer. L’objectif reste de servir l’intérêt des entreprises réunionnaises. Nous continuerons à appliquer les observations et recommandations de la CRC. » A noter que la CRC n'a pas pu entendre l'ancien président Ibrahim Patel qui n'a jamais répondu à ses sollicitations...


