Pseudo trafic de drogue vers Dubaï ? "On l’a présenté comme le Pablo Escobar de La Réunion"

Lorsque cette affaire fut dévoilée par la presse en février 2023, nous parlions alors d’un réseau de trafic de drogue entre La Réunion et Dubaï. Force est de constater aujourd’hui, après cinq heures d’audience, qu’il ne s’agit plus vraiment de cela. En effet, lorsque le président a terminé l’énoncé des faits, il apparaît qu’il s’agit d’une affaire de vente de véhicules via plusieurs sociétés par une seule et même personne dont les revenus, non déclarés, étaient expédiés par ses compagnes et ses complices par voie de mandat.
Tout part d’un signalement de Tracfin au parquet de Saint-Denis pour un certain Karim B. En effet, il apparaît que son train de vie ne correspond pas à ses revenus déclarés. Bénéficiant du RSA, Tracfin constate des voyages en Colombie et à Dubaï, ainsi que l’achat de vêtements et de montres de luxe. Le parquet ouvre une enquête, confiée à l’OFAST (Office anti-stupéfiants) et au GIR (Groupes interministériels de recherche). Les investigations mènent, en février 2023, à l’interpellation de cinq personnes : trois hommes et deux femmes.
Comme l’indique le président en préambule : "Il va falloir faire le lien entre la vente de voitures et les revenus issus du trafic de stupéfiants." Si des stupéfiants ont été saisis lors des perquisitions chez deux des prévenus, Karim B. et Bilal M., l’enquête ne montre pas un train de vie faramineux des mis en cause, sauf pour Karim B., qui déclenche l’enquête de Tracfin.
Karim B. apparaît comme le principal instigateur de ce qui semble être, à première vue, un trafic de stupéfiants entre La Réunion et Dubaï, au vu de ses nombreux voyages là-bas. De plus, lors de la perquisition à son domicile, on trouve 55 grammes de cocaïne, une balance de précision et des pochons. Des sacs de marque avec certificats d’authenticité appartenant à Marina L., sa compagne également interpellée, sont également saisis. Sandrine J., l’ex-compagne de Karim B., est aussi placée en garde à vue, de même qu'Irshad A. et Bilal M., chez qui 289 grammes de résine de cannabis sont trouvés lors des perquisitions.
Les premiers éléments montrent que Karim B. a utilisé ses deux compagnes pour ouvrir deux entreprises de vente de véhicules, car il est "interdit bancaire". La première avec Marina L. et la seconde avec Sandrine J., son ex-compagne. Force est de constater qu’il gère tout et qu’elles n’ont aucun droit de regard sur ses activités. La seule chose qu’elles font à sa demande, c’est envoyer des mandats à différentes personnes qu’il désigne. À ce titre, Irshad A. et Bilal M. font de même pour Karim B. Ils le connaissent depuis longtemps et l’aident pour les ventes de voitures lorsqu’il s’absente pour se rendre relativement souvent à Dubaï.
Il change de version, attestant "vouloir être franc"
Le point culminant des investigations est le témoignage d’un certain M. "F", vendeur de voitures au Port, qui est en relation avec Karim B. Suite à un accord entre eux, Karim B. lui achète des véhicules pour sa boîte et, d’un commun accord, ils concluent un deal : M. "F" touche des rétrocessions de commission suite aux ventes, soit en espèces, soit en cocaïne. Puis, il change de version, attestant "vouloir être franc". Il dit être un consommateur régulier de cocaïne et explique avoir été mis en contact avec Karim B. par un ami pour lui fournir de la cocaïne à Saint-Gilles. Il avoue consommer 5 à 10 grammes par semaine et précise que, quand Karim B. n’est pas là, c’est Bilal M. qui le livre.
Interrogé sur ces faits, Karim B. réfute fermement et déclare au tribunal : "Ce n’est pas vrai, ça ne s’est jamais passé comme ça. Je n’étais jamais à La Réunion, je ne sais pas pourquoi il dit ça", même s’il reconnaît lui avoir vendu "quelques fois" de la drogue, mais jamais de manière régulière. Interrogé également sur les 55 grammes, Karim B. s’explique : "Il s’agissait d’une opportunité à 70 euros le gramme, j’ai tout pris, mais c’était pour ma consommation personnelle." Il reconnaît par ailleurs les faits liés à la détention de stupéfiants qui lui sont reprochés étant consommateur. Il affirme se rendre régulièrement à Dubaï pour y créer une entreprise.
Interrogés, les trois autres suspects présents ne reconnaissent ni les faits de blanchiment en lien avec un trafic de stupéfiants, ni les faits d’association de malfaiteurs. Ils expliquent, chacun à leur tour, avoir envoyé de l’argent par mandat à de nombreuses reprises, mais qu’ils ne se posaient pas de questions, persuadés qu’il s’agissait d’argent issu de la vente de voitures. Pour eux, il n’y avait rien d’illégal. Ils réfutent avoir eu connaissance d’un quelconque trafic de drogue et encore moins y avoir participé. Absente à l’audience pour cause de concours, Marina L., représentée par son avocat, est sur la même ligne.
Chacun explique que seul Karim B. gérait les affaires liées aux ventes de voitures. Comme il l’indique lui-même à la barre : "C’est un business qui rapportait bien, je me faisais entre 10 et 15.000 euros par mois", certes non déclaré, mais cela, il le reconnaît d’autant qu’il n’est pas jugé pour cela. Au final, les sommes liées à cette affaire de transfert sont de l’ordre de 161.000 euros. Une somme qui est même réévaluée par la procureure, qui parle plutôt, selon ses calculs, de 240.000 euros.
"Nous avons 240.000 euros de flux financiers"
"Pas un trafic de stupéfiants international certes, mais des sommes très importantes", reconnaît par ailleurs le parquet au début de ses réquisitions. "Nous avons 240 000 euros de flux financiers pour l’ensemble des prévenus qui ne sont pas justifiés et qui laissent penser à un trafic de stupéfiants", ajoute la magistrate. Concernant Karim B., elle explique que "dès le départ, le dossier présente des éléments importants d’un trafic de stupéfiants. On retrouve 55 grammes chez lui, c’est une grosse quantité qui n’est pas destinée à une consommation personnelle."
La procureure s’efforce ensuite de démontrer au tribunal les éléments du dossier prouvant que chaque prévenu est impliqué à son niveau dans le blanchiment de cet argent supposément lié au trafic ainsi que dans l’association de malfaiteurs qui en découle. Elle requiert 4 ans de prison dont 1 an de sursis et 20.000 euros d’amende à l’encontre de Karim B., 2 ans dont 1 an de sursis et 5.000 euros d’amende à l’encontre de Bilal M., 18 mois dont 9 mois de sursis et 2.000 euros d’amende à l’encontre d’Irshad A., et 12 mois de sursis probatoire à l’encontre de Sandrine J. et Marina L. Elle demande également la confiscation de l’ensemble des scellés.
"L’infraction qui lui est reprochée, en lien avec un trafic de stupéfiants, ne correspond pas aux éléments du dossier. Il est important de rétablir la réalité des choses", répond vigoureusement la défense de Sandrine J. Selon la défense de Marina L., "Elle n’a jamais mis le nez dans ses affaires. Elle a 20 ans de moins que lui, elle est sous son influence. Elle monte cette boîte sur sa demande, car il est interdit bancaire. Son train de vie est totalement justifié par la vente de véhicules", rebondit son avocat.
"La montagne qui accouche d’une souris", fustige la défense d’Irshad A., qui poursuit : "On a annoncé dans la presse un trafic international entre La Réunion et Dubaï, mais mon client répare les voitures pour les revendre. Rien n’a été trouvé sur son train de vie, il n’a rien sur ses comptes. Ses déclarations ont été sorties de leur contexte pour dire qu’il savait", ajoute la défense. Les trois avocats plaident la relaxe pour leurs clients, estimant que "rien ne prouve l’existence d’un quelconque trafic dans ce dossier".
"Il n’y a rien sur son train de vie qui laisse supposer un quelconque trafic"
Concernant Bilal M., qui a reconnu la détention de stupéfiants trouvés lors de la perquisition chez lui, son avocat ne conteste pas "un certain nombre de mandats envoyés", puis ajoute : "Il n’y a rien sur son train de vie qui laisse supposer un quelconque trafic. Il reconnaît la possession de 289 grammes de résine de cannabis, mais pour sa consommation personnelle". "Il n’y a aucun élément dans ce dossier concernant les infractions de blanchiment et d’association de malfaiteurs", conclut l’avocat, qui plaide la relaxe pour ces faits et la clémence du tribunal pour la détention de stupéfiants.
"On l’a présenté comme le Pablo Escobar de La Réunion, et cela a eu un impact sur lui et sa famille, vous devrez en tenir compte", s’indigne la défense de Karim B. "Il a déjà fait 21 mois de détention provisoire, c’est rare pour des faits correctionnalisés ?", ajoute l’avocat. "Au fond, nous avons une affaire qui repose sur un seul témoin, où est le réseau de stupéfiants ? Il faut accepter et reconnaître cette procédure pour ce qu’elle est ! Aucun élément ne permet de parler de réseau."
L’avocat poursuit : "Pour ma part, je trouve des flux financiers de l’ordre de 120.000 euros qui s’expliquent par des ventes de sept véhicules par mois en moyenne sur deux ans. On essaie de donner à ce dossier une importance qu’il n’a pas. Rien ne justifie des réquisitions à cette hauteur, d’autant qu’il n’est pas connu de la justice pour des faits de stupéfiants", conclut la défense, qui plaide la relaxe pour le blanchiment et l’association de malfaiteurs, ajoutant que "le reste est reconnu".
Le délibéré est fixé au 5 décembre prochain par le tribunal.


