Le billet d’humeur de Mohamed Aït-Aarab : "Un indigène fait gagner la France"

La photo montre un petit homme frêle, aux cheveux en bataille. Il ressemble à un gamin perdu au milieu d’un groupe d’adultes. Il porte un maillot orné du coq bleu, blanc, rouge, au-dessous duquel apparaît un dossard, le numéro 71.
Nous sommes à Amsterdam, le 5 août 1928. Et le petit bonhomme chétif s’apprête à prendre le départ du marathon olympique. Ils sont au total 69 athlètes à rêver de la médaille d’or.
Mais notre homme y pense-t-il réellement, ce dimanche 5 août ? Sans doute pas. Il ne figure pas parmi les favoris. Les cadors des 42 kilomètres 195 sont, ce jour-là, le Japonais Kanematsu Yamada et l’Américain Joie Ray.
Alors à quoi peut bien songer notre marathonien de poche ?
À sa décevante septième place, lors des Jeux olympiques de Paris, quatre ans plus tôt, dans un temps médiocre pour lui, de 2h et 54 minutes ?
À ses longues et épuisantes journées de travail sur les chaînes de montage de l’usine Renault de Billancourt ?
Aux 15 kilomètres qui constituent son entraînement quotidien au sortir de l’usine ?
Aux tranchées boueuses dans lesquelles il a pataugé avec ses compagnons du 25e régiment de tirailleurs, pendant la Première Guerre Mondiale ?
2 heures, 32 minutes et 57 secondes plus tard, la France obtient sa première et unique médaille d’or en athlétisme, lors de ces neuvièmes olympiades.
Mais la gloire sportive du petit homme ne va durer que 2 heures, 32 minutes et 57 secondes.
Le marathonien voit se profiler le spectre de l’usine, de la chaîne, des cadences insupportables, des corps brisés et des fins de mois difficiles.
Il quitte alors la vieille Europe pour se produire, aux États-Unis, dans des attractions de toutes natures, sportives et de divertissement. Bien évidemment il est rémunéré pour ses prestations.
Conséquence : le C.I.O. l’interdit de toute compétition officielle car notre athlète a franchi la ligne rouge officielle : les sportifs doivent être amateurs et ne peuvent vivre de leurs talents.
Mal préparé à une gloire toute relative, notre coureur va d’infortunes en désillusions : il met ses maigres économies dans un café qu’il achète avec un associé. Ce dernier l’escroque. Il retourne travailler en usine, mais sa santé se dégrade rapidement.
La misère et l’oubli !
Il faut attendre 1956 pour que l’on reparle à nouveau de notre marathonien inconnu. Grâce à Alain Mimoun, qui vient de remporter le marathon des Jeux olympiques de Melbourne.
C’est ainsi que le nom d’El Ouafi Ahmed Bouguerra réapparait à la une des journaux, trente ans après son exploit olympique. Mais l’amertume n’a pas disparu, comme en témoignent ses propos en 1956 :
« J'ai été ballot d'accepter de traverser l'Atlantique [...] mais je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que ça représentait pour moi, un manœuvre des usines Renault, d'aller en Amérique ! J'ai accepté, tiens ! Tous mes frais étaient payés. C'est beau, vous savez, l'Amérique. [...] Au Chilien qui a été derrière moi à Amsterdam, son président a donné une villa. Le mien m'a disqualifié ! »
El Ouafi ne profite guère de cette notoriété nouvelle. Il meurt en 1959, à l’âge de 61 ans.
Sa dépouille repose au cimetière de Bobigny, en banlieue parisienne.
Ironie de l’histoire : ses funérailles furent entièrement financées par le Comité International Olympique qui, trois décennies plus tôt, l’avait exclu pour professionnalisme. Quant à la France, elle l’a définitivement enseveli à Bobigny.
Aux grands sportifs, la patrie est parfois très peu reconnaissante !


