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Lettre d'une enseignante à la rectrice

Ecrit par zinfos974 – le mardi 7 septembre 2021 à 14H12

Madame la Rectrice,

Je vous écris cette lettre, à vous qui représentez l’institution.

Je m’adresse aussi aux parents, à mes collègues enseignants, aux syndicats...

Cette lettre est ouverte parce que je souhaite attirer l’attention du plus grand nombre sur un système qui ne fonctionne pas et qui dessert, avant tout, les enfants.

Avant toute chose, permettez moi de me présenter. Je suis "jeune enseignante"». Cela ne veut pas dire que je n’ai jamais travaillé "avant", simplement que j’ai choisi ce métier sur le tard. C’est mon expérience de vie, de maman, mon envie de faire mieux, de travailler utile, d’aider, de faire ma part qui m’ont guidée sur cette voie.

Avant je gagnais plus, j’avais plus de responsabilités, de moyens, de réseaux, de contacts, de vie sociale liée à ma profession… Mais j’ai fait le choix de travailler pour les autres et cette décision prend encore plus de sens dans le contexte actuel.

Je ne suis pas la seule à débarquer dans l’enseignement. Beaucoup de jeunes enseignants ont été guidés par ces mêmes convictions. Je croise chaque jour des anciens ingénieurs, commerciaux, banquiers, journalistes, artistes, soignants, chefs d’équipe… Je suis à chaque fois impressionnée par tant de talents au sein d’une même institution.

Malheureusement, tous perdent chaque jour de leurs talents, de leurs convictions, de leur amour du métier, et ce pour plusieurs raisons. Je pourrais vous parler du manque de moyens, de la faiblesse de la formation… Mais c’est un autre sujet qui me révolte aujourd’hui.

Lorsque l’on débute, que l’on débute à 20, 30 ou 50 ans, nous sommes parachutés sur des postes "dont personne ne veut". Souvent dans l’est, souvent en remplacement, souvent dans des ULIS alors que nous ne sommes pas formés.

Je suis originaire du sud et j’ai été affectée en remplacement entre Sainte-Suzanne et Sainte-Rose. J’ai un enfant de 20 mois que je ne vois jamais le matin et que je retrouve tard le soir… pour pouvoir faire 3 heures de route et m’occuper d’autres enfants.

Je n’ai aucun espoir de revenir un jour travailler près de chez moi. Pour cela, il faudrait que je me casse une jambe ou que je perde un rein. J’exagère à peine.

Si ce système était équitable, cela ne me dérangerait pas. Après tout, je connaissais les contraintes en choisissant ce métier. Ce qui me gêne profondément c’est que ce système est tout, sauf équitable. Pendant que certains triment (parce que nous sommes nombreuses et nombreux à avoir accepté notre sort, à passer des heures sur les routes, à payer un deuxième loyer parfois), d’autres ont une situation très avantageuse et ce dès les premiers mois d’exercice. L’institution se cache derrière un prétendu algorithme pour justifier les affectations, mais une fois le mouvement arrêté, le jeu des chaises musicales démarre.

Au sein du rectorat, on nous explique bien "comment on place les camarades", "comment la femme de tel grand directeur fraîchement débarqué a eu sa place à Saint-Gilles", "comment les places du sud sont réservées pour certains". Certains remplaçants migrent entre circonscriptions, certains refusent catégoriquement des écoles ou des villes et exercent malgré tout, beaucoup de T1 (c’est comme ça qu’on appelle les débutants) n’ont jamais mis les pieds dans l’est, grâce à leur syndicat, une psychologue, un camarade…

Je me souviens de ce collègue, récemment arrivé sur l’île qui m’a confié être allé voir la psychologue de l’Education Nationale (à Trou d’Eau s’il vous plaît !) avec ses 3 enfants pour pouvoir avoir une affectation près de chez lui. Ça a marché ! Ou de cette collègue remplaçante qui n’a jamais voulu aller dans l’est, ni même aller jusqu’à Cilaos une fois affectée dans le sud… Ça a marché aussi !

Ce qui me gêne encore plus, vous l’aurez compris, c’est que ce sont les mêmes qui profitent de cette camaraderie. Je ne veux pas entrer dans un débat identitaire mais… regardez le profil des enseignants de Saint-Pierre, Saint-Gilles, les Avirons ou l’Etang-Salé… Regardez maintenant le profil des enseignants de Bras-Panon, Salazie, Saint-Benoît… Regardez le profil des remplaçants dans ces mêmes communes… Je vous laisse vous faire votre propre avis.

Ce système créé une grande disparités de moyens et d’énergies dans les écoles. A Salazie par exemple, on trouve beaucoup d’enseignants débutants tandis que dans le sud, les équipes sont vieillissantes. A Salazie, on sait parler avec les familles créolophones, ce n’est pas toujours le cas ailleurs…

Le CRPE est l’un des derniers concours régionaux qu’il nous reste. Le seul qui ne nous oblige pas à aller jusqu’à Créteil pour pouvoir travailler. Et pourtant, combien de jeunes réunionnais le passent 7, 8, 9 fois avant de pouvoir exercer ? Combien de personnes venues d’ailleurs prennent un billet d’avion juste pour passer le concours et s’offrir une vie au soleil ? Combien d’enseignants d’ailleurs demandent leur mutation à La Réunion pour changer de vie et obtiennent des postes sur la côte, précisément là où ils le souhaitent ?

Que ce soit à La Réunion ou en métropole, personne n’a encore compris l’importance de l’école, l’importance de miser sur les enseignants, l’importance de redonner à ce métier son humanité. Personne n’a non plus compris l’importance d’avoir des enseignants originaires du territoire, surtout en maternelle, pour que la transition entre la maison et l’école soit la plus naturelle possible et que les élèves ne se sentent ni incompris, ni étranger, dans un environnement qui doit être le leur.

Pour l’Éducation Nationale, nous ne sommes que des numéros : les élèves sont des numéros, les enseignants sont des numéros, les écoles sont des numéros. Et les Réunionnais sont fatigués d’être traités comme des numéros pendant que leurs homologues sont traités avec bien plus de considération.

Le Rectorat de La Réunion gérerait-il certains cas au faciès ?

La mémoire collective ferait-elle que certains profils obtiennent plus facilement les faveurs de l’institution ?

Doit-on, encore une fois, tolérer que nous valons moins que ceux venus d’ailleurs ? Doit-on accepter que nos enfants n’aient pas la même égalité des chances suivant les communes dans lesquelles ils sont scolarisés ?

Je vous remercie de m’avoir lue et j’espère sincèrement que des réponses seront apportées… Pour moi, mais aussi et surtout pour tous mes collègues, qui triment et qui galèrent, par conviction, par souci du bien être de ces enfants qu’ils considèrent comme les leurs, par amour du métier et de leur pays.

 

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