La mort de mon cousin

L’homme qui, le samedi 4 mars, a été la victime d’un tragique accident sur le sentier Burel, en traversant le Bras de Cilaos, était une personnalité remarquable. Il s’appelait Pascal Frappier, était âgé de 75 ans et habitait l’Île d’Arz, une île située dans le Golfe du Morbihan, à proximité de Vannes. C’était mon cousin germain.
Avant de prendre sa retraite, Pascal Frappier avait dirigé Concept-Image, une société de communication multimédia qui proposait ses services aux entreprises et aux collectivités. Retiré à l’Île d’Arz, il avait été le correspondant local d’Ouest-France et avait également dirigé La Bernache, une revue bimestrielle qu’il avait fondée et dont il était le principal rédacteur. Surtout, avec sa femme Minette décédée en 2014, il s’était investi comme bénévole auprès des Compagnons d’Emmaüs dont, pendant plusieurs années, il a présidé la très active communauté de Vannes-Séné.
Affaibli par une grave maladie, Pascal avait souhaité pouvoir « réchauffer ses vieux os » au soleil de La Réunion et, pour cela, m’avait écrit pour me demander l’hospitalité. Le sachant très malade, j’ai été enchanté de cette initiative qui me permettait de le revoir une dernière fois. Je suis donc allé l’accueillir le lundi 27 février à Gillot, d’où il aurait dû rembarquer le jeudi 9 mars. Le sort en aura malheureusement disposé autrement. Lui ayant proposé de découvrir le cirque de Cilaos, nous avons, ma femme et moi, retenu des chambres dans un gîte de l’Ilet-à-Corde où nous avons passé la nuit de vendredi dernier.
Le samedi matin, le temps étant au beau, Pascal, qui avait l’habitude de s’imposer malgré sa faiblesse de longues marches quotidiennes, décide, comme je lui en fais la proposition, de descendre avec moi le sentier Burel en direction de Pavillon (une randonnée pour laquelle les guides prévoient 2h30 de marche). La descente s’accomplit à un rythme lent mais sans problèmes. Nous croisons plusieurs groupes de randonneurs qui, eux, suivent le chemin dans le sens de la montée et qui ne font état auprès de nous d’aucune difficulté particulière pour le franchissement de la rivière. Pascal peut admirer tout à loisir les paysages magnifiques que nous traversons…
Nous arrivons au point où le sentier franchit le Bras de Cilaos. Je connais bien l’endroit pour y être déjà passé une quinzaine de fois et je constate que, si la rivière n’est aucunement en crue (comme certains malveillants ont cru, sans savoir, pouvoir l’avancer), le courant y est assez vif. Je cherche alors un endroit commode afin de la franchir. Aucun péril, à plus forte raison, aucun péril mortel, ne me parait à redouter : ce que je cherche simplement à éviter pour nous deux, c’est un bain forcé.
J’effectue une première traversée pour tester le passage ; je constate que l’eau, à l’endroit le plus profond, ne me monte pas plus haut que les genoux et ce n’est que sur une largeur de moins de deux mètres, mais le fond est cependant assez glissant. Puis, je retourne chercher Pascal et c’est, accrochés l’un à l’autre, que nous nous engageons alors dans le courant… Soudain, voilà que tous deux brusquement nous perdons pied et sommes emportés vers l’aval. Nous franchissons sans dommage un petit « toboggan » puis arrivons à une toute petite chute (moins d’un mètre de hauteur) au pied de laquelle se trouve une zone de gros remous.
Quand j’émerge du remous, j’aperçois le chapeau de Pascal qui flotte non loin mais je ne le vois pas lui-même ; je retourne alors dans le remous, je suis happé vers le fond et, pendant quelques longs instants, je pense que je vais, moi aussi, rester prisonnier de la rivière. Je finis cependant par émerger à nouveau et, reprenant ma respiration, j’aperçois Pascal un peu plus loin, flottant inanimé. Je tire alors son corps vers la rive, entreprends de lui faire la respiration artificielle et un massage cardiaque. Mais mes efforts, hélas, restent vains…
Pascal Frappier était un homme de cœur, doté d’un solide sens de l’humour. Dans ses rapports avec les autres, ses proches aussi bien que ceux qu’il connaissait à peine, il aimait bouffonner afin de mettre tout le monde à l’aise et faire naître autour de lui une atmosphère détendue et conviviale. Il avait notamment l’habitude d’attribuer à chacune de ses relations un sobriquet plus ou moins cocasse qui bien souvent restait attaché à celle-ci pour toujours. La veille de sa mort, la gravité de sa maladie ne l’avait pas empêché de plaisanter et de badiner gaiement, comme si de rien n’était, ainsi qu’il en avait l’habitude, avec les autres convives du gîte de L’Ilet-à-Corde où nous avions passé la nuit.
Pascal écrivait des nouvelles dont certaines ont été primées. En 1979, il avait publié « SOS-Maison », un ouvrage illustré sur le bricolage qui s’était vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Il y eut ensuite : « Pratique de la constitution française » (1991), « Maastricht oui ou non » (1993), « Action majeure » (1994), « Entrepreneur individuel maintenant » (1995)
Pascal Frappier laisse derrière lui dans le chagrin quatre enfants et huit petits-enfants. Paix à son âme !




