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Je sais bien j'y étais !

Ecrit par zinfos974 – le lundi 19 octobre 2009 à 16H09

Je passe la nuit à écouter Cette symphonie Aujourd'hui finie Et qui me rappelle Que tu étais belle. - Ah j’me souviens où j’étais ce jour là ! Des dates, des heures, des endroits. Le temps s’arrête net sur le coup de tampon de ma première carte d’identité. Attentif et silencieux je suis suspendu au regard vif du vieux secrétaire de mairie mon instituteur autoritaire. Ce jour là ! J’ai la révélation d’être important pour devenir responsable. C’est le bon motif pour me faire la morale et le rappel des règles de conduites de la vie comme à l’école primaire.

- Je compte sur toi mon fils pour être un homme ! J’en prends pour l’éternité. Le mouvement brusque il me saisit l’index, l’appuie sur la mousse imbibée d’encre noire digitale puis m’écrase le doigt sur le carton.

Des dates et lieux en état. Instants immobiles gravés au burin dans le granit de la mémoire. Pas moi, vous sûrement. Devant votre poste télé en noir et blanc pour voir Armstrong marcher sur la Lune. C’est ma tante qui vient nous chercher en hurlant :
- Venez voir, ça y’est ! Ils ont réussi les Américains !
À la maison la télévision n’était pas encore arrivée. Pas question, surtout pas avant la fin des études scolaires de la petite sœur adoptive.

Au revoir la Normandie, la luzerne, les beaux coquelicots dans les champs de blé. Je monte à Paris. Clément chauffeur particulier m’attend à la descente du train à la gare Saint-Lazare. J’ai le souvenir de l’hôtel de Malt. Le chasseur du palace me suit à la trace mais c’est moi qui porte ma valise en carton. Tenue décontractée Jeans, chemise ouverte et cheveux longs. Noëlle ma belle à mes côtés trouve ça chic de bousculer le protocole. Trois mois avant je t’ai connue toi vêtue en Indienne et moi en col Mao. Au restaurant je préviens le sommelier commis d’office dès le début du service, qu’il ne se dérange pas pour venir remplir les verres-à-pied à chaque gorgée de Saint-Émilion de douze ans d’âge. Il fait la gueule mais je m’en moque. J’ai horreur qu’on me dérange en pleine discussion. Surtout quand le sujet de conversation est sérieux. On ne badine pas avec l’amour, les retrouvailles, bagues de fiançailles.

La confidentialité ça compte plus que le reste. Je me protège des ondes extérieures venues casser l’ambiance. Ne pas rompre le fil de la complicité, le fil d’Ariane fin comme la soie, fragile comme le cristal. Préserver l’intimité c’est le mot d’ordre dans un monde où tout est permis. Tout est permis mais l’important reste à faire, rien est parfait c’est du tralala. Noëlle jubile intérieurement de mes maladresses en contraste avec le savoir-vivre de la haute bourgeoisie parisienne. Quoi qu’il advienne restons amants.

Septembre 69 je découvre les charmes Parisiens. Paname sa culture, son âme et ses sculptures. Sans trop me fatiguer je fais des gros boulots, pas trop souvent c’est pour ça, il ne faut pas exagérer non plus. Chauffeur-livreur et manutention pour garder l’indépendance financière vis-à-vis de ma dulcinée. J’apprends Paris par cœur sur les cartes plastifiées jusqu’à la plus petite impasse perdue entre la rue du Château des Rentiers et celle de Tolbiac. Des cartes de France, de l’Europe plus la mappemonde. Cadeau de la secrétaire de direction, vraie femme séduisante et son charme au naturel. J’ai des pensées infidèles. Une envie de protection. Elle est belle attirée par ma candeur. Ma timidité maladive, naïveté excessive que je cultive en bon comédien. Je veux me réfugier dans ses bras, goûter la douceur du corsage.

Par intérim, je suis gâté par la patronne de la maison de presse. Quartier libre pour elle. Elle c’est Noëlle qui m’accompagne dans mes déplacements professionnels jusqu’à Jouy-en-Josas la grande banlieue. Snobisme et provocation pour s’amuser entre deux séances photos chez Georges Spitzer le photographe de Polnareff « Moi, moi, moi, dans, dans ma maison vide je passe la nuit à écouter cette symphonie aujourd’hui finie et qui me rappelle que tu étais belle » aussi de Michèle Morgan, William Sheller et beaucoup d’autres artistes célèbres. Noëlle belle comme Marie Laforêt « Toi mon amour mon ami quand je rêve c’est de toi » est assise sur le siège passager du J7 Peugeot flambant neuf. Portes coulissantes ouvertes cheveux au vent. Paris est à nous. Il fait beau. Paris canaille. C’est le temps des jours heureux. - Tu conduis comme un as au volant d’une voiture de course mon chéri ! Ce jour là ! Jamais vu autant de réceptionnistes se précipiter pour m’aider à décharger les colis de marchandises. Des vins fins. Le dernier ouvrier accourt en toute hâte venu de l’autre bout du quai en béton. Essoufflé, il fait durer le plaisir d’attente, patience, il prend un temps infini pour apposé sa signature au bas du bordereau de livraison. Il ne me voyait plus j’étais devenu pour lui et ses camarades un fantôme observateur. Ma lionne aux yeux noisettes prisonnière de la cabine du J7, sensuelle elle pousse-au-crime, au désir convoité face au prolétaire. Exceptionnel spectacle. En vitrine derrière le pare-brise la star allumeuse a du chien. Le chef de quai et son équipe en situation dominante n’en reviennent pas visiblement excités par l’aguicheuse aux traits félins le décolleté généreux, reluquant la minijupe en cuir remontée jusque z’en haut des cuisses flirtant avec le levier de vitesse.

26 juillet 1970 j’ai 20 ans. Cadeau, le nounours en peluche véritable, mon ami Nestor mon confident. Paris by night grosse berline avec chauffeur.
– Voyons Clément laissez Gilles conduire à la fin !
– Mais Noëlle ?
– Ne commencez pas à discuter Clément !
Me voilà madame à mes côtés promenant le chauffeur sur les Champs-Elysées. J’aime me balader sur les Grands Boulevards. À sept heures du matin c’est le flash devant le portrait géant de Jimmy Hendrix placardé par France-Soir partout sur les murs de la rue grise comme la pluie. Paris, avec un ciel si bas qu’il écrasait Montmartre. Des mots en lettres capitales « Mort par la drogue »

Une journée chômée mais payée pour tout le monde. Pour les parisiens uniquement. Bourgeois, prolos, le Tout-Paris à égalité. Les contre et les pour sont dans le même bateau. Personne ne tombe à l’eau. L’idée mettra toute la capitale d’accord pour que la place de l’Étoile s’appelle au choix place Charles de Gaulle ou par son nom d’origine. Le changement de nom fut décidé sur le coup de l’émotion le 13 novembre 1970 trois jours seulement après la mort du Général.

L’appel du service militaire m’éloigne de Paris. Les amours bleues s’évanouissent. Je voudrais tant que tu comprennes. C’est la rupture. Il faut tourner la page. Plus de ciel dans la bonbonnière au 33 rue des Francs-bourgeois. Du bonheur quand je gobais les gros flocons de neige tombés du ciel en décembre dans le silence de Vincennes après la messe de minuit. Noëlle pleure. Elle n’avait pas compris que vivre libre c’est aussi vivre seul. Des larmes sur nos week-ends à Deauville, nos journées d’amour et déjeunés au lit à l’hôtel de France à Caen. Télégramme. Viens, viens c’est une prière, viens que tout recommence ! Paris est triste sans toi Nounours t’attends ! Signé Noisette. La jeunesse effrontée je n’ai pas répondu.

Dix ans après, pas tout-à-fait. Le 2 novembre 1979 sur l’autoroute de l’ouest à la hauteur de Mantes la Jolie, quinze bonnes minutes nous séparent de la Porte de Clignancourt que nous venons de traverser. Flash spécial sur Europe1. Brigitte qui deviendra trois ans plus loin mon épousée conduit la Renault 5.
Moi : - Merde ils l’ont eu ! Silence.
Brigitte : - Ah oui, ils ne l’ont pas loupé, 17 balles !
Du gros calibre partout dans le corps. Aucune chance de s’en sortir l’ennemi public No 1. Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Sur la Terre comme au ciel nous sommes contaminés. Rien que du bonheur de savoir que nous allons tous crever mais dans la joie et la gaieté.

Le 9 novembre 2009 Élise Lucet et son sourire rayonnant. En direct la Lune est bombardée par une sonde. Même la poésie fout le camp. Je n’ai rien contre la recherche mais y’a la manière. L’Homme est une brute épaisse. J’aime la femme résistante quand elle me fait croire que le mâle a gagné. Aujourd’hui y’a un truc qui m’énerve ! C’est le téléphone portable. J’en aurai jamais j’suis contre !

Gilles Bayet de la Ravine Blanche.

 

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