La vie m’a choisi

Les femmes me dévisagent. Les hommes m’envisagent me prennent pour un garçon que je ne suis pas. Dans tous les cas de figure ma pub est assurée vis-à-vis du beau sexe. Il y a une justice quand même. L’existence n’est pas une défaite. On ne peut pas perdre tout le temps.
Je ne suis pas né dans la rue. J’ai vu le jour à la Baronnie. Magnifique maison de Maître dans la commune où réside pour l’éternité la Vierge noire. Dans la Basilique à deux pas de la mer.
Quinze ans sous les tropiques à regarder les moustiques voler. J’irai revoir ma Normandie. Ce jour là je serai accompagné. À mes côtés ma plus belle chérie. Mon enfant. Ma bataille.
Dans mon berceau, pas de lingots d’or, pas de cuillères en argent. Je n’ai pas le cul cousu d’or. Dans la propriété de la Comtesse maman s’occupait de la propreté, employée comme dame à tout faire. Papa était dans les champs à élever les poulets, les canards et transportait dans la Citroën B2, la Poupoule à ridelles qu’il démarrait à la manivelle, les légumes sans engrais chimique livrés aux revendeurs sur les marchés. Son rôle de régisseur quel symbole. La belle demeure c’est bien beau. Le logement de la Baronne c’est bien joli, mais la paye ne suivait pas. L’époque était obligatoirement écologique en 1950.
Plus tard après le carnage du dictateur l’ère industrielle d’après guerre fit fureur. La carrière de mon paternel fut toute tracée au laminoir des Hauts Fourneaux le visage buriné par le métal en fusion durant trois décennies jusqu'à la retraite. Je ne vais pas encore piquer les mots de Bernard Lavilliers. Orphelin papa commença à travailler dès l’âge de 12 ans. Garçon de ferme, le régiment, la guerre, la concentration derrière les barbelés, la Baronnie, l’usine. Mon vieux gagna une demi décennie de repos pour s’être fait arrêter par l’ennemi, coup de crosse dans la gueule, étalé net sur le dos le canon du fusil de guerre planter sur le front car résistant aux ordres il tardait à monter dans le wagon de la mort. Le coup n’est pas parti. Il fut fait prisonnier pendant cinq longues années, enfermé dans le camp aux miradors en Autriche juste après ses obligations militaires qui duraient quatre ans. Cinq plus quatre égal neuf ans à bouffer des rats, des rutabagas et de l’herbe sauvage. Stop n’en jetez plus la cour est pleine. C’est pas la peine d’en rajouter. Allez ! Je reprends, tout depuis le début.
Papa rentrait du boulot, il rangeait sur la béquille sa moto dans la cave près du tonneau de cidre, une Peugeot 125 cm3, vitesses à main au bord du réservoir. Le pot d’échappement encore brûlant, en cachette je chevauchais l’engin et me cramait une cheville. Bien fait, il était interdit de se plaindre. Surtout quand on est en défaut. Dix centimètres de neige recouvraient le sol de la cour. Papa était déjà reparti au jardin sans même prendre la peine d’embrasser maman occupée dans la cuisine devant le pot-au-feu bouillonnant sur le gros fourneau à charbon. Les dépendances de notre nouvelle maison en propriété me servaient de terrain de jeu avec ma sœur et mes deux frères. Le chenil, deux Pointers Jicky et Zita et le Cocker Vitane pour la chasse aux lapins. Deux fusils calibre 16 et l’autre 12 au-dessous la carabine à air comprimé pour les grives l’hiver dans le beau jardin entouré de mur en pierres de taille. Les armes accrochées au mur dans notre grande salle à manger réservée uniquement pour recevoir les amis les jours de fête.
Pendant ses années de concentration papa avait appris à jouer de l’harmonica, le bonheur assuré en fin d’interminables repas le dimanche. Son physique variait entre celui de Jean Gabin et Lino Ventura. À la Bastille on aime bien la lala… Quand on se promène au bord de l’eau les trémolos….Dans le garage dormait tous les jours de la semaine la Traction Avant aux jantes rouge. Elle ne roulait que le dimanche pour nous rendre à Lion sur mer en famille chez pépère et mémère nos grands parents maternels. Papa n’a pratiquement pas connu ses parents. Sa scolarité, soigner les chevaux à la ferme, levé à 4 heures du matin. À coup de pied aux fesses quand le travail n’était pas fait dans les temps. Il arrivait pour manger c’était trop tard, le maître des lieux, le Patriarche assis au bout de la table avait refermé son couteau.
– Tu mangera mieux ce soir allez oust au boulot garnement !
L’été sur la plage avec toute l’armada de cousins nous ramassions des bâtons de poudre que la mer ramenait au fur et à mesure de marées montantes et descendantes, les restes des souvenirs du débarquement. Nous n’étions pas conscient de ça. Séchés au gré du vent on y mettait le feu, nous jouions à la guerre dans les blockhaus.
Moi je rêvais d’être Alain Delon ou faire comme Claude François engoncer dans une belle chemise au large col pointu. Maman grande, élancée et élégante:
- Ton père est un ouvrier courageux, tu feras comme lui, allez file ! Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon dieu pour avoir un gamin toujours collé à mes jupes ! Va apprendre tes leçons ! N’oublie pas jeudi il y a le catéchisme ! Ton Notre Père le sait-tu au moins ?
- Non, mais je sais le Je Vous Salue Marie pleine de grâce !
- Vas-y moque toi, prépare ton cartable, demain y’a école. Le Maître va te dresser les côtelettes. Pire qu’une fille celui là !
Dans mon village à la campagne vivaient 365 habitants. Une âme par jour de l’année. Le jour du 14 juillet l’instituteur rassemblait tous les écoliers pour chanter l’hymne National au Monument aux Morts placé à l’entrée du cimetière. Ce n’est pas le village de ma naissance. Un autre, plus petit mais tout aussi charmant perdu entre Caen et Courseulles sur Mer. Sa Vielle église du 11ème Siècle placée dans le lieu magnifique et magique de la Vallée. Un idéal de bonheur pour ceux qui aiment les promenades amoureuses. Adolescents un régal pour nos virées pédestres. Au soleil de l’été. L’hiver dans la neige nous étions emmitouflés chaudement grosses chaussettes montantes dans nos bottes et mitaines enfilées soigneusement aux doigts de la main. Batailles de boules et bonhommes de neige La Marseillaise déjà je ne voulais pas chanter cette chanson, je la trouvais vieux jeu. Le chant des partisans aussi. Ami entends-tu. Je remuais les lèvres pour faire semblant. J’aurais voulu chanter Killy Watch mais maman m’a dis que j’étais fou et de toute façon ce n’était pas possible parce que le Maître d’école ancien combattant n’aurait jamais voulu.
Dans mon patelin beaucoup de paysans besognaient du matin jusqu’à la nuit tombante. Fin août après la moisson les ouvriers agricoles armés de fourches trois doigts, le manche usé, poli à souhait par les années de labeur s’activaient devant la machine à battre le grain. Ils étaient les acteurs principaux d’un spectacle hallucinant. Dans la plaine aux couleurs de coquelicots et pâquerettes, le clocher de l’église dominant. Des jeux inoubliables, enfants nous nous débattions comme des petits diables, des luttes interminables dans l’énorme tas de vau pas comme une montagne. Le vau pas est l’enveloppe de fine pellicule séparée du grain de blé. Fini le percheron, place au Farmall le premier tracteur moderne rouge au long nez fin comme un oiseau, la belle technologie fait suite à l’énorme, l’imposant Société que l’on démarrait avec une cartouche comme de la dynamite, utilisé seulement pour le gros oeuvre. Sur son flan une épaisse poulie pour la courroie. La volant de quatre vingt centimètres de diamètre. Allumé le matin pour couper le moteur le soir. Le carburant, de l’huile de vidange mélangée au fioul. Si par malheur le moteur se mettait en route à l’envers il fallait passer la marche arrière pour avancer et vice versa. Pas question d’éteindre et recommencer la manœuvre. Y’avait une heure de boulot à trois personnes pour actionner l’engin chauffé au chalumeau. Le moteur tournait au ralenti régulier comme l’horloge dans le matin clairet pendant que les employés se donnaient du courage, rassemblés autour de la grande table débordante de lard fumé, l’énorme motte de beurre salé, la soupe fumante et le pain de quatre livres coupé en tranches épaisses au couteau contre la poitrine. Le cidre à volonté dès 5 heures du matin. Le café noir et la goûte. Cinq ou six chats lapaient les goûtes de lait tombées à terre autour du bidon de la traite de la veille. Tous les ans en février la bouilleuse, l’alambic fonctionnait dans le silence de la ferme à côté de notre maison. Une odeur âcre au demeurant et pas trop désagréable nous chatouillait les narines. C’est pour faire la goutte, le calva. Les gendarmes venaient vérifier si tout était en règle. Ils repartaient le visage rougi et ravi en emportant quelques litres de gnole vieillie des années précédentes.
Aux beaux jours du printemps le matin maman ouvrait la fenêtre de la chambre pour nous réveiller aux chants des oiseaux. Le petit déjeuner, une trempée faite de pain vieux de deux jours coupés en petits morceaux dans le café au lait bouillant. Moi :
- J’veux pas aller à l’école, J’y vas pas ! Je pleurais.
Privilégié, en route vers le savoir assis sur le porte-bagages du vélo. Après la leçon de morale, le Loup et l’agneau. Devant mon pupitre à encrier, le porte-plume, les pleins et les déliés, de l’encre sur les doigts je rêvais aux pigeons s’embrassant sur le bec, perchés au beau milieu de la faîtière sur le toit du préau.
1965. Nous étions trois copains et Martine m’aimait. Amis inséparables Michel, Patrick et moi. Plus mignons que les Beatles, plus séduisant par notre jeunesse insolente que les Stones. Pas larges d’épaules. Et de beaux cheveux longs. Les derniers blousons noirs en perdition nous aimaient bien, certains moins nombreux les loulous voulaient nous casser la gueule. C’est Michel qui avait le plus de succès auprès des filles. Notre aîné de trois ans ça compte. Il faisait l’école Normale d’instituteurs. Ses deux bacs en poche ça aide. C’est pas juste. Son frère Patrick et moi on se disait que ce n’était pas grave et que les gonzesses ne perdraient rien pour attendre.
Nous voulions monter un groupe de Rock comme Eddy Mitchell l’idole de Patrick. Moi j’étais dingue de Johnny. Michel était amoureux de Sylvie. On s’engueulait tout le temps parce que je voulais me marier avec Françoise Hardi. Pour la tromper avec B.B. Nous répétions la guitare douze cordes en bandoulière, la batterie d’occasion et le micro fictif en main dans la chambre indépendante tapissée de photos de Salut les Copains. Des vrais rebelles quoi. Notre formation s’appellerait "The Sharan Affair" Nous ferions le tour de la terre après l’Olympia. C’est moi qui inventai le nom. Pourquoi ? Parce que :
- Çà, rien a faire sans Blague !
La vie m’a choisi. Il faut toujours faire le contraire de ce qu’on vous dit. C’est pour ça ! Sinon qu’est-ce qu’il y aurait de drôle.
Gilles Bayet de la Ravine Blanche.


