Vers une réelle prise en compte du risque requin ?
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Avec l’augmentation exponentielle du nombre d’attaques de squales au cours des deux dernières années et la disparition tragique d’une adolescente, le 15 juillet dernier, le risque requin à La Réunion revient sans cesse sur la scène médiatique au point de faire la une des journaux d’information nationaux. Employé tant par les journalistes que par les autorités, le risque requin s’est progressivement imposé à tous. Mais rares sont ceux qui s’interrogent sur sa signification ou essayent d’en appréhender les contours. La plupart d’entre nous s’en réfèrent au sens commun qui le définirait comme la possibilité de se faire attaquer par un requin lors d’une activité nautique (baignade, surf, bodyboard, plongée,…).
En réalité, la définition que l’on peut en donner est bien plus complexe. Le risque requin comme la plupart des autres risques est le résultat de la conjonction de trois éléments : l’aléa, l’exposition et la vulnérabilité. D’ailleurs, le risque est souvent résumé sous la forme d’une équation :
Risque = aléa + exposition+ vulnérabilité
L’aléa est ici conçu comme le phénomène qui est susceptible d’occasionner des pertes de vies ou des blessures. Il s’agit en l’occurrence d’une attaque d’un requin que l’on confond fréquemment avec le risque lui-même. A la Réunion, il est désormais établi que l’existence d’attaques tient principalement à la présence d’espèces côtières et opportunistes alimentaires (requin tigre et requin bouledogue).
L’exposition est la présence d’un enjeu (individu) dans une zone d’attaque potentielle d'un requin. On considère généralement que cette exposition à l’aléa s’étend à l’ensemble du littoral réunionnais (Van Grevelynghe, 1994) (1) à l’exception des zones protégées par une barrière corallienne. L’exposition est ainsi faible voire quasi-nulle à l’intérieur du "lagon" de la côte ouest de l’île.
La vulnérabilité est la prédisposition de l’enjeu exposé à subir des dommages. Cette vulnérabilité dépend du type d’activité pratiquée. Elle semble moindre pour les pêcheurs sous-marins et les plongeurs mais maximale pour les surfeurs et les nageurs. Dans sa thèse, le docteur Arnaud (2002) (2) signale que les attaques de nageurs et de surfeurs sont plus graves car les morsures sont du type « mordu et emporté » alors que dans le cas des pêcheurs sous-marins elles sont du type « mordu et relâché ». Les morsures du type « mordu et emporté » engagent plus fréquemment le pronostic vital de la victime en raison de l’importance des atteintes artérielles (artère fémorale et tibiale notamment).
Si l’on se fie à cette définition du risque requin, la réponse à apporter à la crise qu’il a générée aurait dû porter sur les trois éléments qui le composent. Or, cette réponse s’est principalement concentrée sur l’aléa. La quasi-totalité des démarches entreprises depuis le début de la crise est aléa-centrée. De la mise en place de vigies à la capture de requins en passant par le souhait de poser des drumlines ou des barrières électromagnétiques, tout semble témoigner d’une volonté de limiter les attaques de requin. Une récente décision du tribunal administratif de Saint-Denis (19 juillet) suite aux récriminations du maire d’une commune littorale est même venue légitimer l’équation :
réduction du risque requin = réduction de l’aléa
Quelques voix se sont élevées ici et là pour signifier que la mitigation du risque requin n’est pas synonyme de réduction de l’aléa, mais, dans le concert d’échanges voire d’invectives post-attaques, elles n’ont pas été entendues.
Se saisir de la problématique du risque requin nécessite donc de s’intéresser à ses autres composantes notamment à l’exposition et à la vulnérabilité. Paradoxalement, c’est dans la foulée de la décision aléa-centrée de la justice administrative que s’opère cette démarche au plus haut niveau. Le gouvernement par l’intermédiaire de quatre ministres (Ecologie, Outre-mer, Jeunesse et sports et Pêche), s’est finalement décidé à proposer un « plan renforcé » privilégiant la prise en compte du risque requin dans sa globalité. Ce plan s’appuie notamment sur la prévention opérationnelle par le recours à des technologies innovantes, la création d’un observatoire du risque de requin ou encore la mise en œuvre de la charte de bonnes pratiques. Puis, c’est le préfet qui, suite aux recommandations de ce plan, a annoncé l’interdiction de la baignade et des activités de surf ou de bodyboard durant l’hiver austral, période propice à l’augmentation des attaques, dans la bande non protégée et non surveillée du littoral. Il s’agit d’une vraie rupture dans l’approche du risque requin, n’en déplaisent aux thuriféraires de la seule réduction de l’aléa.
Toutefois, si l’on se félicite de cette rupture dans l’approche du risque requin, il y a lieu de s’interroger sur le concept de gestion raisonnée ou sur celui de régulation tout comme il y avait lieu de questionner les prises à vocation scientifique (ciguatera). A partir de quel seuil de prélèvements peut-on affirmer que l’on pratique une gestion raisonnée ou une régulation ? Sur quels travaux s’appuie-t-on en sachant que l’étude menée par l’IRD (CHARC) n’a pas encore livré ses conclusions ?
On peut également s’interroger sur le rapport entre les plongeurs et le risque requin. De nombreux professionnels de ce milieu s’évertuent à affirmer qu’il n’y a aucune menace. Or, des études ont montré que des plongeurs ont déjà été attaqués par le passé à l’image de l’étude de l’Ifremer de 1997 (3) qui affirme que 42 % des victimes de requins entre 1972 et 1994 étaient des plongeurs. Doit-on attendre une éventuelle attaque de plongeur pour réglementer la pratique ou faut-il dès à présent évoquer le principe de précaution ?
Nous attendons des réponses claires à ce sujet.
Par ailleurs, la réponse à la vulnérabilité des surfeurs et des nageurs aux attaques de requins reste insuffisante. A quand le lancement d’études sur les équipements permettant de limiter la probabilité d’une morsure de squale (combinaisons, répulsifs, etc.) ?
Enfin, aucune mesure visant à développer l’acceptabilité de l’aléa, qui apparaît indissociable de l’exposition et de la vulnérabilité, n’a été prise. Trop nombreux sont encore ceux qui ont le sentiment de contrôle ou de maîtrise d'un milieu qui leur semble familier. Ils ont l’impression d’être épargné du fait de leur pratique régulière de l’espace maritime et n’ont pas, par conséquent, conscience de leur propre vulnérabilité. Aussi, cette acceptabilité de l’aléa, déjà présente dans une large frange de la population réunionnaise, gagnerait à être renforcée chez ceux qui n’ont pas intégré la dangerosité de l’espace maritime circum-réunionnais afin de rendre plus pertinentes les mesures de prévention.
Le Club de La Réunion ([email protected])
Références citées
(1) Van Grevelynghe G., 1994, Les requins à La Réunion : mythes et réalités, Thèse, Université de Lille.
(2) Arnaud N., 2002, Les requins dangereux dans le monde : étude bibliographique, Thèse, Université Paul Sabatier, Toulouse.
(3) Ifremer, 1997, Proposition pour la mise en place d’un programme contribuant à la gestion du risque requin dans le cadre de l’aménagement d’une aire de baignade dans la baie de Saint-Paul.


