Un Moment Donné

À deux encablures de la cathédrale de Bayeux, nous marchons dans la même direction. Elle est avec Bernie, une vieille copine à moi. Je suis en compagnie de Philippe et Richon, je m’écarte de mes copains pour embrasser Bernie, un bisou aussi pour Fabienne que je ne connais pas encore. À mon contact, elle s’immobilise net, c’est le coup de foudre, ses yeux papillotent. À ce moment précis, je sais qu’elle sera mienne dans peu de temps. Belle et plantureuse, je l’aime déjà. Je reluque ses avantages, sa bouche pulpeuse, ses cheveux châtain, la mèche blonde.
Elle est avec ses amis, je suis avec les miens, mes 2 copains fidèles. Le hasard fait que nous nous retrouvons dans le même resto. La soirée est arrosée, l’ambiance est sympathiquement chaude, les deux tablées se rejoignent.
La musique de fond poétise. Pour les faire revenir, Alain Souchon passe ses amours à la machine. C’est l’heure des présentations :
- Fabienne et toi… ?
- Moi c’est Gilles…
- Est-ce que tu aimes Souchon ?
- Je l’adore, c’est simplement que j’en suis jaloux, j’aimerai écrire comme lui !
- Tu sais danser ?
- Un peu, surtout les slows, c’est bien pour emballer !
- Je te préviens tout de suite, je n’aime pas les cons !
- Ça tombe bien, moi non plus !
Tard dans la soirée, j’arrache Fabienne à ses amis pour un dernier verre chez Philippe, à 10 km d’ici. Ensuite dans ma belle auto, je l’accompagne sur la plage du débarquement. Je suis en retrait, je ne pose pas de questions lorsqu'elle jette dans la mer quelques fleurs cueillies peu de temps avant en bordure d’une belle propriété, il est 3 heures du matin.
Nous reprenons la route dans un état alcoolique avancé. Je l’emmène chez maman dans la grande maison, le tour du propriétaire, une douche, au lit et nous faisons l’amour. J’aime son intelligence et ça me change de l’autre.
Fafa est veuve à 30 ans, je ne le saurai que plus tard. Son mari est décédé des suites d’un accident de moto dans les mêmes circonstances que Coluche. Elle n’a pas d’enfant, n’en désir pas et moi non plus.
Avant que nous nous décidions de changer d’air, de quitter cette France qui ne m’amuse plus, Fabienne rend son appartement qu’elle loue à Bayeux. L’espace de 2 mois, mon nouvel amour s’installe avec moi dans la maison de ma mère.
Nous entraînons maman dans la contestation pour les adieux de Jacques Gaillot à Évreux :
- On va m’prendre pour une folle ! Me dit maman.
Après la messe, on se tape le resto. Ça fait des frais, c’est moi qui paye.
Plus tard, nous descendons manifester contre la reprise des essais nucléaires, maman n’y est pas.
Nous ne nous quittons plus, Fabienne et moi :
- J’ai prévu cet automne de visiter l’île de la Réunion !
- Tu y vas seule, veux-tu que je t’accompagne ? Marmonnais-je.
Aussitôt dit, aussitôt fait, nous nous rendons à l’agence de voyage.
- Attention de ne pas prendre chaud ! Me dit le commandant de bord avant que je pose le pied sur la première marche de la passerelle. Une bouffée de chaleur, bienvenue à la Réunion !
Passée la douane, je récupère les bagages, j’enfile mon short. À peine dix minutes que nous sommes Fabienne et moi assis sur la pelouse adossés au palmier de l’aéroport sous le ciel de Gillot :
- Ça te dit de rester vivre ici ?
- Oui !
Deux heures après… Le coup de soleil sur ma jambe me fait souffrir, Fabienne s’en fout ! Nous sommes le nez collé au hublot. Destination… le Paradis ….
Beachcomber, spécialité professionnelle décriée par le parvenu Créole à la Réunion. Des personnes qui ont acquis une condition sociale et matérielle supérieure sans en avoir pris les manières.
Pendant mon cours séjour à l’île Maurice, je rencontre un Beachcomber pays et il ne gratte pas la plage. C’est la plage qui le démange, il ratisse large.
De Trou aux Biches à Mont Choisi, on est de connivence tous les deux chaque fois que l’on se croise sous les filaos.
Beachcomber, dragueur professionnel. Nous l’invitons Fabienne et moi pour boire un coup au petit snack à côté du commissariat. Sur un terrain immense avec sanitaires, nous campons pas très loin. C’est du camping gratuit, loin du vacancier fatigué par les années d’économies, prisonnier du Club Med, obsédé du sport imbécile, le quad et le ski nautique.
Nous avons un succès fou avec la merveilleuse population mauricienne. Spontanément, les mauriciens nous offrent tout et plus encore. Ils n’ont jamais vu de touristes vivre tout simplement. Mes hommages madame Île Sœur, je vous aime passionnément.
Avec Fabienne, je me murge à la bière Phoenix. Mon pote Beachcomber ne boit jamais d’alcool.
Il se présente comme le petit cousin d’Henri Salvador. Mon ami a du doigté, il effleure une croupe, il tâte à tâtons, la naissance d’un sein, le galbe d’une hanche. Il remonte en douceur, en douceur et profondeur. Il est beau, il sent bon le sable chaud, mon nouveau copain fait des massages extraordinaires à la pure huile de coco. D’une rombière, il en fait une princesse. Publicité assurée de bouche à oreille, son job joint l’utile à l’agréable, il a des relations, les époux sont exclus. Carnet de commandes bourré à craquer, séances de massage plein air sur le sable doré, sous le soleil exactement.
La seconde option se fait dans la stricte intimité avec la jolie touriste richissime, en l’absence du mari ou pas.
Nous rentrons en France via la Réunion.
J’ai le blues, je ne pense qu’à repartir. Nous remettons le couvert l’année suivante. Rebelote pour Maurice, même endroit même punition.
De retour une nouvelle fois en métropole, je vends les biens qui me reste, Fabienne aussi. L’année passe vite et nous partons vivre pour de bon à la Réunion.
Comptant les vacances à Maurice, 4 mois de bivouaque m’oblige à quelques contraintes. Même avec la voiture de location.
J’en ai ras-le-bol du camping, je ne veux plus entendre parler de déjeuner sur l’herbe. Je me dépense trop par rapport au plaisir procuré, c’est une corvée de faire la vaisselle à 100 mètres de la guitoune. Pour me brosser les dents, je profite d’un moment pour être seul. Quand je ressens les envies pressantes, c’est toute une tactique à régir.
Sous les filaos et les cocotiers au bord de l’océan, Fabienne et moi campons à Grand Anse. Les rouleaux de mer s’écrasent brutalement sur les rochers et ils claquent comme un gros pétard parmi le grondement sourd et continu du flux et reflux. Des gerbes d’eau jaillissent à plus de 15 mètres de hauteur. On s’adapte vite à ce vacarme, nous dormons dès la tombée de la nuit comme des bébés.
J’achète une Polo d’occasion et je rends la Renaud de location. Nous nous faisons un nouvel ami Malbar qui par ses relations nous dégote une case en bois sous tôle.
2 journées de boulot nous sont nécessaires pour rendre habitable l’endroit qui sert de dépotoir. Fabienne est une spécialiste de la peinture en bâtiment, elle en met autant parterre que sur les murs, le bananier qui est à proximité de la porte d’entrée a le droit lui aussi à son coup de pinceau. Je me coltine les poutres, le plafond et la pose du lino.
Une sensation de bonheur intense nous envahi, lorsque nous nous allongeons sur un vrai lit. Rebelote quand dans les deux heures qui suivent la livraison du frigo, je mets 2 glaçons dans les verres à whisky.
La cuisine est un petit cagibi extérieur, il y a seulement la place d’une seule personne pour préparer et faire mijoter le cari massalé et le rougail saucisses. La terrasse est ensoleillée toute la sainte journée, la chaleur n’est pas tenable. Quand arrive le soir, c’est plutôt bien.
Je trie les lentilles de Cilaos, je les lave, ensuite, je laisse gonfler le tout dans une eau claire avant de les cuisiner, j’ajoute dans la marmite 4 feuilles de kaloupilé, plus les saucisses créoles cuites à l’eau, égouttées et revenues dans l’huile bouillante auparavant. À côté, je fais le rougaille tomate, c’est trop bon. Le riz blanc accompagne cette recette délicieuse. Je mets du piment partout, je suis aux anges. Les avocats sont énormes, les bananes naines sont succulentes. Nous faignantons à l’ombre du cocotier, du goyavier, du bananier. Tout le contraire de la métropole, les journées commencent dès 5 heures et nous nous couchons avec les poules. Fabienne ne lit presque plus depuis que nous vivons ensemble, elle me le reproche souvent. Je la comprends, je suis comme un enfant, j’aime que l’on s’occupe de moi.
Réduit au minimum, j’ai la volonté de rendre possible le fait de vivre sereinement plutôt que de me vautrer dans le superflu et subir de l’extérieur un climat délétère.
J’écoute France Inter, je regarde le 13 heures sur la 2 et je parcours le JIR et le Quotidien.
Je n’ai pas le courage d’ouvrir un livre mais je rêve d’être invité chez Pivot, même pour m’entendre dire :
- Ce n’est pas pour votre bouquin que je vous ai invité parce qu’il ne vaut pas un clou, mais seulement pour le sujet de l’émission !
Derrière la case, le champ de cannes à perte de vue empêche un vis-à-vis de voisinage. Fabienne brosse le linge, nous n’avons pas de machine à laver. Pour la douche, j’ai noué avec une ficelle un tuyau d’arrosage à la grosse branche du vieux manguier.
Je bois trop, au point de ne plus me souvenir de ce que j’ai mangé la veille au soir. Fabienne aussi, c’est comme si Bernard Buffet et Simone Signoret vivaient ensemble. Le rhum charrette fait 49°, c’est la mort à petit feu. Je fais des breaks de 2 ou 3 semaines, mais nous rattrapons le temps perdu à chaque rechute. Mes cuites sont terribles, pitoyables. Je me mets minable au rhum citron, le jour de la mort de François Mitterrand.
Nous nous engueulons sur des sujets qui n’en vaillent pas la peine. Je fume trop, Fabienne aussi, 4 paquets de clopes par jours à nous deux. Une maigre consolation tout de même, je ne me suis jamais relevé la nuit pour boire autre chose que de l’eau.
- T’es vachement plus cool quand tu tires sur un joint ! Me dit-elle sérieusement.
Notre amour explose, quand sa sœur vient foutre sa merde. J’en mets une à la porte, l’autre suit. Je me retrouve seul en milieu inconnu, à 10.000 kilomètres de chez moi. Je ne ressens aucun malaise, je commence par être blindé.
Je touche le RMI et je suis en vacances toute l’année. De temps en temps, je fais un stage d’apprentissage rémunéré. J’ai mon CAP de cuisinier, très utile pour un solitaire comme moi.
Je suis plongeur dans un restaurant réputé de Saint Pierre. Les horaires sont pénibles. Perfectionniste, je passe les couverts au vinaigre. Les serveurs m’aiment bien, fourchettes, cuillères et couteaux sont nickel.
En tête à tête, Armant le directeur me retiens à déjeuné :
- Qu’est-ce que vous faites-là, Gilles ?
- Je travaille monsieur !
- Ce n’est pas un job pour vous !
Au chômage, je suis fainéant et, quand je bosse je ne suis pas à ma place. Un moment donné il faut arrêter avec ça !
Il prêche dans le désert, celui qui s’aperçoit tout à coup que la vie n’est pas juste. Disant la phrase passe-partout, il sait qu’il n’aura pas grand monde pour le contredire. Ceux qui l’écoutent verront son parcours jalonné d’insuccès. Malheureusement, il n’est pas un cas isolé. Nous sommes tous concernés par la sottise humaine.
Quand sa raison oscille entre tout et son contraire, les droits et les devoirs, il aimerait freiner des quatre fers mais personne ne l’écoute dans cette cacophonie planétaire. Tout petit la planète, pas faire de vagues. Le grand n’importe quoi continue inexorablement sa route, rien ne change dans le sens souhaité et en prime il aura le pire. Les scandales politiques n’ont jamais autant continués que lorsqu'au début des affaires, les rois de la magouille pris les doigts dans le pot de confiture, disent qu’il faut à un moment donné arrêter avec ça !
j’ai une toute autre vision de la vie sur Terre. Je veux être un homme heureux avec l’espoir que demain sera vachement mieux.
Le sentiment de réussite est souvent relatif à une succession d’échecs.
Gilles Bayet


