Stérilisation animale : Fermer le robinet des naissances pour stopper les mises à mort

"Stérilisez". Les associations de protection animale de l’île ne cessent de le marteler. Ce geste, qui permet d’éviter la prolifération, est si important qu’il dispose d’une journée mondiale le quatrième mardi du mois de février, soit ce 22 février. À La Réunion, où l'errance animale est un véritable fléau, l'enjeu est considérable.
Des problématiques multiples
Outre la problématique évidente du bien-être animal, l'errance animale a de multiples conséquences. Déjà, elle a un coût élevé pour la collectivité. "Chaque année, 2,7 millions d’euros sont dépensés pour le fonctionnement des fourrières et le ramassage des cadavres d’animaux", indique la préfecture dans son guide des maires édité en 2020. En complément, environ 400.000 euros annuels sont engagés dans les campagnes de stérilisation. Par ailleurs, l’errance animale et les cadavres d’animaux sur les routes influencent négativement l’image touristique de l’Ile de La Réunion. À cela s'ajoute l'impact sur les professions d’élevage, "du fait d’attaques de troupeaux ou de cheptels, et engendre des pertes de production".
Autre problématique : la sécurité. Les animaux errants représentent de véritables dangers à la fois pour les usagers de la route. Les risques de morsures sur la population sont aussi à prendre en compte. Enfin, d'un point de vue sanitaire, l’errance animale est un facteur de diffusion de maladies animales ou de parasites. Sans compter "la peur et l'agacement liés aux nuisances, qui vont générer de la violence envers les animaux", note Laurie Carlotti, de l'association Pa d'Ac, qui, outre ses actions judiciaires, accompagne les foyers en se basant sur le lien qui unit l'animal à son propriétaire.
Stériliser pour stopper les naissances
Stériliser consiste à ôter chez l’animal la faculté de se reproduire. C’est une opération chirurgicale effectuée par un vétérinaire qui peut concerner aussi bien les femelles que les mâles (il s'agit généralement dans ce dernier cas de castration). Alors qu’une chienne peut faire deux portées par an, de 4 à 12 chiots à chaque portée, le nombre de naissances est exponentiel. Prenez deux chiens, vous en aurez rapidement des milliers. "1 chienne stérilisée = 400 naissances évitées sur 3 ans" (estimation incluant les descendants), informe d'ailleurs la campagne de communication "Out Zanimo, Okup a li" réalisée dans le cadre du plan de lutte contre l’errance animale entre l’Etat, les intercommunalités et le groupement vétérinaire GEVEC (devenu Vétérinaire pour tous). Une chatte stérilisée permettrait quant à elle d'éviter 600 naissances sur 3 ans.
La stérilisation apparaît donc comme le moyen de fermer le robinet des naissances. "Elle est efficace parce qu'elle est définitive. C'est le seul moyen de limiter les naissances sans impacter la santé de l'animal", note Laurie Carlotti (Pa d'Ac)."Bien au contraire même, puisque les femelles qui font portée sur portée ont tendance a développer des tumeurs mammaires."
Des campagnes jugées insuffisantes
Face à l'ampleur du phénomène de l'errance animale, les intercommunalités, aidées par l'Etat, organisent des campagnes de stérilisation. Mais "l’argent dévolu aux campagnes de stérilisation est nettement insuffisant", commente Ghislaine Loger, ex-secrétaire du CRAPA (de 2013 à 2017) et administratrice de la page Facebook Campagnes Stérilisation 974, destinée à promouvoir cette méthode et renseigner les propriétaires sur les démarches à effectuer. "Les deux mauvaises élèves sont les deux intercommunalités du Sud (CIVIS et CASUD), qui font des campagnes très courtes", pointe-t-elle du doigt - ces deux intercommunalités ayant toutefois un refuge sur leur territoire. "Les mieux organisées sont la CINOR et le TCO". Notons tout de même que ni le TCO ni la CIREST ne disposent pour l'heure d'un refuge.
Nous avons sollicité les cinq intercommunalités pour connaître leur politique de stérilisation. Seules la CINOR et la CIREST ont répondu à nos questions : pour les deux, une campagne est en cours, réservée aux foyers non imposables et limitée à 2 femelles par an et par foyer. À titre d'exemple, en 2021, la campagne de la CINOR a permis la stérilisation de 1917 femelles (chiennes et chattes). Celle de la CIREST a permis la stérilisation de 1358 animaux avec 177.321,23 euros de budget.
Pour Ghislaine Loger,"il faudrait tripler, si ce n'est plus, le budget", mais aussi "harmoniser les conditions sur toute l'île" et améliorer la communication. "Le Sud est lamentable, ne donne aucune information. Les interlocuteurs au téléphone eux-mêmes ne savent rien. Les gens qui y ont déposé leur dossier attendent une éternité quand ils ne se voient pas reportés à l'année suivante", regrette-t-elle. "Difficile d'attendre de la responsabilité des gens quand on ne l'est pas soi-même".
Le rôle des maires
Interdite en métropole, la méthode "capturer, stériliser, relâcher" est permise dans les départements et territoires d’Outre-mer par l’article R. 271-10 du Code Rural et de la Pêche Maritime qui prévoit que le maire peut, par arrêté, faire procéder sous la responsabilité d'un groupe d'habitants de la commune, à la capture des chiens non identifiés, vivant en état de divagation sans propriétaire ou sans gardien particulier, afin de procéder à leur identification et à leur stérilisation, préalablement à leur relâcher
Une méthode pour laquelle milite Anne Chevillot, rédactrice d'un mémoire sur l'errance animale à La Réunion réalisé dans le cadre d'un diplôme universitaire "Animaux et sociétés" à l'Université de Rennes. "Cette méthode permettrait d’élaborer progressivement des plans de stérilisation et de castration de plus grande ampleur", estime-t-elle.
Si elle apparaît comme une solution particulièrement intéressante pour les chats en termes de niche écologique, il n'y a pas de consensus pour son utilisation chez les chiens. Une évaluation comportementale devrait en effet être réalisée afin de déterminer si l'animal peut être relâché dans la commune sans risque pour la population. Mais encore faut-il que les maires acceptent de jouer le jeu, ces derniers ayant une responsabilité dans la gestion de l’errance animale sur leur commune.
Des freins administratifs
Un autre frein vient selon elle du fait que l’identification est payante pour certaines intercommunalités. Si l’argument avancé est de responsabiliser les propriétaires, "ce n'est pas une bonne chose car elle retient certains d' y aller", estime Ghislaine, qui dénonce en outre les pratiques douteuses de certains vétérinaires. "Il y a aussi un abus de certains vétos qui réclament en supplément de l'opération les antibiotiques, anti-douleur et anti-inflammatoires, ce qui est déjà contestable mais souvent ils en majorent les prix", indique-t-elle, invitant les bénéficiaires à se renseigner en amont.
Pour Hélène Rondeau, présidente de Vétérinaire pour tous, si ces campagnes ont le mérite d'exister, "le budget alloué n'est pas suffisant tant que l'on n'a pas résolu le problème. Nous, au niveau de la profession, nous sommes pour la stérilisation massive". La vétérinaire confie une certaine lassitude de la profession face à des barrières : "Beaucoup de bonnes actions pourraient se faire s'il n'y avait pas ces rouages administratifs. C'est décourageant". Quant à la stérilisation obligatoire (au même titre que l'identification, qui l'est déjà), elle estime que "cela pourrait être un axe de réflexion très important".
Les euthanasies réalisées à La Réunion représentent 20% des euthanasies nationales
En l’absence de stérilisations suffisantes et vu l’ampleur du phénomène de l’errance, l’euthanasie est monnaie courante à La Réunion : 1 euthanasie sur 5 pratiquée en France est réalisée sur notre île. Un chiffre édifiant. Chaque année, les fourrières de l'île de La Réunion prennent ainsi en charge en moyenne 11.500 chiens et chats errants, selon les données délivrées par les services de la préfecture dans son "guide des maires". Environ 85 % de ces animaux sont euthanasiés, soit près de 7.250 chiens et 2.250 chats par an.
Largement utilisée, donc, aux quatre coins de l'île, l’euthanasie n'en demeure pas moins un acte lourd de sens dont les agents en première ligne peuvent témoigner. "Avant qu'on commence à aller chercher les animaux, il y a un silence. Ça devient mécanique. C’est un peu comme si on se mettait en off pour pouvoir supporter", nous confiait l’an dernier Loïc (nom d'emprunt), agent de fourrière, pointant du doigt les propriétaires ne prenant pas leurs responsabilités mais aussi la méthode choisie par les collectivités qui "suppriment le problème" des administrés en supprimant des animaux, ce qui ne permet pas de les responsabiliser.
"On en a marre de faire ce boulot de bourreau"
"Au niveau de la profession, on a un épuisement", confie Hélène Rondeau. "Actuellement, on ralentit les euthanasies. C'est loin d'être agréable et ce n'est pas notre vocation". Car l'euthanasie n'est censée intervenir que si elle est indispensable et que le maximum a été fait pour sauver l'animal. Or, ce sont souvent des animaux en pleine santé qui reçoivent le produit létal. Par cette action, les vétérinaires comptent tirer la sonnette d'alarme : "On en a marre de faire ce boulot de bourreau."


