Sourire de clown

Cher Front National, chers électeurs du front National, chers réunionnais partisans du front national,
Vous vous dîtes désirer une politique identitaire, vous battre pour un droit particulier, celui d'être «soi-même». Sur le papier, quelle plus belle lutte que celle de l'identité, quel beau combat que de chercher à être soi. Mais il semblerait que votre si douce France ait oublié, sans doute à cause de sa discrétion en vue de sa petite taille, ce petit bout d'île portée et cachée par les vagues au fin fond de l'océan indien. Lutter pour le droit d'être «soi-même», le bon terme ne serait-il pas plutôt d'être «vous-même»? Car bien que je sois française, mon identité ne semble pourtant pas être identique à la votre, mon «moi-même» n'a pas très envie d'être associé à votre «vous-même». Renoncer à mon identité pour vos beaux yeux: hors de question. Je ne vous autoriserai pas à la définir à ma place, ni même en mon nom. Certains diraient que je suis ni blanche, ni noire. Je m'accorde plutôt à dire que je suis à la fois blanche et noire. Mon père était métisse, avait la peau mate et les cheveux chinois, ma mère est blanche au cheveux crépus, ma sœur est blanche aux yeux verts et avait les cheveux lisses, mon petit frère était blond aux yeux bleus... Et moi dans tout ça? J'ai la peau mate, ni noire, ni blanche, mais mate. Je suis brune, j'ai les cheveux bouclés et les yeux noisettes. Alors qu'ailleurs, les regards et les interrogations étaient toujours portés sur ma différence, sur ce décalage entre nos couleurs de peau; ici, à la Réunion, il n'a toujours été question que d'un beau mélange. Mes ancêtres étaient chinois, indiens, allemands, africains... Jamais on ne m'a demandé si mes ancêtres étaient gaulois, ni même si j'étais française. Jamais. Mais plutôt «es-tu italienne?», «espagnole?», «libanaise?», «brésilienne?», «marocaine?», «tunisienne?» … Mon copain, répond toujours à ces gens là en disant que je suis une fille du monde. Peut-être bien que parce qu'être française, ou même Réunionnaise c'est avoir la possibilité d'être tout à la fois. Je ne suis pas une enfant de la France, je ne suis pas une enfant de la Réunion. Je suis une enfant du monde.
Et dans mon monde, il est possible d'entendre cet homme murmurer en lisant le coran chaque matin dans le bus et voir tout le monde autour de lui chuchoter sans qu'on le leur demande, pour ne pas interrompre, ou même juste pour l'écouter. Il est possible de voir ces femmes aux origines indiennes rompre avec le mariage traditionnel et opter pour des robes de mariée rouge saillante à l'église et voir leurs filles d’honneurs arrivées en sari. Il est possible de voir la messe du dimanche célébrée par un chinois, il est possible de voir athée, chrétiens, malbar, turque se confondre pour restaurer une église. Dans mon monde quand on invite les copains à la maison, on prépare toujours plusieurs viandes, spontanément. Dans mon monde on ne dit pas «J'ai 5 amis musulmans», «2 amis comoriens», car la question ne se pose même pas, dans mon monde il n'y a pas de quotta. Dans ce monde, il est possible de connaître aussi bien les dates du ramadan que celles du carême, qu'il soit hindou ou chrétien. Il est possible d'accorder la même importance à la danse du dragon qu'à la marche sur le feu ou qu'à la messe de noël. Dans ce monde, les plus beaux souvenirs de mon père, sont ces danses partagées sur du séga, danse originaire d'Afrique. Je vis là où les coutumes s’entremêlent si bien que parfois on en oublie d'où elles proviennent.
Au delà de tout ce que pourrait amener le front national, je pensais que le simple fait que vos fondateurs et certains de vos membres appartenaient à l’extrême droite la plus violente et néofasciste suffirait à ne pas vous porter de l'intérêt. Voter pour la violence, le racisme et l'antisémitisme alors qu'on porte le nom de «Réunion», reste pour moi un paradoxe incompréhensible. Je nous pensais exemple, je nous pensais si loin, si loin de vous. Je pensais que le simple fait de se réveiller sur cette île contribuait à avoir foi de nouveau en l'humanité. Il semblerait que ce monde soit devenu une utopie, peut-être bien que nous nous sommes construit un monde imaginaire. Je dis «nous» car je m'accorde encore un peu de naïveté à penser que nous sommes encore un «nous». Il semblerait que vous avez su, vous et vos électeurs, transformer ce monde en une sorte de mirage. Aujourd'hui la Réunion ne porte plus bien son nom car elle vote Front National. Je ne suis plus blanche, plus noire. Je suis rouge sang.


