Saint-Benoît : sur les traces de l'ancienne passerelle oubliée de Bethléem

Tout le monde connaît Bethléem pour son aire de pique-nique, les berges de la rivière des Marsouins ou sa vieille chapelle. Pourtant, à quelques centaines de mètres des familles venues profiter de la fraîcheur, un sentier discret mène à des vestiges presque effacés par la végétation. À Saint-Benoît et à La Réunion, l'histoire est souvent à quelques pas des sentiers battus.
On l'avait oubliée, elle est pourtant toujours là, défiant les éléments et le temps qui passe, presque prête à reprendre du service…
Pendant longtemps, cette passerelle n'était plus qu'un souvenir raconté par quelques anciens. Les recherches menées par l'association Somin Sarèt dans les archives départementales ont permis de retrouver son plan d'origine, avant que les bénévoles ne localisent, sur le terrain, les deux piles encore debout, dissimulées sous la végétation.
« On savait qu'elle avait probablement existé. Quand on a retrouvé les plans aux archives, on s'est dit qu'il fallait aller vérifier sur le terrain. On a fini par retrouver une première pile, puis la seconde en face. Les escaliers taillés dans la falaise existent encore eux aussi », raconte Marc Munich, président de Somin Sarèt.
À première vue, il ne reste que deux piles de pierre perdues dans la végétation. Mais en y regardant de plus près, apparaissent encore les vestiges des câbles de suspension et, à l'arrière, le massif d'amarrage qui les maintenait. Les derniers témoins d'une passerelle aujourd'hui disparue.
Cette passerelle en bois suspendue par des câbles métalliques permettait de relier Bethléem à l'îlet Coco. Large d'un mètre, elle permettait aux habitants de franchir la rivière pour rejoindre l'école, la chapelle ou encore les différents quartiers de la vallée.
La passerelle surplombait d'environ 8 mètres la rivière qu'elle traversait sur une quarantaine de mètres. Aujourd'hui, seuls les ouvrages maçonnés ont résisté au temps.


Un lieu que tout le monde connaît... sans vraiment le connaître
Cette découverte illustre parfaitement la richesse patrimoniale du site.
« Les gens viennent pique-niquer à Bethléem sans imaginer qu'ils sont au milieu d'un ancien îlet habité », commente Jean-Cyrille Notter, géographe et administrateur de l'association.
Bien avant de devenir un lieu de promenade, Bethléem est d'abord un refuge. Au XVIIIᵉ siècle, alors que les incursions de pirates inquiètent les habitants du littoral, plusieurs familles s'installent dans la vallée de la rivière des Marsouins, à l'abri des attaques. Le chroniqueur Auguste Roussin rapporte qu'on y trouvait « 500 à 600 personnes ne se nourrissant que de pêche et de chasse. La plupart naissent, vivent et meurent sans être sortis de ce refuge, où la civilisation n'a jamais pénétré ».


En 1855, Amélina Pignolet de Fresnes, épouse du gouverneur Hubert Delisle, y fonde un ouvroir destiné à accueillir de jeunes filles en difficulté ainsi qu'une chapelle, aujourd'hui dédiée à Notre-Dame de Fatima. Géré par les Filles de Marie, l'établissement leur apprend la lecture, l'écriture, la couture et les prépare à une vie autonome. L'arrivée des religieuses transforme progressivement le site : Bethléem est érigé en paroisse en 1860 et une école y accueille, quelques années plus tard, une quarantaine de pensionnaires et une vingtaine d'élèves externes.
Aujourd'hui, si l'îlet a disparu, la petite chapelle, les vestiges de l'ancien gîte, les murs en pierre sèche et les autres ouvrages maçonnés rappellent encore cette époque.


Lire les pierres comme un livre d'histoire
Là où le promeneur passe sans s'arrêter, Marc Munich et Jean-Cyrille Notter déchiffrent les traces laissées par ceux qui ont aménagé les lieux : un mur de soutènement en pierre sèche, construit sans mortier, les restes d'une terrasse où s'élevait une habitation, un ancien caniveau destiné à détourner les eaux de ruissellement ou encore les fondations de bâtiments aujourd'hui disparus.
« Toutes ces pierres racontent une histoire », résume Jean-Cyrille Notter. « Elles racontent l'organisation du territoire, les anciens chemins, les ouvrages hydrauliques, mais aussi le travail de ceux qui les ont construits. » Autant de vestiges du passé qui ne demandent qu'à raconter leur histoire.
En amont, en descendant le chemin d'accès bétonné qui serpente vers la rivière — ponctué des étapes d'un chemin de croix qui nous rappelle que le site est aussi un lieu de pèlerinage — ils nous montrent les stigmates de Garance, dont les vents ont laissé une trace indélébile sur les arbres situés sur l'autre rive. Des cicatrices comme autant de véritables coups de lame.


Un hommage aux bâtisseurs oubliés
Ces murs, ces ponts, ces terrasses et chemins sont autant de témoins du savoir-faire des bâtisseurs de l'époque.
Nombre d'entre eux ont été réalisés en pierre sèche, une technique consistant à assembler les blocs sans aucun liant. Une méthode qui permet aux ouvrages de résister aux mouvements du terrain et aux crues grâce à leur souplesse naturelle.
Pour Marc Munich, l'objectif est aussi de rendre hommage à leurs bâtisseurs.
« Les premiers murs ont été construits par des esclaves, puis par les engagés. On oublie souvent que derrière ces ouvrages, il y a des hommes, souvent aux mains non libres, qui ont façonné nos paysages. »

Faire revivre la passerelle... le temps d'un week-end
Lors des prochaines Journées européennes du patrimoine, les 19 et 20 septembre, Somin Sarèt entend faire revivre ce passage oublié.
Les bénévoles sont en train d'ouvrir le sentier permettant d'accéder aux piles de l'ancienne passerelle. Une tyrolienne doit être installée entre les deux rives afin de permettre au public de (re)traverser à niveau la rivière, sur les traces des anciens habitants. Le retour s'effectuera ensuite en canoë sur la rivière des Marsouins, mêlant découverte historique et animation ludique.
Depuis plusieurs années, Somin Sarèt recense ponts-cadres bicentenaires, anciens canaux, chemins pavés et ouvrages en pierre sèche parfois dissimulés sous la végétation. Autant de vestiges qui font revivre un patrimoine méconnu, parfois oublié, et pourtant souvent sous nos yeux.
La (re)découverte de la passerelle de Bethléem en est la plus belle illustration.

À vos appareils photo ! Un concours sur les traces du patrimoine oublié
Une démarche qui se poursuit aujourd'hui avec le concours photo « Fé sort nout zistwar », lancé jusqu'au 16 août. L'objectif est simple : inviter chacun à porter un regard neuf sur ces vestiges que l'on croise parfois sans même les remarquer.
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À Saint-Benoît et à La Réunion en général, l'histoire ne se trouve pas seulement dans les livres ou les archives. Elle nous attend bien souvent au détour d'un sentier, derrière un vieux mur ou au bord d'une ravine, pour peu que l'on prenne le temps de regarder.
Toute personne disposant de renseignements, de photographies, de documents ou de souvenirs concernant l'histoire de l'ancienne passerelle de Bethléem est invitée à prendre contact avec l'association à l'adresse : [email protected].



