"Retour à la normale" : Alek Laï-Kane Cheong veut tourner la page du "système Gironcel"

Cent jours après son élection, le maire de Sainte-Suzanne assume un début de mandat marqué par des décisions difficiles. Face à une commune qu'il dit avoir trouvée "à la limite de la faillite", Alek Laï-Kane Cheong revendique une rupture avec ce qu'il appelle le "système Gironcel", qu'il décrit comme un fonctionnement où "le mérite, le sens de l'effort et la valeur du travail ont été foulés aux pieds". Réorganisation des services, remise à plat du temps de travail, non-renouvellement de CDD, baisse des subventions aux associations, accusations de "chasse aux sorcières" ou encore de "familiaucratie" : le nouveau maire répond aux attaques et rumeurs et défend une méthode qu'il résume par un "retour à la normale".
Cent jours. C'est le cap symbolique que vient de franchir Alexandre Laï-Kane Cheong. l'occasion d'un premier bilan.
Trois mois après son arrivée à l'hôtel de ville, le nouveau maire reconnaît que le costume est "lourd à porter", de par la situation de la collectivité, mais l'ancien professeur de philosophie assure ne rien regretter de son choix, lui qui est allé retrouver ses anciens élèves de terminale le matin des résultats du baccalauréat.
Lire aussi : Sainte-Suzanne : de la kaz mamie à la mairie, le parcours d'Alexandre Laï-Kane-Cheong
"Je n'aurais pas pensé que la salle de classe, l'interaction avec les élèves puissent finir par me manquer (...) Mais aujourd'hui, je ne me verrais nulle part ailleurs. Je crois que je suis complètement à ma place. J'aime énormément Sainte-Suzanne et je suis fier, en tant qu'enfant de Sainte-Suzanne, de pouvoir, à travers ce mandat de premier magistrat, rendre à ma ville tout ce qu'elle m'a donné."
Une citation pour résumer ces cent premiers jours ? Le maire convoque Nietzsche : "Féconder le passé, enfanter l'avenir : que tel soit mon présent. Oui, le présent est difficile à la mairie de Sainte-Suzanne."
Une manière d'introduire un entretien dans lequel il revient sur les premières mesures prises depuis son arrivée, le cap qu'il entend insuffler, sa réponse aux critiques, mais aussi l'héritage laissé par son prédécesseur.

Le "système Gironcel" ? Un système de "privilèges"
Plus que le déficit ou les difficultés financières, c'est le fonctionnement même de la collectivité que le nouveau maire dit avoir voulu remettre en cause.
Interrogé sur ce qu'il entend par "système Gironcel", qu'il évoque à de nombreuses reprises au cours de l'entretien, Alek Laï-Kane Cheong livre une réponse sans détour : "Ça a d'abord été un mépris à l'endroit du tissu productif local, des TPE et des PME du territoire. Par contrecoup, ça a aussi été un système de rémunération déséquilibré au sein de cette collectivité, où le mérite, le sens de l'effort et la valeur du travail ont été relativement foulés aux pieds, piétinés."
Pour le maire, le problème dépasse largement les seuls chiffres.
"Aujourd'hui, on découvre des choses complètement sinusoïdales (...) qui ne consacrent plus les principes de justice et d'équité au sein du capital humain de la collectivité. Au fond, ne pas piloter une organisation par le mérite, par la compétence et par la perspective de carrière, c'est prendre le risque de semer du trouble au sein des équipes municipales et, pire encore, de dégrader la qualité du service public à Sainte-Suzanne."
C'est au nom de cette recherche "d'équité" qu'il justifie aujourd'hui la réorganisation des services, la remise à plat du temps de travail, la révision des contrats à durée déterminée ou encore la nouvelle méthode d'attribution des subventions aux associations.

Une commune "à la limite de la faillite"
Le constat financier est tout aussi sévère. Est-il le maire d'une commune en "faillite" ?
"À la limite, oui. Quand nous avons pris nos fonctions, et encore aujourd'hui, on peut dire que la commune est à la limite de la faillite, ou à la limite de la ruine."
Le maire rappelle que le déficit, évalué dans un premier temps à douze millions d'euros, dépasse désormais les quatorze millions après l'adoption du Compte financier unique. On retrouve plusieurs millions d'euros de charges sociales impayées auprès de l'Urssaf, près de quatre millions d'euros de dettes envers des entreprises locales et une masse salariale qui atteint désormais 29 millions d'euros, soit plus de 60 % d'un budget d'environ 47 millions d'euros.
Un chiffre interpelle particulièrement le nouveau maire : les dettes fournisseurs.
"Scandaleux"
"Les squelettes que nous avons retrouvés, ce sont principalement ces dettes fournisseurs (...) Je trouve cela scandaleux pour des TPE et des PME locales qui ont réalisé un travail pour la collectivité, du moins lorsqu'il a bien été réalisé, et qui n'ont jamais été payées. Aujourd'hui, malheureusement, Sainte-Suzanne détient un triste record : nos délais de paiement dépassent 170 jours. Nous sommes les plus mauvais payeurs publics de La Réunion."
L'élu s'interroge également sur le fait que certaines entreprises aient continué à travailler pour la commune malgré ces impayés.
"Avec le temps, il devient parfois difficile de vérifier l'intégralité des prestations effectuées. Je trouve aussi très surprenant que des entreprises aient continué à travailler avec la collectivité alors qu'elles n'étaient pas payées, parfois une fois, deux fois, trois fois."
Il n'exclut d'ailleurs pas que certains éléments puissent, à terme, être transmis à la justice.

Un déficit passé sous les radars ?
Parmi les premières questions qu'il dit avoir posées figure celle des contrôles exercés par l'État.
"C'est exactement la question que nous nous sommes posée à notre arrivée (...) Comment l'ensemble des contrôles de légalité, les contrôles de la Chambre régionale des comptes, n'ont-ils pas permis de mettre en évidence de tels manquements ?"
Selon lui, plusieurs alertes avaient bien été formulées entre 2013 et 2020, mais sans caractère contraignant. Des alertes qui n'ont pas empêché la situation de continuer à se dégrader.
Le maire rappelle que les charges de personnel ont continué de progresser depuis 2020. La commune compte aujourd'hui 564 agents pour 25.000 habitants, avec un taux de 55 % de fonctionnaires et stagiaires, présenté comme "largement supérieur à la moyenne départementale", dans les orientations budgétaires.

"Nous ne demandons pas aux agents de travailler plus"
S'il y a une expression qui revient tout au long de l'entretien, c'est bien celle de "retour à la normale".
Le maire rejette l'idée d'une révolution au sein de l'administration et préfère parler d'un retour à des règles communes : "En réalité, il ne s'agit même pas d'une transformation. Il s'agit simplement d'un retour à la normale."
Depuis plusieurs semaines, la municipalité réunit ainsi les ATSEM, agents de restauration, agents techniques et accompagnateurs de bus afin de leur présenter la nouvelle organisation qui entrera en vigueur à la rentrée. La mutualisation des missions, déjà appliquée par une partie des agents depuis une dizaine d'années, sera généralisée.
"Pour ces agents, appliquer ce principe de mutualisation et le généraliser à l'ensemble des métiers de la vie scolaire, c'est tout simplement une question de justice et d'équité."
Lire aussi : "Il y a des alternatives au tout enfouissement" : Alexandre Laï-Kane-Cheong veut changer de cap au SYDNE
Le maire cite également l'exemple de certains agents présentant des soldes d'heures débiteurs envers la commune.
"Lorsque l'on fait le calcul des heures non effectuées, on arrive parfois à des écarts de près de 800 heures par an. Cela signifie que nous ne demandons pas aux agents de faire davantage d'heures (...) Nous leur demandons simplement de revenir à un fonctionnement normal, celui d'une collectivité qui respecte le temps de travail réglementaire."
Pour Alek Laï-Kane Cheong, il ne s'agit pas de sanctionner les agents, mais de remettre en place des règles "identiques pour tous".

"Je n'ai pas vocation à regarder dans le rétroviseur"
Quel a été son premier message adressé aux quelque 560 agents communaux ? Alek Laï-Kane Cheong assure avoir voulu tourner la page sans régler de comptes.
"Le discours a été très simple. Je l'ai répété plusieurs fois : je n'ai pas vocation à regarder dans le rétroviseur. L'élection est terminée. Les habitants de Sainte-Suzanne nous ont confié la conduite des affaires de la commune avec une volonté de changement."
Pour le maire, ce changement ne consiste pas à rechercher des responsabilités individuelles mais à rompre avec un mode de fonctionnement.
"Pour nous, le changement signifie simplement rompre avec un système qui a gangrené cette collectivité pendant plus de vingt ans (...) Nous voulons simplement un service public efficace, avec des agents qui disposent des meilleures conditions de travail, d'hygiène et de sécurité."

"Ceux qui grincent des dents bénéficiaient du système"
Le maire reconnaît néanmoins que certaines décisions ne sont pas sans provoquer des tensions. Depuis son arrivée, des accusations de "chasse aux sorcières" ou de règlements de comptes envers certains agents se font entendre.
Il balaie ces critiques : "Je pense que ceux qui grincent des dents aujourd'hui sont principalement ceux qui bénéficiaient des privilèges du système Gironcel. Et, par souci d'équité, de justice et parce que nous voulons incarner le changement, nous devons mettre fin à ce système de privilèges."
Lors de la présentation de ses orientations budgétaires, la municipalité avait notamment pointé un régime indemnitaire jugé "très favorable", évoquant des situations où certains agents percevaient des niveaux de primes élevés au regard de leurs fonctions.
Le rapport s'étonnait notamment que "certains agents d'exécution perçoivent une rémunération supérieure à des agents qui sont en responsabilité" et faisait état de fiches de poste ou de missions parfois redondantes. Certaines primes atteignaient jusqu'à 950 euros par mois.
Le maire assure toutefois ne pas agir selon des critères politiques : "Je n'ai pas vocation à regarder les convictions politiques des agents. Chacun est libre de ses convictions politiques et je les respecte profondément. Je suis profondément démocrate."

"Je n'ai pas été élu pour annoncer de mauvaises nouvelles"
Le retour à l'équilibre budgétaire passe également par des décisions particulièrement sensibles et difficiles à prendre. Selon nos informations, près de 70 % des quelque 120 CDD présents au sein de la collectivité ne sont pas renouvelés.
Le maire reconnaît le caractère douloureux de ces choix : "Ce sont des décisions qui ne sont pas simples (...) Ce n'est pas agréable de dire à une mère ou à un père de famille que la relation de travail prend fin, même temporairement. J'insiste sur ce terme : temporairement."
Il rappelle dans le même temps la forte augmentation du nombre de CDD durant les derniers mois de l'ancienne mandature, conduisant selon lui à des doublons, voire à des "triplons" dans certains services.
"Je n'ai pas été élu maire de Sainte-Suzanne pour annoncer de mauvaises nouvelles. Mais être élu pour conduire les affaires de la commune, c'est aussi avoir le courage de prendre des décisions. Et parce que je prends des décisions, j'accepte aussi d'être jugé."
En parallèle, la commune espère bénéficier d'un accompagnement financier de l'État via le dispositif COROM. Sans annoncer officiellement son obtention, le maire évoque un probable avis favorable portant sur un montant compris entre 2,3 et 2,8 millions d'euros.

Le délicat dossier des associations
Après les agents, les associations sont elles aussi appelées à participer à l'effort de redressement. Le budget qui leur était consacré sous la précédente mandature, estimé à 1,8 million d'euros pour 186 associations, sera réduit de plus de moitié. Pour comparaison, Saint-André a voté cette année une enveloppe de 1,6 millions d'euros à destination de 131 associations.
Une baisse assumée par le maire, qui insiste davantage sur la méthode que sur les montants : "Concernant les subventions, la municipalité a choisi d'associer les associations elles-mêmes à la définition des nouveaux critères d'attribution."
Une soixantaine ont ainsi participé à plusieurs ateliers afin de présenter leurs comptes, leurs projets et leurs besoins : "Je comprends que la baisse des subventions ne soit pas agréable. Mais nous passons d'un budget d'environ 1,8 million d'euros sous l'ancienne mandature à une enveloppe réduite de plus de moitié afin de pouvoir travailler autrement avec les acteurs associatifs de Sainte-Suzanne."
Au vote ce mercredi
Les arbitrages seront soumis au vote du conseil municipal de mercredi. Un rendez-vous particulièrement attendu et un premier test pour la majorité, le sujet restant sensible dans le monde associatif mais aussi auprès de certains élus de la majorité selon nos informations.
Au conseil, la commune doit débloquer, toujours selon nos informations, une enveloppe d'environ 3 millions d'euros au bénéfice de 91 structures, dont 1,25 million d'euros pour le CCAS et 1,4 million d'euros pour la Caisse des écoles. Des aides recentrées sur des associations qui se sont "illustrées par des actions concrètes, une structuration solide, et un ancrage certain dans la vie de leur échelon (...) pour que, celles s’apparentant davantage à des actions privées ou semi-privées ne soient pas financées par des deniers publics".
L'accompagnement peut aussi prendre "d'autres formes d'accompagnement pour les associations dont les projets présentent un intérêt pour la population" (pour certaines le financement est de zéro euros), avec la prise en compte "les besoins exprimés lors des ateliers associatifs et des aides déjà perçues en 2026".

"Nous avons libéré la parole"
Le maire estime avoir déjà tenu plusieurs engagements de campagne : "Nous voulions rouvrir les portes de la mairie. Les portes de la mairie sont aujourd'hui ouvertes. Nous voulions également redonner la parole aux habitants."
Il met en avant les permanences organisées deux fois par mois dans les quartiers, destinées à recevoir directement les habitants.
"Il y a une chose dont les Sainte-Suzannois ont été privés pendant des décennies : la liberté de parole. En rouvrant les portes de la mairie, en organisant ces permanences de secteur, nous avons libéré la parole à Sainte-Suzanne. J'en suis très heureux."
"Ce n'est ni ma sœur, ni mon cousin qui deviendra DGS"
Alek Laï-Kane Cheong a également dû répondre aux critiques visant la composition de son équipe, notamment la nomination de son frère Louis au poste de directeur de cabinet.
Il balaie d'abord les rumeurs concernant le futur directeur général des services : "Ce ne sera ni ma sœur, ni mon cousin, ni un membre de ma famille qui deviendra directeur général des services."
Concernant son frère, il assume totalement.
"Oui, il est directeur de cabinet. Ce n'est pas une information nouvelle. Il était déjà mon directeur de campagne (...) Au-delà du fait que ce soit mon frère, je rappelle qu'il est avocat. Il a été major de promotion à trois reprises. Aujourd'hui, il dispose des compétences qui permettent de protéger juridiquement la collectivité de Sainte-Suzanne (...). Je pense que personne ne peut nous reprocher de vouloir protéger les intérêts de la commune."

Frère "maire bis", des tensions dans la majorité ?
Certaines voix dénoncent une forme de "familiaucratie", tandis que des élus de la majorité pointent la place prise par le directeur de cabinet dans le fonctionnement de la mairie, comparé à un "maire bis", créant des tensions. Des élus qui ne remettent pas en cause dans le même temps leur "loyauté" envers le maire.
Alek Laï-Kane Cheong balaie ces critiques.
Lire aussi : Sainte-Suzanne : majoration de 15% des indemnités… Alek assume et s'explique
"Si je devais commenter toutes les rumeurs, il faudrait écrire une littérature entière, parfois même une littérature relativement affriolante autour des "on-dit" et des "ladilafé". (...) Si certains considèrent qu'il participe à la décision, je rappelle simplement que c'est précisément le rôle d'un cabinet : aider à la décision et contribuer aux meilleures décisions possibles. Je constate simplement qu'il fait ce pour quoi il a été recruté."
"Réconcilier la famille sainte-suzannoise"
Le maire assure au contraire vouloir en finir avec les divisions.
"Si vous me demandez quel est l'un de mes grands projets politiques pour Sainte-Suzanne, je vous répondrai que c'est la consécration de ce que j'appelle la "Sainte Famille sainte-suzannoise". Qu'est-ce que cela signifie ? C'est la réconciliation de tous les Sainte-Suzannois."
Une ambition qu'il justifie autant par son parcours personnel que par son attachement à sa commune.
"Parce que je suis profondément amoureux de cette terre. Parce que je suis un enfant de Sainte-Suzanne. Et parce que je considère que j'ai un devoir moral, autant que politique, de contribuer à réconcilier cette famille."
Un changement qu'il résume autour de trois idées revenant comme un leitmotiv tout au long de l'entretien : "le mérite", "l'équité" et le "retour à la normale". Reste désormais à convaincre, dans et en dehors de la mairie, pour remettre durablement Sainte-Suzanne sur les rails.
Polémique : "Ni mon chauffeur, ni mon garde du corps".
Interpellé mardi 30 juin lors d’un coup de filet de la gendarmerie, un couple de Sainte-Suzannois d’une trentaine d’années a reconnu avoir écoulé plus de 4 kilos de cocaïne en moins de deux ans, pour un chiffre d’affaires estimé à 600.000 euros.
L'interpellation a rapidement suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, certains internautes présentant l'homme arrêté comme le "chauffeur" ou le "garde du corps" d'Alek Laï-Kane Cheong pendant la campagne municipale.
Le maire de Sainte-Suzanne dément catégoriquement : "Ce n'est ni mon chauffeur, ni mon garde du corps. Il n'est pas employé à la mairie, ne l'a jamais été. C'est un militant." Tout en condamnant fermement les faits reprochés au trentenaire, il rappelle qu'il n'a "ni le pouvoir ni le rôle de contrôler chaque militant dans ce qu'il fait, surtout en période de campagne."


