Déficit de 12 millions d'euros, primes, épargne en chute libre… A Sainte-Suzanne, le lourd héritage financier de Maurice Gironcel

Déficit de 12 millions d’euros, explosion des charges de personnel, délais de paiement record, épargne en chute libre, le rapport d’orientations budgétaires 2026 de Sainte-Suzanne dresse le constat d’une situation financière “exsangue”. La nouvelle majorité évoque une “absence de gestion en bon père de famille” et engage un plan de redressement qui doit permettre de retrouver l'équilibre financier d'ici 4 ans. Le budget sera voté en déséquilibre.
C'est même plus que ce que craignait le candidat Alexandre Laï-Kane-Cheong. Pendant la campagne, ce dernier avait chiffré à environ 11 millions d'euros le déficit communal. C'est encore un peu plus, et le premier conseil municipal de la nouvelle mandature prend d'ailleurs des allures d'opération transparence sur la situation financière de la ville.
Elle est “exsangue”, comme le résume en un mot le rapport des orientations budgétaires, qui prend des allures de rapport de la Chambre régionale des comptes avant l'heure. À tel point que c'est un budget en déséquilibre que les élus s'apprêtent à voter le 27 avril. Ce dernier présente un déficit "structurel" chiffré à 12 millions d’euros, dont plus de 10 millions déjà mandatés au Trésor public.
La nouvelle équipe municipale attribue cette situation à “plus de trente ans de mandature” marqués par une gestion qualifiée, au minimum, de “tumultueuse”.
Alors que les langues se délient quant à la gestion municipale sous l'ère Gironcel, c'est une véritable gabegie financière qui se dévoile à l'occasion du premier conseil municipal du nouveau maire, Alexandre Laï-Kane-Cheong, dont la prise de pouvoir n'est pas sans rappeler celle de Patrice Selly en 2020, à la tête d'une commune au lourd passif financier. Au-delà, c'est tout un "système" qui est rendu public.
Fonctionnement : des “avantages électoraux déguisés”
Le document des orientations budgétaires met d'abord en avant une hausse continue et importante des dépenses de fonctionnement, en particulier celles liées au personnel.
Des dépenses de fonctionnement présentées comme “exponentielles”, sans commune mesure “avec les besoins de la collectivité et l’effort contributif de celle-ci, plaçant de facto ces dépenses comme des avantages électoraux déguisés”, n'hésite pas à dénoncer la nouvelle équipe.
Entre 2020 et 2026, la masse salariale est passée de 23,1 millions à près de 29 millions d’euros, soit une augmentation de plus de 6 millions d’euros. Elle représente désormais 67 % des dépenses de fonctionnement. Un record alors que la commune compte 564 agents, soit “un nombre d’agents quasi similaire”, juge le rapport, qui pointe en conclusion des “gratifications salariales généreuses”.
En 2010, les charges de personnel étaient de 13 millions d'euros... Pour l’exercice 2026, les dépenses de personnel devraient encore progresser pour atteindre 28,95 millions d’euros (+5,53 %).

Jusqu'à 950 euros de primes par mois pour certains agents
Selon les éléments présentés, cette évolution s’explique à la fois par des facteurs contraints (évolutions réglementaires, gouvernementales, cotisations) mais aussi par des choix internes : recrutements, titularisations, primes et indemnités.
Le régime indemnitaire est qualifié de “très favorable” par la municipalité, contribuant à alourdir durablement les charges, avec des situations où certains agents perçoivent des niveaux de primes élevés au regard de leurs fonctions.
“Certains agents d’exécution perçoivent une rémunération supérieure à des agents qui sont en responsabilité”, s'étonne le rapport. Dans le même ton, il évoque des “fiches de poste et des missions parfois incomprises des agents, et/ou faisant doublon avec celles d’agents préexistants”.
On apprend notamment que certaines primes accordées à des agents atteignent 950 euros par mois.
En 2026, la collectivité affiche un taux de 55 % de fonctionnaires et stagiaires, “largement supérieur à la moyenne départementale”. Un plan de titularisation présenté comme “déconnecté des réalités budgétaires”.
Une épargne brute et nette en chute libre
Conséquence directe de cette gestion que l’on dira généreuse des fonds publics, la capacité d’autofinancement de la commune plonge. L’épargne brute devient négative en 2025 et devrait atteindre moins 4,5 millions d’euros en 2026, tandis que l’épargne nette est estimée à moins 6,5 millions d’euros.
Autre signal d'alerte : le virement à la section d’investissement est ramené à zéro en 2026, traduisant l’absence de marges financières.
Cette impossibilité de dégager de l’autofinancement “a contribué à pénaliser le programme ambitieux en matière d’investissement”.
Le rapport informe que la collectivité a ainsi dû renoncer aux paiements de charges obligatoires pendant 7 mois, “pour pouvoir assurer le paiement d’entreprises contribuant au fonctionnement classique des services comme la restauration”.
La dette de la commune s’élève à 21,6 millions d’euros au 1er janvier 2026, répartie sur 26 emprunts. Elle reste majoritairement composée d’emprunts à taux fixe (plus de 93 %), avec un taux moyen estimé à 2,92 % et une durée résiduelle de 23 ans.

Des délais de paiement records
La dégradation de la trésorerie se traduit également par un délai moyen de paiement de 174 jours, largement au-dessus du délai légal de 30 jours. Un autre triste record détenu par la commune.
Une situation qui se traduit par des recours engagés par des entreprises, des difficultés à mobiliser certains prestataires, un ralentissement des investissements et une dégradation du service public.
Plusieurs projets structurants ont ainsi été retardés, notamment la finalisation du chantier de réhabilitiation de la mairie. Elle évoque également une modernisation manquée (structure du réseau informatique, process défaillants, dématérialisation absente).
Le recours “systématique” et “opaque” à des prestataires
Le rapport pointe par ailleurs un “recours systématique” à des prestataires, “dont la fixation du prix demeure opaque et échappe à tout processus de contrôle, alors que les prestations auraient pu être servies en interne, par la mobilisation de moyens humains et matériels dont la commune dispose”.
Pas mieux concernant des “recours compulsifs” à des contrats précaires, “sans analyse, ni des besoins, ni de la rationalité des rémunérations versées”.
En clair, la nouvelle équipe politique dit hériter d’une gestion “tumultueuse dont elle ne saurait se porter garante”.
Autre chiffre qui fait réagir : le montant des heures supplémentaires, chiffré à 223 499 euros par an.
L'objectif est de ramener ces dernières à 160 000 euros la première année et de les diviser par deux en 2027, soit 112 000 euros.

Un retour à l’équilibre fixé à quatre ans
Dans ce contexte, la collectivité doit élaborer son budget 2026 dans un cadre particulièrement contraint, avec un objectif de redressement affiché sur quatre ans.
La municipalité indique qu’elle travaille d'ores et déjà avec les services de l’État en vue de mobiliser le Contrat de redressement Outre-mer (COROM), qui pourrait rapporter entre 2 et 3 millions d’euros sur la période 2026-2029.
Parallèlement, une saisine de la Chambre régionale des comptes est attendue, conséquence du vote à venir d'un budget en déséquilibre. Celle-ci pourrait déboucher sur la mise en place d’un plan d’apurement de la dette et un encadrement renforcé de la gestion financière de la commune.
La piste des départs à la retraite
Le non-remplacement systématique des départs à la retraite dès 2026 et pendant la durée du mandat est une piste importante d'économie. Pour les remplacements éventuels, une rémunération “juste” sera attribuée.
Sur la durée de la mandature, 125 départs à la retraite sont attendus, représentant une économie potentielle de 4 millions d'euros.
Une révision du RIFSEEP est aussi préconisée “pour les nouveaux arrivants”. “Le régime de prime actuel très favorable” ayant conduit à “grever le budget”.
Une nouvelle délibération permettra de réduire le régime de primes octroyées aux nouveaux arrivants : “Cette fixation sera juste et en adéquation avec le cadre d’emplois exercés”.
Pendant la durée du redressement de la commune, les augmentations salariales “seront attribuées prioritairement dans le cadre de prise de poste à responsabilité”.

Un programme “ambitieux” malgré tout
Pour la nouvelle majorité, ce redressement progressif doit permettre d’envisager un retour à l’équilibre d’ici 4 ans, tout en mettant en œuvre son programme de mandature “dès cette année”.
Malgré un contexte très contraint, les orientations budgétaires 2026 marquent une étape “décisive dans l'ambition de la municipalité d’apporter des réponses rapides et efficaces, d’une part, et de proximité d’autre part, afin d’ouvrir des perspectives d’espoir et de résilience pour les Sainte-Suzannois”.
La municipalité affiche plusieurs orientations en matière de transition écologique et d’aménagement du territoire. En matière de mobilités, une étude de faisabilité doit être engagée pour développer les voies cyclables sur le réseau communal, en complément des axes structurants. La commune envisage également de soutenir l’usage du vélo électrique et d’intégrer, lorsque cela est possible, des zones de circulation apaisée dans les projets de voirie.
Sur le plan énergétique, la collectivité souhaite valoriser son patrimoine pour produire des énergies renouvelables, notamment via le photovoltaïque, en privilégiant l’autoconsommation collective. Un audit énergétique des écoles est prévu afin d’identifier les pistes de réduction des consommations.
Avec le plan “Terre nourricière”, la commune entend également développer l’agriculture de proximité en valorisant les friches et les terrains communaux. L’objectif est de favoriser la création de jardins partagés et de soutenir une dynamique locale autour d’une production agricole, notamment biologique, accompagnée par des actions de formation et d’insertion.
A l'instar de Saint-Benoît, Sainte-Suzanne devra d'abord redégager des marges de manoeuvre avant de pouvoir investir de nouveau.


