Quand les services de renseignements anticipaient la montée en puissance des violences de bandes

En mars 2024, le Préfet de La Réunion avait été alerté d’un risque sérieux de montée en puissance du phénomène de "violences de bandes" inspiré de celui qui gangrène le département de Mayotte. Les renseignements territoriaux ne s’y étaient pas trompés comme en témoigne le plan d’action en cours d’élaboration… en ce début d’année 2025.
Fin mars 2024, le service des renseignements territoriaux de La Réunion avait sérieusement alerté le Préfet de l’époque de la montée en puissance de bandes violentes dans plusieurs agglomérations de l’île. L’esprit de cette note confidentielle destinée à Jérôme Filippini, dont Zinfos 974 a pu prendre connaissance, décrit un phénomène de plus en plus visible aujourd’hui et que beaucoup ont longtemps refusé de prendre au sérieux à commencer par les municipalités se retrouvant en première ligne.
Dans leur rapport, les policiers indiquent qu’une partie de la population d’origine mahoraise se concentre dans les quartiers prioritaires et sensibles du département, souvent dans des conditions précaires. Ils observent encore que ce « regroupement communautaire » encourage l’attroupement de jeunes délaissés avec leur lot d’incivilités et d’affrontements sporadiques et plus ou moins persistants avec les forces de l’ordre.
À la même période, ce phénomène est d’ailleurs dénoncé par des habitants de Fayard à Saint-André. Le 6 mars 2024, certains d’entre eux organisent une marche citoyenne pour dire stop à la délinquance. Mahorais pour la plupart, ils entendent protester pour continuer à vivre en paix, déplorant que leur cité soit nuitamment le théâtre de « guérillas urbaines ». « On ne peut pas nous mettre dans le même sac que ces délinquants. Personne n’a le droit de nous discriminer parce que certains jeunes de notre communauté ne sont pas éduqués ou ne savent pas bien se comporter », affichent-ils.
Les échauffourées entre policiers et jeunes ne datent pas d’hier puisqu’ils remontent à mai 2021, et même depuis 2018 comme à Saint-Denis. Il est notamment question des fameux combats clandestins à mains nues. Des affrontements éclairs et ultra-violents de type « moringué » avec des paris en jeu. Les associations « Kafet familial » et « Bien vivre à Fayard » montent alors au créneau lors d’une rencontre orchestrée au commissariat de police de Saint-André en présence de représentants de la mairie.
Une mobilisation citoyenne sur les réseaux
Dans leur note confidentielle adressée au Préfet, les renseignements territoriaux indiquent que les groupes en question ne font que reproduire « des comportements fréquemment rencontrés à Mayotte » avec des affrontements organisés dans les quartiers ou aux abords des établissements scolaires.
Face à ces violences récurrentes, les policiers précisent qu’un « mouvement comptant 4.000 membres », baptisé « Stop ! Délinquance venue de Mayotte à La Réunion », est né sur Facebook. « Des initiatives ponctuelles et sans grand succès » mais qui confirment qu’une « bonne partie de la population réunionnaise redoute que son île devienne une Mayotte bis ».
Les prises de position et l’appel à une manifestation devant les grilles de la préfecture le 8 février prochain, de ceux qui se sont baptisés « Les lions de Bourbon », illustrent presque un an plus tard le risque de voir se constituer des groupes d’opposition plus ou moins ordonnés voire l’émergence de milices privées.
Selon nos informations, les forces de l’ordre surveillent de très près de telles initiatives pour prévenir tous risques de débordements. La manifestation à venir sera d’ailleurs très encadrée avec une forte mobilisation policière lors de la manifestation.
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Dans la note confidentielle des renseignements territoriaux, plusieurs pages sont aussi consacrées à la description de la situation des quartiers chauds, plus que jamais considérés comme « sensibles » voire « prioritaires », en raison d’un grand nombre de faits qui s’y sont déroulés jusqu’au premier trimestre 2024.
Dans la liste noire figurent les quartiers « de Rive Droite à Saint-Benoît », « de Fayard à Saint-André », « de La Chaumière et du Moufia à Saint-Denis » et « du Gol à Saint-Louis », avec un inventaire à la Prévert de faits de violence et d’incivilités à l’origine de ce qui est décrit comme une fracture de la société.
Entre autres exemples, le rapport des policiers fait état d’une concomitance de temps et de lieu de la hausse des faits de violence avec le relogement de plusieurs familles mahoraises sur le secteur des Olympiades dans les bas du Moufia à la suite du dramatique incendie de l’immeuble La Marina dans le quartier de Montgaillard. Une guerre de territoire s'est déclenchée entre les trafiquants de drogue de la communauté déjà présente et celle qui venait d'arriver. « A partir de ce moment, la violence n’a cessé de croître sur place et aujourd’hui (Ndrl : mars 2024), le quartier est mis en coupe réglée par un groupe d’une cinquantaine de jeunes Mahorais qui s’exhibent fièrement en voyous autoritaires avec chiens d’attaques et armes, se livrant au trafic de stupéfiants. »
« Des trafiquants créoles et mahorais se sont affrontés »
La problématique du contrôle d’un quartier pour le trafic de produits stupéfiants – dont on connaît les ravages en métropole à plus grande échelle – est déjà un sujet d’inquiétude aux yeux des forces de l’ordre. Le rapport précise que, le 14 mars (2024) en début de soirée, « une bataille rangée avec des armes a eu lieu dans le quartier de Moufia les Bas » où « des trafiquants créoles et mahorais se sont affrontés ».
À l’époque, une vidéo amateur, réalisée depuis un balcon et que Zinfos 974 s’est procuré, a circulé de manière confidentielle. Parmi les autres faits saillants, les policiers mentionnent une expédition punitive avec machette et couteaux qui a visé un jeune de 14 ans ou encore des dégradations par un groupe d’une cinquantaine de jeunes gens armés de sabres, cité Hyacinthe, toujours en mars 2024.
Depuis la diffusion de cette note, les craintes des renseignements territoriaux ne se sont pas démenties. Des bandes se sont plus ou moins structurées au fil des mois. Parmi elles, « Moufia Z00 » semble la plus aboutie en terme d’organisation avec deux chefs à sa tête. Ses membres arborent des T-shirts barrés du sigle de la bande tenu par un aigle et personnalisés avec leur nom de guerre.
Ils disposent d’un compte sur Facebook où de petits dealers s’inscrivent pour revendre de la drogue. Les affiliés proposent dix grammes de cocaïne par-ci et de la résine de cannabis par-là. « Un peu de tout en petite quantité », observe un policier.
Celui-ci confirme encore que « c’est un phénomène qui prend de l’ampleur ». Une des craintes des autorités est qu’ils « sortent de leur zone de confort, c’est-à-dire du quartier dont ils ont la maîtrise, pour se livrer à des road-trip ».
Il est d’ailleurs constaté par la police que les vols avec violence liés à ces bandes se multiplient depuis la rentrée 2024 en ville de Saint-Denis. Téléphones portables, argent liquide et bijoux en constituent les butins dérisoires mais le plus grand risque est celui de dérapages susceptibles d’entraîner des blessures graves aux victimes.
Des bandes plus embryonnaires comme les « 243 » et les « B13 »
D’autres bandes, plus embryonnaires, commencent à pointer le bout de leur nez comme les « 243 » dans le bas de la rue Maréchal Leclerc ou comme les « B13 » au Chaudron. Des groupes similaires, armés de machettes de type chombo, de couteaux ou encore de sacoches plombées se sont déjà illustrés, sur le stade de Champ Fleuri par exemple. Une panoplie qui n’est pas sans rappeler le fameux clip vidéo « 43 Fayard » diffusé sur YouTube et qui a valu au rappeur El Ifrad B, alias « Boffré le soldat » d’écoper d’une peine de prison ferme l’an passé.
Des figurants haineux et armés y minaient le risque pour les policiers de se faire trancher la gorge. Une autre plaie que les forces de l’ordre se doivent de gérer en marge du phénomène réside dans la désinformation qui circule épisodiquement sur les réseaux sociaux. A titre d’illustration, des patrouilles de police ont été déployés depuis la fin de semaine dernière à la sortie du collège Bois-de-Nèfles à Saint-Denis en raison d’une rumeur qui a enflé, annonçant à tort qu’un groupe venu de Fayard et/ou de Cambuston allait y mener une expédition punitive visant les collégiens.
Pour faire face à cette inquiétante poussée de violence, le nouveau Préfet de La Réunion, Patrice Latron, a décidé de prendre le taureau par les cornes en ce début d’année 2025. Ainsi, il a été annoncé la création d’une « cellule départementale anti-bandes ». « On a des enquêtes judiciaires sur ces phénomènes de bande. On a eu beaucoup d’interpellations où les gens sont placés en garde à vue après avoir commis des faits graves. Des attroupements armés, de la violence avec des armes par destination ou des armes tout court », a indiqué Laurent Chavanne, le directeur territorial de la police nationale, lors d’une opération coup de poing menée le 29 janvier dernier dans le quartier de la rocade à Moufia. « Il faut agir vite, à la source, pour éviter la stigmatisation des Mahorais », s’inquiétait déjà une représentante de la communauté mahoraise l’an passé.
Les titres de séjours, les logements sociaux et les prestations de la CAF dans la balance
Preuve encore que les autorités ont durci le ton : la mise en place de contrôles des prestations sociales est à l’ordre du jour, notamment celles versées par la CAF. « Vous savez qu’un certain nombre de mineurs sont confiés à des taties. On va vérifier que ces personnes en charge de l’autorité parentale remplissent leurs obligations », a déclaré le Préfet, le 29 janvier dernier.
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Les conditions du renouvellement des titres de séjours pour les parents et l’expulsion de logements sociaux sont aussi sur la table des discussions comme autant de mesures de rétorsions en cas de participation de mineurs à des exactions.
Les élus ont leur mot à dire dans ce débat, notamment ceux qui ont fait longtemps la sourde oreille et qui semblent aujourd’hui enclins à tuer dans l’œuf cette nouvelle forme de violence, redoutant l’émergence d’une criminalité plus organisée et de règlements de compte intercommunautaires.
Sauf que le travail de prévention-répression engagé devra passer aussi par des mesures socio-économiques et éducatives propres à éviter la ghettoïsation d’une jeunesse en manque de repère, trop souvent livrée à elle-même et susceptible d’être happée par des chefs de bande plus ou moins charismatiques.


