Revenir à la rubrique : Faits divers

Procès du meurtre d’Erminah au Gol : l’enquêteur mis en difficulté par la défense

Ecrit par Eric Lainé – le jeudi 26 février 2026 à 06H27

La première journée du procès de Roland Gonthier, suspecté du meurtre d’Erminah Bodilahy découverte étranglée au Gol Saint-Louis en février 2021, a été marquée par la longue déposition de l’enquêteur, mis sur le gril par les avocats de la défense.

« Je suis innocent dans cette affaire. Je n’aurais pas fait ça à la maman de ma petite fille… » Invité par la présidente de la cour d’assises à se positionner sur le meurtre d’Erminah Bodilahy pour lequel il est mis en examen depuis presque 5 ans, Roland Gonthier a nié les faits comme au premier jour de sa garde à vue, le 30 juillet 2021.

Le ton est donné. En dépit du faisceau de présomptions que le juge et les gendarmes estiment suffisant pour le soupçonner du crime de l’Etang du Gol, l’agriculteur de 59 ans, au crâne rasé et à la peau tannée par le soleil, ne lâchera rien. Mâchoire serrée et mains calleuses posées sur les accoudoirs de son siège, cet homme que l’on devine dur à la tâche ne perd pas une miette des débats. Mais sans jamais trahir la moindre émotion.

La scène de crime au bord d’une langue de béton

Persuadés tout comme leur client de son innocence, Me Nicolas Dyall et Me Jean-Jacques Morel sont immanquablement montés au créneau à l’issue du long exposé du major de gendarmerie qui a repris la direction de l’enquête pendant la phase d’instruction du dossier. L’accusation s’appuyant sur la convergence d’une série d’indices plus ou moins ténus et directs, l’enquêteur de la section de recherches de Saint-Denis les a déroulés un à un sans faire l’économie de petits détails susceptibles de nourrir le moindre soupçon.

Il a d’abord planté le décor de la scène de crime située au bord d’une langue de béton qui coupe un bras de l’Etang du Gol. C’est là, à moitié immergée dans l’eau et juste habillée d’une tunique courte, que la victime reposait le 12 février 2021 au petit matin.

« Des relations parfois violentes et des rencontres sexuelles tarifées »

Les promeneurs, qui ont fait la découverte macabre vers 6h40, se sont figés sur le béton, presque à mi-distance entre un parking isolé et parsemé de bosquets et les murs de la partie arrière d’un bâtiment commercial. Un endroit discret à la nuit tombée que semblent affectionner les couples soucieux de voler un peu d’intimité ou de s’offrir un peu d’adrénaline.

Lire aussi : Procès du meurtre d'Erminah: le suspect numéro 1 devant la cour d'assises

Mais l’enquête des gendarmes s’oriente déjà sur le cercle des intimes. « Un contexte familial complexe apparaît avec de nombreux prétendants.  Des relations parfois violentes et dont il ressort aussi que la victime proposait des rencontres sexuelles tarifées », explique l’enquêteur. Les gendarmes se concentrent sur quatre d’entre eux. « Mais ils avaient un alibi. »

Erminah Bodilahy (photo DR)

« Il ne lui avait programmé aucun rendez-vous ce jour-là »

Trois autres suspects les intéressent. Deux sont issus des réseaux sociaux. Le dernier est à la fois client et proxénète occasionnel. « Mais il ne lui avait programmé aucun rendez-vous ce jour-là et il était lui-même en famille », poursuit l’enquêteur. Ces portes étant refermées, les gendarmes en ouvrent une autre et tombent sur Roland Gonthier. Pas par hasard. L’agriculteur se manifeste dès le 13 février 2021. « Il se présente comme le père biologique de la petite fille de la victime. » Un voisin rapporte l’avoir vu la veille des faits en présence d’Erminah, près de chez elle. Lui aussi est suspect.

Parallèlement, les enquêteurs mettent la main sur les images de vidéo-surveillance de l’entreprise, plantée à un jet de pierre de la langue de béton où le corps a été retrouvé. Ces images permettent à l’enquête de faire un pas en avant. A 22h48, les phares d’un véhicule percent la nuit sur le parking. La caméra fait même apparaître une sorte de silhouette avec une frontale qui chemine dans la végétation. Depuis la langue de béton, elle semble se débarrasser d’une masse. Le corps de la victime, selon toute vraisemblance.

« Un trajet chronométré entre le terrain de M. Gonthier et la scène de crime »

La nuit du 11 au 12 février, Roland Gonthier l’a passée seul sur son exploitation de la Chaloupe Saint-Leu. A partir de 22H48, les enquêteurs vont remonter le temps pour vérifier si toutefois l’agriculteur ne serait pas impliqué dans le meurtre. La piste leur paraît d’autant plus pertinente qu’il possède ou a accès à des véhicules utilitaires similaires à celui qui a été immortalisé sur le parking.

Il se trouve que la caméra d’un snack, le long du CD25, livre la silhouette furtive d’une fourgonnette à 22H33. 13 minutes plus tard, son passage pourrait coller avec un véhicule pris dans l’œil de la caméra du Burger King du Gol à 22H46. Soit 2 minutes avant celle de la société près du parking. « Un trajet chronométré entre le terrain de M. Gonthier et la scène de crime », annonce l’enquêteur.

« Nous avons parlé de rapprochements mais pas d’identification formelle »

Déjà à ce stade, les avocats de la défense ne sont pas franchement d’accord avec l’exposé du gendarme comme ils vont le faire savoir au moment de l’interroger. « Avez-vous la certitude que les véhicules filmés soient de M. Gonthier ? », interroge Me Nicolas Dyall. « Je n’ai pas la possibilité de le dire formellement », acquiesce le militaire. « Vous avez parlé d’éléments distinctifs qui permettent de dire qu’il s’agit de son véhicule », poursuit la robe noire. « Nous avons parlé de rapprochements mais pas d’identification formelle », admet l’enquêteur.

Me Dyall le titille encore quant à savoir si l’image de référence utilisée est une photo Google ou celle utilisée par son client. « Nous avons utilisé une photo Google pour faire la comparaison avec le véhicule sur la vidéo », indique le gendarme. « Et vous n’avez pas dit qu’il s’agissait de celui de Roland Gonthier ? », insiste l’avocat. « Ce sont des rapprochements avec les faits et pas une comparaison pure et dure », admet le major.

« C’est un problème de qualité d’image »

Le conseil entre ensuite dans les détails. Par exemple, il mentionne la trappe à essence ou la baguette latérale incomplète du Citroën Berlingo qui a appartenu à Roland Gonthier avant qu’il ne le cède à un neveu. C’est cet utilitaire que l’agriculteur aurait utilisé la nuit du crime aux yeux des enquêteurs. « Qu’en est-il sur la vidéo du Burger King ? » « C’est un problème de qualité d’image. Quand vous faites des photos à partir d’une vidéo, on ne peut pas faire ressortir ce genre de détail », argumente l’enquêteur.

Sur la vidéo du snack, l’avocat est tout autant circonspect. Il est vaguement question « d’une partie plus sombre ». Et la baguette droite, en partie manquante, ne ressort pas bien à l’image. Concernant encore le Berlingo qu’aurait conduit Roland Gonthier pour déplacer le corps de la victime, Me Jean-Jacques Morel fait remarquer que « son neveu a demandé à le récupérer. Il ne s’en est donc pas débarrassé ».

« Il n’y avait pas de traces suspectes dans le véhicule »

L’avocat enchaîne en demandant à l’enquêteur « si des traces suspectes incriminantes ont été découvertes à l’intérieur ». « Il n’y avait pas de traces suspectes dans le véhicule », se doit de préciser le gendarme conformément aux investigations menées par les techniciens en identification criminelle.

Et puis, observe Me Morel, « avez-vous une idée de combien de Berlingo sont en circulation à La Réunion ? » « Plus de 10.000 entre 1996 et 2008 », calcule-t-il en s’appuyant sur les quelques 1,2 million de véhicules de ce modèle ayant été immatriculés en France. Il précise encore que « la panne du feu arrière gauche observée par une des caméras est la plus répandue sur ce modèle ».

« J’ai l’impression que dans ce dossier, des portes sont restées ouvertes… »

Me Jean-Jacques Morel demande encore à ce que les images de vidéo-surveillance de la moto, sur laquelle son client et la défunte apparaîtrait pour se rendre à la Chaloupe Saint-Leu, soient diffusées sur les écrans de la salle d’audience. Idem pour la photo de la moto verte de Roland Gonthier. L’avocat montre ainsi aux jurés qu’il y a « une différence de pot d’échappement ». Et de commenter : « J’ai l’impression que dans ce dossier, des portes sont restées ouvertes… »

Concernant la téléphonie, Me Morel fait observer que « la ligne de la victime accroche trois bornes qui correspondent à la propriété de M. Gonthier mais qu’entre 18H57 et 19H28, la localisation du téléphone se fait sur la borne Cap Réservoir (1000 C) » qui ne matche pas sur le terrain de son client. « Vous nous dites que vous n’êtes pas technicien mais il n’y a aucune expertise en téléphonie dans ce dossier », tonne l’avocat. Sur le même thème, l’enquêteur en avait déduit face à Me Nicolas Dyall : « Trois antennes sur quatre, il y a plus de probabilité qu’elle soit sur son terrain plutôt qu’elle n’y soit pas… »

« On n’a pas pu tout faire »

Pêle-mêle, Me Morel fait remarquer que Roland Gonthier s’est manifesté à plusieurs reprises dès le début de l’enquête « en appelant les gendarmes dès le samedi 12 février ». Il tient aussi à revenir sur l’épisode de l’église. Car s’il n’est pas venu aux obsèques de Erminah, l’avocat affirme que les gendarmes en sont à l’origine. « Les gendarmes ont fait passer le message à la famille qu’il ne devait pas venir étant donné les tensions. Il n’est effectivement pas rentré dans l’église mais on l’a vu à proximité car il était touché par ce qui se passait. Rien ne dit donc qu’il n’était pas ému », contrairement à ce qui a été sous-entendu.

L’avocat interroge encore le gendarme sur le résultat des deux mois de mise sur écoute de son client. « Qu’avez-vous obtenu ? » « Pas grand-chose », répond l’enquêteur. « Rien du tout », complète la robe noire. « J’ai l’impression qu’il reste des zones d’ombre… », taquine l’avocat. « Il en reste peut-être. On n’a pas pu tout faire », concède l’enquêteur.

« On ne peut pas avoir de certitude »

Me Morel sort un dernier article titré : « Mort mystérieuse d’une prostituée à Pierrefonds. » Et d’interroger : « Il y a peut-être des pistes qui restent en suspens… » « On ne peut pas avoir de certitude », lâche le gendarme. « Quelle est votre conviction en toute transparence », tente Me Morel. Comme le gendarme ne répond pas, il conclut : « On ne peut-on pas exclure qu’elle ait été tuée par un client… »

Etiquettes : Cour d'Assises

Dans la même rubrique

0💬
Tri :