« Okilé mon savate ? »

Mon pauvre Volnay, tu ne pourras bientôt plus la chercher. Si l’Etat continue de nous légiférer aussi stupidement, ta chère savate ne sera plus qu’un souvenir au rayon des symboles perdus de notre art de vivre.
Un automobiliste toulousain s’est fait taxer 95 euros parce qu’il conduisait avec ses savates deux-doigts. Il paraît que c’est interdit depuis longtemps. Alors, moi, j’ai une anecdote marrante à votre intention.
C’était en 1968 aux abords du cimetière de Saint-Pierre, là où se déroulaient les épreuves du permis de conduire. J’y avais été conduit par mon moniteur, Issop Sulliman, papa de mes frères Vally et Hassen.
"4è fois mi passe permis"
Nous étions 4 candidats (autres temps, autres mœurs). Pendant que l’un de nous était aux prises avec le seul inspecteur du Sud, le redoutable et redouté Lestrade, nous bavardions entre nous en tremblant un peu. Il y avait un brave Malbar de Saint-Louis, chapeau nylon, chemise blanche, culotte kaki et savates deux-doigts… à la main.
"Quatrième fois mi passe permis… Talèrla Lestrade la dit a moin i faut mi mette in soulier su mon patte. Même in savate dé doigts si mi veut !"
Un administratif donc, lui préconisait l’emploi de nos chères savates. Là, ce brave homme nous fit part de son profond désarroi : "Moin la zamé mette soulier ! Zamé ! La peau mon patte lé dir comm’ la corne bèf. Minm’ dan’ cannes fourmis qui mord’ i pique pas moin !"
"Mon patte i glisse !"
Il souleva un à un ses pieds pour le prouver, nous invitant à toucher. A moin, fourné comm’ zot’ i conné, moin la touché. Du bout des orteils au dévers de ses talons, sa plante n’était qu’une masse cornée, mille fois plus solide que tous les souliers de la terre. On ne voyait effectivement pas ce que des chaussures auraient pu lui apporter de plus ; et le terrible Lestrade lui avait conseillé nos vénérables savates deux-doigts.
"Moin la point l’habitude. Là-dans, mon patte i glisse comm’ puce su l’dos d’in chien maig’…" Est-ce la faute à son inaptitude ou aux savates, il a planté son 4è essai.
Question que je vous pose à tous : a-t-on le droit de conduire pieds nus ? Car je connais bien des gens qui enlèvent leurs chaussures dès qu’ils sont au volant. Marrant : la plupart du temps, ce sont des femmes. Exactement comme au boulot, beaucoup de femmes se déchaussent une fois derrière leur bureau.
Est-ce dû à une notion de "contact" que nous, les hommes, aurions perdue ? Vous avez remarqué comme c’est d’une grande sensualité, une femme qui avance les pieds nus ? Alors que nous les mecs, les arpions à l’air, on a l’air de clodos. Bon Dieu lé farceur non ?
Plus le droit… de rien !
Bref, plus ça va et plus on nous taxe sous des motifs qui ne sont que futiles prétextes. Exit le kit mains-libres and so on… Tenez-vous bien, nous n’aurons bientôt plus le droit, à cette allure, de zigouiller un poulet (une volaille à plumes, j’veux dire) chez nous. Plus le droit de griller une poignée de café sur notre balcon. Plus le droit de refuser de voter pour des cons. Plus le droit d’attraper un torticolis fréquentable en lookant la chute de reins d’une accorte demoiselle dans la rue. Plus le droit de dire à tantine "na trop d’sel dans out’ saucisses". Plus le droit de tac-taquer sans imperméable. Plus le droit de préférer le bœuf du Botswana au bœuf pays (et de l’affirmer haut et fort). Plus le droit de fumer même en plein air.
Non mais… vous vous rendez compte ?
Or, comme le dit l’un de mes frères : « Boire sans soif et baiser sans raison, c’est ce qui nous distingue de la bête ! » Ben oui mon grand, mais à force d’être légiférés comme ça…
La conclusion, elle est donnée par la propre fille de du pote Volnay, et vaut pour tout ce à quoi nous tenons : "Papa, momon la mette out’ savates dans la poubelle et la jette z’ordures dessus" - "Ah ! le quitte sa mère !"
Jules Bénard


