[Notes de lecture de Jules Bénard] Une leçon d’hédonisme à déguster sans modération : « … mais la vie continue » de Bernard Pivot

Bernard Pivot, qui se rapproche, ti pas-ti pas, de ses 83 ans, mérite toute notre reconnaissance : avec une forte dose de tendresse et beaucoup d’humour, il nous réconcilie avec l’âge qui avance impitoyablement, en nous donnant mille recettes pour que cela ne devienne pas un épouvantable cauchemar. La performance mérite d’être soulignée car, surtout chez les croyants (« Mi sava chez lo diab’ ou lo bon dié ? »), l’approche de l’ultime fatalité provoque abondance de sueurs glacées, cascades de nuits vides de sens et de sommeil, et tsunamis d’angoisses existentielles à répétition.
Son propos, si je me permets une audacieuse interprétation, est d’une simplicité enfantine (surtout dans ces âges-là !) : puisqu’on va y passer, autant que cela soit dans les meilleures conditions possibles. Il rejoint en ceci mon défunt Pépé Justinien, vieil instituteur de la Coloniale, Hussard noir de la République, mais surtout humaniste indéfectible, mon Pépé qui disait : « Il est dérisoire de lutter contre l’inéluctable ! » C’est la seule fois où mon Pépé a clairement évoqué la mort. Je suppose que le reste du temps, il n’y pensait jamais, préférant lire le journal de monsieur Fernand Cazal, écouter radio-Brazzaville ou les chansons de Brassens… ce qui enrageait Mémé Annéa.
Avec son tact bien connu et une maîtrise époustouflante du français, M.Pivot nous délivre quelques savoureuses recettes pour encadrer l’aller-simple avec goût. D’abord, il fait la part belle à ses amis. Pas des centaines, une poignée suffit dont il livre les noms, femmes et hommes avec lesquels, par exemple, il se livre à de fréquents gueuletons pour fins gourmets. Ceux-ci, qu’il appelle les « JOP » (jeunes octogénaires parisiens) se la coulent douce entre lectures (faut que la tête continue de travailler !), cinéma, théâtre, virées loin du quotidien, mais surtout, surtout, le contact avec ceux qui n’ont pas oublié que « le bon temps » est souvent le présent.
« Carpe diem » pourrait être son leitmotiv
Comme monsieur Jourdain et sa prose, je comprends que je fais du Pivot sans le savoir. Et comme lui, je ne crains pas la mort. Quelques petites bonnes gamelles avec trois-quatre potes auxquels je n’ai plus peur de serrer la main, un stationnement non-interdit au Colorado ou sur le promontoire de Sainte-Marie, « où je passe des heures à regarder la mer », au moins deux heures de lecture chaque jour, au moins un film, plusieurs heures à vous enquiquiner sur Zinfos974 ou encore à empêcher de roupiller ceux qui ne méritent pas de dormir, ça c’est la vie selon Pivot… oups ! selon Julot.
Faut-il s’acharner à vouloir vivre longtemps ? Sans doute pas car « la maladie est le salaire de la longévité » selon Pascal Bruckner cité en exergue par M.Pivot. Florilège :
- « A quatre-vingts ans, Comment vas-tu ? n’est plus une formule de politesse, c’est une question médicale. »
- « Les bilans de santé sont aux vieux ce que sont aux jeunes les examens scolaires et universitaires ».
- « Ma dernière grosse performance, une hausse du bon cholestérol, une baisse du mauvais, je l’ai fêtée au champagne ».
- « Le retraité est un confiné rétribué. Il est payé pour rester chez lui… Le retraité est un confiné professionnel ».
- « Compter les calories pour n’avoir pas à numéroter ses abattis »…
Merci monsieur Bernard Pivot de nous réconcilier avec l’âge avec autant d’humour.
J.B.
« … mais la vie continue » de Bernard Pivot - Publié chez Albin Michel - En librairie, 20 euros.


