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Meurtre d'Erminah au Gol : un dossier où le doute persiste

Ecrit par Eric Lainé – le samedi 22 février 2025 à 05H59

Pas l'ombre d'un mobile, pas le moindre aveu et aucune trace ADN... Les soupçons qui pèsent sur Jean Roland G., mis en examen pour le meurtre d'Erminah Bodihaly et qui vient d'être renvoyé devant la cour d'assises de Saint-Denis à une date ultérieure, reposent sur un faisceau de présomptions qui laisse la place au doute. Autopsie d'une enquête qui garde une part d'ombre.

Il est rare qu'une personne soupçonnée de meurtre soit libérée moins d'un an après son placement en détention provisoire et qu'elle se présente libre à son procès. Pourtant, ce sera prochainement le cas de Roland G., mis en examen le 2 juillet 2021 parce que suspecté d'avoir tué Erminah Bodihaly, une jeune mère de famille de 28 ans. 

Les faits remontent au 12 février 2021. Au petit matin, des promeneurs découvrent le corps d'une jeune femme qui repose dans un bras de l'Etang du Gol à Saint-Louis. Elle est partiellement dévêtue. Habillée d'une tunique courte, elle ne porte pas de sous-vêtements. Les enquêteurs ne tardent pas à l'identifier grâce à son sac à main abandonné à proximité qui contient une carte bancaire au nom de Tafita Bodihaly, Erminah de son prénom usuel. 

Le rapport du médecin-légiste et les examens complémentaires établissent que la jeune femme était déjà morte des suites d'une strangulation quand elle a été déposée dans le plan d'eau. L'expertise de son string, placé dans son sac à main, et de sa tunique révèle la présence d'un ADN masculin. Un homme avec qui elle aurait eu un rapport sexuel peu avant le crime dont la plage horaire se situe dans le courant de la nuit précédant la découverte macabre. Un témoin jamais identifié mais sans doute capital pour l'enquête.

Relations plurielles et partenaires violents

C'est d'autant plus vrai que deux pistes de travail qui se dessinent tournent autour la vie intime de Erminah Bodihaly. L'une se focalise sur la poignée de compagnons avec qui elle a noué des relations sentimentales, généralement à couteaux tirés. L'autre piste s'attache aux relations tarifées qu'elle accepte de temps à autre, notamment par le biais d'un rabatteur. Un intermédiaire qu'elle a contacté le jour des faits dans l'espoir de dénicher un client. Interrogé, celui-ci a indiqué qu'il n'en avait pas eu l'opportunité.

En se penchant sur les relations plurielles passées et présentes de la jeune mère de famille, les enquêteurs retracent quatre premiers suspects. Une relation de passage, un petit ami et des ex-compagnons. Tous ont été plus ou moins violents avec elle. Mais ils sont mis hors de cause à l'issue de leur garde à vue, au profit d'un alibi jugé sérieux. Et puis leur ADN ne présente pas de correspondance avec celui détecté sur les effets de la victime.

Les gendarmes n'ont pas à attendre longtemps avant d'identifier un autre homme qui entretient une relation en pointillé avec Erminah Bodihaly. Roland G. se présente à eux en indiquant qu'il est le père biologique de la plus jeune enfant de la victime. Une paternité à laquelle il tient mais qu'il a grand peine à faire admettre. Erminah Bodihaly ne voulait pas en entendre parler alors même qu'il était toujours là dans les moments difficiles. D'ailleurs, la mère de la victime le dépeint comme un homme “gentil”, persuadée qu'il est le vrai père de la petite plutôt que le compagnon qui l'a reconnue à sa place. Au cours de l'instruction, une expertise comparative leur donnera d'ailleurs raison.

Un suspect inattendu

Dans un rapport éducatif de novembre 2020, la grand-mère brosse le portrait d'un homme bienveillant. Elle précise : “Heureusement que Jean (Roland) est là pour m'aider”. Les enquêteurs indiquent alors qu'il “apparaît comme omniprésent et totalement intégré à la famille de la défunte”, se présentant lui-même comme “un soutien indéfectible”. La proximité entre la grand-mère maternelle et Roland G., très attentionné envers la fillette sur un plan matériel et affectif, suscite d'ailleurs des tensions avec Erminah. C'est d'autant plus vrai que celle-ci a perdu la garde de ses filles au profit de sa propre mère, en raison d'une vie dissolue sur fond de violence, d'alcool et de prostitution occasionnelle.

Pour leur part, les enquêteurs ont le sentiment que Roland G. n'est pas étranger au drame même si son ADN ne “matche” pas avec les échantillons prélevés sur les vêtements de la victime. Une hypothèse de travail “émise plus sur du ressenti que sur des éléments matériels” et “affinée tout au long de l'enquête”, écrivent-ils dès le 23 février 2021. Partant de l'hypothèse que cet agriculteur des hauts de Saint-Leu cache peut-être quelque chose, ils ont épluché sa téléphonie pour la croiser avec celle de la victime.

Les relevés font apparaître qu'ils ont été en contact à sept reprises dans la journée du 11 février, entre 9h et 16h55. Sur ce point, la mémoire de Roland G. fait défaut puisqu'il dit d'abord que leur dernière conversation remonte à 14-15 heures. Plus embarrassant, il situe leur ultime rencontre la veille du crime alors qu'ils se sont vus le jour-même comme il finit par en convenir. Il ment aussi sur leurs relations sexuelles qui se sont étirées jusqu'en décembre 2020 et non pas plusieurs mois avant le drame.

Les enquêteurs sont convaincus que la victime a été tuée sur la plantation de Roland G. puis déposée à l'Etang du Gol avec un Berlingo blanc à sa disposition, même si aucune trace de violence n'a été découverte et que l'ADN sur les effets de la victime ne lui correspondent pas.

Contrevérités et téléphonie troublante

Au delà du timing de leurs échanges téléphoniques, les gendarmes géo-localisent leurs portables le jour des faits. Celui d'Erminah Bodihaly accroche la borne de son domicile du Tampon jusqu'à 16h55. Idem pour Roland G. à 16h28. Ce qui est concevable puisque leurs logements respectifs sont très proches. Erminah aurait bien tenté de faire un tour à moto avec lui mais il aurait refusé de l'emmener en raison de son état d'ivresse, admet-il tardivement une fois encore. Vers 17h10, un nouveau bornage atteste d'un déplacement de la jeune femme sur le secteur de Saint-Pierre.

A la suite, elle est géo-localisée à sept reprises sur Saint-Leu, pour la dernière fois à 21h09. Ceux avec qui elle est en contact jusque-là rapportent qu'elle n'a jamais fait état d'une quelconque difficulté mais elle n'a pas précisé où et avec qui elle se trouvait. Le portable de Roland G., quant à lui, est en sourdine entre 16h55 - où il est détecté au Tampon et où il joint la victime par téléphone - et le moment où il borne furtivement aux abords de sa plantation de la Chaloupe Saint-Leu lors d'un appel en métropole à 00h25, dans la nuit du 11 au 12 février. Il déclare avoir passé la fin de journée et la nuit, seul sur sa petite exploitation. Il aurait dormi de 22h30 jusqu'en milieu de matinée, avant de rentrer à son domicile du Tampon. 

Ces rapprochements techniques et des déclarations à géométrie variable nourrissent les soupçons des enquêteurs à l'égard de Roland G. Sachant qu'ils ont récupéré les images d'une caméra de vidéo-surveillance attestant du passage d'un véhicule suspect au Gol, sur le chemin qui conduit à la scène de découverte du corps entre 22h49 et 23h09, ils opèrent un travail de recoupement avec leur suspect. Ils lui demandent de lister ses véhicules. Il se trouve que Roland G. omet de parler d'un Berlingo Citroën blanc en panne dans la période du crime. Il justifie cet oubli par le fait qu'il est au nom de son fils et qu'il a été revendu en mars-avril 2021, après les faits donc. 

Sur la trace d'un Berlingo

Du reste, le Berlingo est expertisé sans révéler la moindre trace de violence en lien avec le meurtre de Erminah Bodihaly, sachant qu'il a été nettoyé par le nouveau propriétaire à deux reprises. Le cabanon de la plantation de Roland G. est lui aussi passé au peigne fin par les techniciens en identification criminelle. Mais, là encore, aucune trace suspecte n'est relevée. Une autre série d'investigations techniques est menée pour tenter de relier le suspect au lieu de découverte du corps.

Partant des fameuses images floues du Gol et de leur timing, les gendarmes saisissent les vidéos disponibles sur le trajet supposé de Roland G. pour s'y rendre depuis sa plantation. Il se trouve qu'un Berlingo blanc, similaire à celui qu'il a eu à sa disposition, passe dans le champ de vision de la caméra d'un snack de la Chaloupe Saint-Leu à 22h33 puis de celle d'un fast food au Gol à 22h46. Un timing compatible avec l'arrivée du véhicule non identifiable près de la scène de crime, trois minutes plus tard. Et un chronométrage qui rend plausible un déplacement entre la plantation de Roland G. et la scène de crime du Gol.

L'enquête s'appuie surtout sur un indice repéré à partir des images du snack, révélant un dysfonctionnement du feu arrière droit d'un Berlingo qui passe. Comme celui utilisé par Roland G. ? C'est ce qu'avancent les enquêteurs, remarquant que le même feu est moins lumineux sur le Berlingo utilisé par le suspect. Parmi les éléments à charge pour Roland G, il est retenu le témoignage accablant d'une ex-compagne qui persiste à l'accuser de viol et de violence, bien que l'enquête ait été classée sans suite en 2017. Interrogée, elle parle de strangulation et guide les enquêteurs à l'endroit où il aurait tenté de lui imposer des rapports sexuels à deux reprises, pile poil à l'endroit de la scène de crime.

Des investigations techniques très disputées

Lors de l'instruction, ses défenseurs, Me Nicolas Dyall et Me Jean-Jacques Morel, n'ont pas manqué de contester certains témoignages et indices concourant au maintien en détention de leur client et qu'ils considéraient comme ténus. A commencer par les déclarations de cette ex-compagne qui - sur suggestion des enquêteurs - parle du Gol Saint-Louis comme d'un lieu propice à des relations sexuelles pour Roland G. En audition, elle livre une description éloignée de l'endroit où gisait la victime. Cependant, deux mois plus tard, elle conduit les enquêteurs sur les lieux de la scène de crime dont les médias s'étaient fait l'écho au moyen de photos. Elle admet avoir suivi l'affaire dans la presse mais sans avoir prêté attention à l'endroit précis. Un témoignage à charge dont les avocats doutent sérieusement.

Surtout, les conseils de Roland G. contestent la géolocalisation du téléphone de la victime sur sa plantation des hauts de Saint-Leu. Celui-ci accroche d'autres antennes relais le jour des faits que celle de la rue Basson, la plus proche de son exploitation. Pour sa part, l'accusation insiste sur le fait que les zones géographiques couvertes par les différentes cellules se chevauchent. De sorte que le téléphone a pu accrocher d'autres relais compatibles avec la présence d'Erminah aux côtés de Roland G. L'utilisation du Berlingo pour transporter le corps d'Erminah ne les convainc pas davantage. Ils soutiennent que celui utilisé par l'agriculteur présente des particularités qui ne figurent pas sur les images des caméras comme des clignotants manquants, une trappe à essence défectueuse ou une baguette latérale incomplète. 

Il est à noter encore qu'un juge des libertés et de la détention leur a donné raison en juin 2022 avant que Roland G. ne soit de nouveau incarcéré puis remis en liberté par la chambre de l'instruction le 14 décembre suivant. Ces aller-retours passant par la case prison ne sont sans doute pas étrangers aux zones d'ombre qui persistent au terme de l'enquête. Déjà en mai 2022, une soeur d'Erminah avait fait part de sa surprise quant aux soupçons portés à l'encontre de Roland G. Elle rapportait que sa soeur ne lui “avait jamais mal parlé de Jean (Roland)”, concluant ainsi son propos : “Je ne me mets pas en tête que c'est lui à 100% le meurtrier tant qu'il n'est pas condamné.” Il reviendra en effet aux jurés de la cour d'assises d'apprécier la pertinence des éléments à charge et à décharge d'un procès qui promet d'être âprement débattu par la défense, les parties civiles et l'avocat général.

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