Madagascar : La journaliste Gaëlle Borgia lauréate du prix Rory Peck

A l'heure des éditorialistes d'opinion vissés dans les fauteuils des plateaux de télévision de chaînes diffusant des images en boucle, Gaelle Borgia incarne une forme vivifiante du journalisme. Et peut-être même aussi une sorte d'anomalie dans le métier, elle qui est capable de consacrer quinze jours de sa vie à une éprouvante enquête dans le sud-est de Madagascar, pour un court reportage de seulement cinq minutes diffusé sur France 24.
« Plus personne ne fait ça », confirme-t-elle au téléphone depuis Paris, en sortant d'un direct radio sur France Culture. « Quinze jours à ne pas savoir où on va dormir, à marcher des heures et des jours, à traverser des rivières en crue à cause du cyclone, à mettre les motos dans les pirogues ou dans les bacs... J'ai eu le paludisme au retour et j'ai été hospitalisée », rembobine la journaliste, qui confesse « une manière d'aborder ce métier qui est sacrificielle ».
Son reportage saisissant pour France 24, diffusé en mars a pour point de départ des rumeurs persistantes sur les réseaux sociaux selon lesquelles « des femmes vendaient leurs enfants sur le marché pour 20 dollars » après le passage dévastateur du cyclone Freddy dans le district d'Ikongo.
Cette région du sud-est malgache ayant auparavant été durement frappée par les cyclones Batsirai et Emnati, la famine s'est durablement installée dans les villages privés des ressources fournies par le travail dans les champs.
« Mur du silence »
Bien que confirmée par des sources locales et par l'ONG Médecins Sans Frontières, la terrible information est qualifiée de mensongère par le gouvernement, qui dément vigoureusement que le moindre enfant ait pu être vendu pour se sauver de la misère. Gaëlle Borgia décide rapidement de se rendre sur place avec son cameraman Jedidia Andriamasy. Une véritable expédition dans cette région du pays déjà quasi inaccessible en dehors des périodes cycloniques.
« Quand je suis arrivée sur place, j'ai été confrontée à un mur de silence : vendre des enfants, c'est quelque chose qui suscite de la honte et plus personne ne voulait s'exprimer après l'indignation que cela a généré sur les réseaux sociaux », relate la correspondante de la chaîne publique anglaise BBC.
« En persévérant, j'ai fini par avoir le témoignage d'une maman à qui on avait proposé de vendre son enfant 1090 euros. J'ai eu d'autres témoignages, mais de personnes qui refusaient de s'exprimer devant les caméras. J'ai parlé à un responsable de centre de santé, un personnel médical, qui me disait que cela n'existait pas, alors que j'avais eu son contact par le staff de Médecins Sans Frontières, qui m'avait dit : appelle cette personne, il était là quand on a tenté de nous vendre des enfants », poursuit celle qui a déjà remporté le prix Pullitzer en 2020 pour une enquête sur l'ingérence russe dans le déroulement de la campagne présidentielle de 2018, via notamment le groupe Wagner et le financement occulte de plusieurs candidats.
« A Madagascar, la démocratie est en perte de vitesse »
Au regard du déroulement chaotique de la campagne électorale qui vient de se conclure par la réélection du président sortant Andry Rajoelina, la légitimité du système politique malgache et du futur gouvernement demeure sujette à caution. « Ce n'est pas moi qui le dit, c'est la présidente de l'Assemblée nationale : la démocratie à Madagascar est en perte de vitesse. Elle l'a dit en octobre et a dénoncé de graves entraves à la démocratie. Des associations étudiantes, des organisations de la société civile, les Eglises, une majorité de gens qui dénoncent des entraves à la démocratie, une répression : clairement, le gouvernement est très critiqué sur sa capacité à laisser les citoyens s'exprimer », martèle la journaliste malgache.
Gaëlle Borgia évoque les pressions exercées sur la liberté d'expression, avec des personnes emprisonnées pour des propos tenus sur les réseaux sociaux après des poursuites judiciaires pour cybercriminalité ou propagation de fausses nouvelles.
« Avant l'élection il y avait déjà un boycott généralisé, c'est difficile d'imaginer que l'élection d'Andry Rajoelina soit acceptée, alors qu'on parle d'un taux de participation de 45%. Un de ses principaux adversaires a déjà dénoncé des fraudes, dans cette élection tout le processus est rejeté. La Ceni (Commission électorale nationale indépendante) est contestée et la Haute cours constitutionnelle (HCC) n'a plus la confiance de dix candidats sur treize parce qu'ils estiment que les juges sont des proches du président », souligne Gaëlle Borgia. Reste à savoir comment le résultat de cette élection sera accueilli par la communauté internationale et les bailleurs de fonds.


