L'île Maurice secouée par un énorme scandale qui pourrait coûter son poste à Pravind Jugnauth

C’est le 10 novembre prochain que doivent normalement se tenir les élections législatives à l’ile Maurice. Un scrutin qui apparaissait aux yeux de beaucoup comme une simple promenade de santé pour Pravind Jugnauth, le Premier ministre sortant.
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J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire à de multiples reprises que, sous ses airs d’ile paradisiaque berceau d’une des seules démocraties d’Afrique, l’ile Maurice est en fait une ile où la corruption et le trafic de drogue règnent en maîtres. Avec à leur tête de très hautes personnalités de l’Etat, suivez mon regard... Et surtout, une ile glissant tout doucement vers une dictature douce.
Ce ne sont pas les récents événements qui vont me donner tort.
A Maurice, le Premier ministre a une grande latitude pour choisir la date des élections. Si Pravind Jugnauth a choisi le 10 novembre, c’est qu’il était persuadé que tous les signaux étaient au vert pour lui. D’autant qu’il savait pouvoir compter sur une énorme cagnotte qu’il avait mise de côté pour pouvoir s’attirer les bonnes grâces des électeurs.
Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes et tous les observateurs le voyaient assez facilement réélu, d'autant que l’opposition était divisée entre une alliance sous le leadership des anciens Premiers ministres Navin Ramgoolam et Paul Béranger, et une autre constituée de Roshi Badhain et de Rama Valayden.
Et patatras ! Il y a une quinzaine de jours, une personne se cachant derrière le pseudonyme de "Missié Moustass" a commencé à inonder Facebook de copies d’enregistrements audio de conversations téléphoniques de personnalités aussi diverses que la diplomate anglaise en charge des négociations pour la restitution des iles Chagos, des hommes politiques, des avocats, des policiers, des journalistes...
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La preuve que toutes ces personnes étaient sur écoutes.
Bien évidemment, les posts Facebook ont été repartagés des dizaines de milliers de fois et plus un seul Mauricien n'en ignore les contenus aujourd’hui.
Le Premier ministre a dans un premier temps tenté de nier l’affaire, affirmant qu’il s’agissait de conversations manipulées par une intelligence artificielle. Gros éclat de rire général, ChatGPT et toutes les autres IA étant totalement incapables de s’exprimer en créole mauricien, en plus avec l'accent s'il vous plait.
D’autant plus que deux des avocats écoutés ont certifié reconnaitre des conversations qu’ils avaient effectivement eues.
Depuis quinze jours, la campagne électorale était rythmée par les publications de Missié Moustass, même si ce dernier s’était fait plus discret ces derniers jours.
Tout Maurice cherchait le nom de celui qui se cachait derrière ce pseudo et qui s’était manifestement fixé comme objectif de démolir méthodiquement la candidature du Premier ministre sortant.
Les soupçons s'étaient vite portés sur l'ancien PDG de Mauritius Telecom, Sherry Singh, un ancien intime de la famille Jugnauth, surtout de Madame, mais qui avait démissionné avec pertes et fracas le 30 juin 2022 en affirmant avoir été sommé par le Premier ministre d'autoriser l'accès des infrastructures de Mauritius Telecom à une équipe de techniciens indiens afin d'écouter le trafic internet transitant par les câbles sous- marins.
L’affaire avait fait grand bruit à l’époque et nombre de Mauriciens, persuadés d'être écoutés par le gouvernement, s’étaient rabattus sur les messageries cryptées pour leurs échanges, et en particulier sur WhatsApp.
Et voilà que les enregistrements de Missié Moustass venaient démontrer que quelqu'un (le gouvernement?) avait trouvé le moyen d’écouter même ces conversations qu’on pensait inviolables.
Il y a deux jours, nouvelle salve de publications Facebook mettant une nouvelle fois en cause des personnalités très proches du Premier ministre, et notamment des avocats et des policiers obéissant manifestement au doigt et à l’œil aux desiderata de Pravind Jugnauth.
Mais beaucoup plus grave, Missié Moustass avait annoncé de prochaines révélations, avant les élections, sur une affaire de meurtre jamais élucidée survenue en octobre 2020 dont la victime était un dénommé Soopramanien Kistnen, militant du parti du Premier ministre et dont le corps avait été retrouvé calciné dans un champ de cannes. La police avait dans un premier temps conclu à un suicide mais plusieurs éléments troublants avaient émergé, ce qui avait poussé la famille de Kistnen à mettre en doute la version de la police. Selon des informations présentées au tribunal, Kistnen aurait détenu des informations compromettantes sur des affaires de corruption et de trafic d'influence touchant l’entourage de Pravind Jugnauth, notamment l'octroi de contrats publics dans des conditions douteuses. Il semble qu'il ait eu l'intention de révéler ces informations, ce qui pourrait expliquer son assassinat.
Missié Moustass avait également promis il y a quelques jours de nouvelles révélations, au travers d'enregistrements des personnes concernées, dans une autre affaire qui a agité l'ile Maurice en septembre 2022, l'affaire "Koul Adrien", du prénom d'Adrien Duval, le fils de Xavier Luc Duval, un des leaders de l'opposition, qui avait eu un accident de la route à Ébène sous l'emprise d'un état alcoolique. Dans de précédents enregistrements téléphoniques mis en ligne, il avait déjà démontré l'existence d'un complot ourdi par le commissaire de police Anil Kumar Dip avec d'autres protagonistes dans le but de faire fuiter l'information en direction de la presse, de façon à discréditer son père.
Pravind Jugnauth ne pouvait rester sans réagir. Dans un premier temps, il a fait supprimer la page Facebook de Missié Moustass. Ce dernier a trouvé la parade en continuant à poster sur Tik Tok, basé en Chine et donc bien plus difficilement censurable.
Le gouvernement de l'île Maurice est donc passé à la vitesse supérieure en ordonnant ce matin la suspension de tous les réseaux sociaux dans l’ile sœur, jusqu’au lendemain des élections. Plus de Facebook et de Tik Tok donc, la méthode est radicale.
Peu avant, il avait confié une enquête pour tenter d'identifier Missié Moustass au commissaire de police Anil Kumar Dip, lui-même directement visé par les révélations de ce dernier et très proche du gouvernement. Cette désignation a suscité une vague d’indignation parmi les acteurs de la société civile et chez les hommes politiques qui ont dénoncé un conflit d’intérêt. Qu’à cela ne tienne, le commissaire a tenu le 25 octobre dernier une conférence de presse pour signifier qu’il n’entendait pas démissionner.
Et enfin, on apprenait que la SST (Équipe Spéciale d’Intervention) de la police mauricienne avait arrêté cet après-midi Sherry Singh, l’homme que tout le monde soupçonnait d’être Missié Moustass, du fait de ses anciennes fonctions de directeur de Mauritius Telecom, ainsi que trois autres personnes, dont un ancien attaché de presse d’un ministre.
Quelle va être la suite de ce feuilleton qui tient en haleine toute l’ile Maurice ? Les rumeurs les plus folles circulent, allant de l’arrivée de techniciens israéliens spécialistes des interceptions téléphoniques jusqu’à un report des élections.
Quoi qu’il en soit, les 10 prochains jours s’annoncent passionnants, d'autant que le plupart des observateurs que nous avons pu consulter voient maintenant le Premier ministre sortant en grande difficulté. Affaire à suivre, comme on dit.


