Revenir à la rubrique : Social

"Les plus fragiles vont être fragilisés" : maires, députés, agents… à Saint-Denis, l’union sacrée contre la coupe des contrats aidés

Ecrit par L.C (sur place), avec L-H.T – le mercredi 20 mai 2026 à 11H50
En mai, de nombreux maires avaient manifesté devant la préfecture contre la baisse drastique du nombre de contrats aidés (archives).

Devant la préfecture, maires, députés, sénateurs et salariés en PEC ont fait front commun ce mercredi 20 mai pour dénoncer la baisse drastique des contrats aidés. Derrière la bataille politique, une même crainte monte sur l’île. Écoles désorganisées, associations étranglées, espaces verts abandonnés, familles précaires encore plus fragilisées... c'est tout le service public qui pourrait être fragilisé. Une motion des élus a été déposée en préfecture.

Rarement la grille de la préfecture aura vu autant d’écharpes tricolores alignées sous le même soleil. Ce mercredi matin 20 mai à Saint-Denis, élus de tous bords, parlementaires, maires, agents communaux et salariés en contrats PEC (Parcours emploi compétences) se sont retrouvés côte à côte pour réclamer une "chose simple" selon eux. Le maintien immédiat des contrats aidés à hauteur des besoins réels de La Réunion. Ils étaient 330 manifestants selon les services de la préfecture.

Dans le cortège, Huguette Bello, Ericka Bareigts, Olivier Hoarau, Patrice Selly, Erick Fontaine, Céline Sitouze, Camille Clain, Alexis Chaussalet, Emmanuel Séraphin, Karim Juhoor, "Alec", Patrick Lebreton... une longue liste d’élus venus des quatre coins de l’île. Tous sont là, ou représentés par leurs adjoints.

Lire aussi : Contrats aidés : les élus mobilisés devant la préfecture ce mercredi 20 mai

Et des parlementaires aussi. Les députés Jean-Hugues Ratenon, Perceval Gaillard aperçu en retrait, Frédéric Maillot évoqué dans les discussions, Emeline K/Bidi et la députée Lebon étaient également présents, tout comme la sénatrice Corbière.

L’image est forte. Car sur les contrats aidés, les clivages habituels semblent s’effacer devant l’urgence sociale.

"Il est fort probable que je ne puisse pas ouvrir les écoles en août", avait déjà alerté Patrice Selly ces derniers jours. Sur place, les maires décrivent tous le même scénario. Des services publics locaux qui tiennent grâce aux PEC. Et qui risquent désormais de décrocher.

Arbitrages

À Salazie, la maire Sidoleine Papaya parle d’un "besoin de 80 emplois". Mais avec la baisse annoncée, la commune va devoir trancher dans le vif.

"Nous étions pour l’inclusion des enfants porteurs de handicap le temps que la MDPH prenne le relais. Aujourd’hui, malheureusement, nous ne pourrons plus accompagner ces familles", explique-t-elle.

Dans les écoles aussi, la situation inquiète.

"On aura un manque criant sur ce type de postes au niveau des écoles. Donc ça nous pénalise énormément sur l’éducation et la jeunesse." La maire décrit également les conséquences sanitaires pour une commune enclavée et végétalisée comme Salazie.

"Avec un territoire vaste et une forte végétation abondante sur nos emplois verts aussi, ça aura des conséquences sanitaires."

"On a un besoin réel en main d’œuvre"

Pour Camille Clain, maire de l’Entre-Deux, la question des contrats PEC touche directement au fonctionnement quotidien des communes rurales. "La commune de l’Entre-Deux a à peu près 250 agents, dont 60% sont des contrats PEC", explique-t-elle.

Dans sa commune, les salariés concernés interviennent autant dans les écoles que sur l’entretien des sentiers communaux fréquentés par les touristes. "On a un besoin réel en main d’œuvre", insiste l’élue. Mais elle reconnaît aussi les limites du dispositif. "Ce sont des contrats qui ne sont pas pérennes", rappelle-t-elle, dénonçant surtout la brutalité de la baisse annoncée.

"Aujourd’hui, l’idée c’est surtout de demander à l’État quels sont les moyens qu’il va mettre à disposition des collectivités pour qu’on puisse faire fonctionner le service public."

Lire aussi : 800 contrats aidés pour les communes : les maires dénoncent une répartition “intenable”

Puis vient le constat social.

"Nous avons quand même le plus fort taux de précarité sur Salazie. Avec la cherté de la vie, la hausse du carburant, les longues distances… aujourd’hui se retrouver avec une diminution des PEC, ce sera une situation catastrophique."

Dans la foule, les salariés en contrat aidé racontent une autre réalité. Celle de parcours de vie suspendus à ces emplois souvent précaires mais vitaux.

Lucie Lefèvre travaille à Saint-Joseph. Elle parle vite, avec émotion.

"On voit les difficultés. Moi, j’ai commencé par des petits contrats, explique-t-elle. C’est ça qui m’a permis de travailler avec les enfants, de représenter les gosses, les parents, les collègues. Aujourd’hui, on ne peut plus travailler sans les contrats. On est là pour faire entendre notre voix."

Sur le terrain, les besoins sont là

Audrey, ATSEM en petite section sous contrat PEC, décrit un travail souvent invisible mais indispensable. "On accompagne les enfants, on est leur premier repère. Ce sont des petites choses qui font de grandes choses. Les plus fragiles vont être fragilisés."

Elle insiste sur ce rôle de l’ombre qui fait tourner les écoles : "Tous aussi essentiels les uns que les autres. Nous sommes un maillon indispensable du bon fonctionnement du service public. Sur le terrain, les besoins sont toujours là. Il faut rétablir les contrats PEC à la hauteur des réalités du terrain."

Au micro, Younous Sadar arrache plusieurs applaudissements. Son intervention, simple et directe, touche la foule. "Le contrat PEC, il rend service à toute la population. Qui ça nettoie partout ? Les déchets verts, l’espace public… après les pique-niques, c’est nous qui revenons nettoyer le lundi matin."

Puis cette phrase qui résume l’angoisse de nombreux élus. "Est-ce que La Réunion entière est prête pour vivre dans la saleté ?"

Lire aussi : Contrats aidés : “Il est fort probable que je ne puisse pas ouvrir les écoles en août”, alerte Patrice Selly

Au-delà des communes, le tissu associatif apparaît lui aussi sous tension. Plusieurs intervenants évoquent une baisse brutale des moyens pour les structures sociales, notamment dans l’accompagnement au logement et à la précarité. Plus de 40.000 demandes seraient toujours en attente selon les organisateurs. Certains craignent également un impact indirect sur le BTP, déjà fragilisé.

La mobilisation sert de caisse de résonance à d’autres colères réunionnaises. Parmi elles, celle des enseignants réunionnais maintenus hors de leur territoire d’origine. Des élus et militants ont demandé le retour des professeurs séparés de leur famille, tout en réclamant que les emplois créés dans les secteurs en tension - pénitentiaire, finances publiques ou services publics - soient prioritairement attribués à des Réunionnais.

Arbitres "incompréhensibles"

En fin de rassemblement, plusieurs élus, dont Ericka Bareigts, Céline Sitouze et Emmanuel Séraphin, ont signé une motion réclamant le maintien immédiat des PEC au niveau de l’année précédente.

Huguette Bello voit dans cette mobilisation bien plus qu’un simple bras de fer budgétaire. "Nous avons déposé une motion, à la fois les élus, les maires, les parlementaires et également les responsables d’associations", rappelle la présidente de Région, qui demande désormais qu’une délégation soit reçue par le Premier ministre. Pour elle, les arbitrages du gouvernement sont incompréhensibles.

"On nous dit qu’il y a 33 millions pour les PEC, et puis après on voit qu’on met 330 milliards pour l’effort de guerre", lance-t-elle. Elle alerte surtout sur les conséquences concrètes pour la rentrée scolaire. "Ce n’est pas possible que les élèves de La Réunion soient privés de ces personnes essentielles au fonctionnement de l’école."

La présidente de Région relie également cette colère à l’exil forcé des enseignants réunionnais vers l’Hexagone.

Inquiétudes

Ericka Bareigts et Emmanuel Séraphin dénoncent eux aussi "un procès fait aux élus". Pour la maire de Saint-Denis, l’État tente de faire porter aux collectivités la responsabilité des coupes budgétaires. "On nous supprime des moyens en disant que si on est dans cette situation, c’est de la faute des élus", fustige la maire de Saint-Denis.

Car à Saint-Denis, 500 agents sur 2.500 sont en PEC, notamment dans les écoles. "Nous, on met une ATSEM par classe", souligne-t-elle, estimant que ces postes sont essentiels pour les enseignants, les parents et les enfants en situation de handicap.

Emmanuel Séraphin pointe également le calendrier de l’annonce gouvernementale. "La coupe a été annoncée après le vote des budgets des collectivités", rappelle-t-il, évoquant désormais des inquiétudes qui dépassent largement les seuls contrats aidés.

Peu avant 11 heures, une délégation d’une vingtaine d’élus a franchi les portes de la préfecture pour tenter de rencontrer le préfet (finalement absent) et remettre officiellement la motion commune. Le texte alerte sur les conséquences "dramatiques" de la baisse des contrats PEC pour les communes, les écoles et le tissu associatif réunionnais.

Les signataires réclament également le maintien de la Ligne budgétaire unique (LBU), essentielle au logement social, ainsi qu’une véritable politique de justice sociale "adaptée aux réalités et aux spécificités de La Réunion".

Lire aussi : Contrats aidés : un collectif citoyen lance un débat en ligne sur "l’après-PEC"

Reste désormais à savoir si l’État entendra cette démonstration de force politique et sociale. Car derrière les acronymes administratifs et les arbitrages budgétaires, c’est toute une mécanique réunionnaise qui menace aujourd’hui de se gripper.

Dans la même rubrique

0💬
Tri :