Les gros piments de la MCUR des Vergès

Paul Vergès et son clan ont tendance à vouloir pimenter fortement l'histoire locale pour mieux justifier la nécessité d'édifier la MCUR. C'est bien fâcheux. On arrange trop bien cette histoire au pays du rhum arrangé : les chaînes des esclaves de l'île, déjà bien lourdes, se font encore plus lourdes. L'idéologie de Vergès va couler à flots dans toutes les salles de la MCUR pharaonique et, paradoxalement, elle va semer la division dans un édifice qui se propose de faire battre à l'unisson le cœur de tous les Réunionnais, d'où que viennent leurs ancêtres.
Et des voix s'élèvent contre cette vision pimentée, et même dans son propre camp. Il suffit de rappeler les réticences d'Huguette Bello, député-maire de Saint-Paul : "La MCUR, ce n'est pas une priorité"; et, parue dans le Quotidien de La Réunion, la merveilleuse réflexion de Daniel Waro, qu'on ne peut suspecter d'être anti-PCR : "Cette histoire de maison, musée, gros pâté centralisé, c’est pour obtenir un nom, une plaque. Cela n’apporte rien à la mémoire. Pour moi, c’est à l’école qu’on met la mémoire. La mémoire est encore vivante. Si c’est vivant, eh bien, continuons à la faire vivre. La mémoire, on la distille au sein de l’école, dans les livres. Ne confinez pas la mémoire dans un gros pâté, le plus artistique ou le plus gigantesque qui soit. Je ne veux pas être hostile à Vergès, mais là, ça déraille."
Le président de la Région Réunion, lors du dernier congrès du PCR, a déclaré : "La MCUR sera le grand sanctuaire de tous ces milliers d’esclaves qui n’ont pas eu de sépulture". Faux : tous les esclaves, sous la dépendance d'un maître, ont eu une sépulture, ne fût-ce que pour des raisons d'hygiène. Le problème des sépultures ne se situe pas dans la dialectique esclave/non esclave mais dans celle chrétien/non chrétien. Le problème posé par les esclaves non baptisés fut, d'une certaine manière, comparable à celui posé par des catégories 'problématiques' (les comédiens, les suicidés...). S'ouvrit donc l'opposition entre terres consacrées et terres profanes. Tous ceux qui n'étaient pas chrétiens ou qui n'étaient pas considérés comme tels étaient enterrés en quelque champ, en terre profane. Le plus logiquement du monde, monsieur le curé, où que se trouvât son église, dans l'hémisphère Nord ou dans l'hémisphère Sud, n'acceptait en son cimetière ni les brebis égarées ni celles qui n'étaient pas de son bercail. Les protestants avaient leurs cimetières et les juifs les leurs, et plus précisément, chaque croyant, catholique, protestant, juif ou musulman, avait pour ainsi dire sa terre sacrée pour son repos éternel. Lors de la période de l'esclavage, dans cette île, presque tout le monde était catholique et tout esclave récemment arrivé pouvait mourir sans avoir été baptisé. Lors d'épidémies, où que l'on fût, on enterrait dans des fosses communes à la hâte par nécessité pour se protéger d'autres maladies qui peuvent survenir dans ces cas-là. Les cimetières paroissiaux deviendront cimetières municipaux à la Révolution. Et encore faudra-t-il donner du temps au temps.
Il y a lieu de traiter à part le problème des esclaves marrons. De même qu'un prisonnier de guerre qui réussit à s'échapper devient un évadé, de même l'esclave fugitif qui s'évade de l'habitation de son maître trop cruel redevient un homme libre, un résistant marron, certes pourchassé et à la merci des chasseurs de têtes. Les massacres dans les bois, et donc sans sépulture, présentent la même horreur, que l'on soit considéré comme esclave ou non. Mais il faut savoir que certains résistants marrons ne seront jamais repris et connaîtront un sort un peu comparable à celui qu'ils connaissaient avant d'être prisonniers d'une autre ethnie, le risque incessant d'une querelle tribale. Ils seront toujours sur le qui-vive. Et au fil du temps, quelques années avant l'abolition de l'esclavage, les marrons de plus en plus nombreux, de mieux en mieux organisés, finissent par semer à leur tour la terreur. Les chasseurs de têtes sont difficiles à recruter, craignant trop pour la leur, et les marrons n'hésitent pas à faire des incursions chez les esclavagistes à tel point que la terreur a donné l'impression d'avoir changé de camp. Bref, le résistant marron nous laisse une belle leçon d'humanité, celle du résistant héroïque qui a lutté pour sauvegarder la liberté et la dignité de sa famille.
Il y a lieu aussi de distinguer deux sortes d'esclavagistes : les gros esclavagistes, gros propriétaires, bénéficiant des services d'un grand nombre d'esclaves et les petits esclavagistes ne comptant que quelques esclaves, comme l'étaient les curés, dont le père Lafosse. C'est chez les premiers qu'il y a eu de terribles maltraitances, occasionnant révoltes et évasions d'esclaves. Chez les seconds, l'atmosphère était nettement moins pesante. Les maîtres travaillaient assez souvent avec leurs esclaves et accordaient plus facilement l'affranchissement surtout lorsqu'une esclave avait réussi à gagner le cœur d'un esclavagiste. C'est dans ce camp que le métissage embryonnaire va se développer jusqu'à parvenir à celui que nous connaissons dans cette île merveilleusement métissée. L'esclave a su jeter de l'humain dans le cœur sans-cœur de l'esclavagiste. C'est là aussi une belle victoire, une belle leçon d'humanité. Et ce n'est pas sans rappeler ce qu'a écrit Horace : "Graecia capta ferum victorem cepit" : la Grèce conquise a conquis son farouche vainqueur.
Et ce double aspect de l'esclavage se déduit des œuvres de deux grands maîtres-chercheurs, celles d'Hubert Gerbeau et de Prosper Ève. Les historiens de Vergès se plient trop facilement aux visions de leur maître, allant jusqu'à pimenter horriblement l'histoire locale. Les œillères nuisent à la qualité de la recherche et poussent à ne voir que ce que l'on veut absolument trouver. Rien d'autre.
En conclusion, non à la MCUR trop arrangée de Vergès. Oui, à la réhabilitation des divers sites chargés d'histoire avec tables d'hôtes à proximité. C'est, pour La Réunion, la meilleure façon de réunir harmonieusement tout le monde et de faire briller le bel arc-en-ciel de ses races.
Gérard Jeanneau
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