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Les dernières cartes « morales » de Salim Moussajee contre la Sogecore

Salim Moussajee y croit encore. Abasourdi par la somme de 700 000 euros à laquelle il a été condamné à verser à l’entreprise Sogecore, le chef d’entreprise "spolié" qui se dit victime de réseaux d’influence se tourne aujourd’hui vers l’inspection générale du ministère de la Justice et demain vers la justice européenne, le tout appuyé par des personnalités publiques respectées qui lui confèrent une forme de caution morale après épuisement de toutes ses voies de recours judiciaires nationales.

Ecrit par Ludovic Grondin – le mercredi 14 février 2024 à 19H28

Dix-sept ans. Dix-sept ans que les Réunionnais entendent parler de l’affaire Moussajee au gré des conclusions judiciaires, des rebondissements procéduraux ou des tentatives de grève de la faim devant le tribunal de Champ fleuri comme en 2022.

Malgré l’exposition médiatique récurrente de ce contentieux au long cours, finalement, seules quelques procédures ont fait l’objet d’une médiatisation. En tout, Salim Moussajee évalue à 130 le nombre de procédures engagées de part et d’autre. Parmi elles, autant les frères Moussajee que la Sogecore ont tour à tour gagné une manche mais pour d’obscures raisons, la machine judiciaire s’est remise en route à des moments décisifs et toujours « dans le sens de la Sogecore », fait remarquer l’actuel président du club de foot de Saint-Louis qui, avec son frère Yassine, possédait au début du contentieux, en 2006, six entreprises dont l’une spécialisée dans l’import de pneus. Elle était même devenue la deuxième plus importante de la place et commençait « à déranger », selon lui.

« Cette histoire est emblématique des mécanismes de l’économie réunionnaise. On dérangeait. On faisait 82 000 pneus importés en 2006 lorsque Hayot était à 86 000. On est à ce moment-là 3e importateur de batteries, on commence à faire entrer des pièces automobiles, on achetait en Inde, en Espagne, en Argentine, partout. On représentait un véritable danger économique pour le monopole en place. C’est pourquoi il fallait nous éliminer », réexplique-t-il cette théorie pour la millième fois.

« C’est une affaire qui dépasse l’entendement. Plus de 130 procédures, je crois que c’est du jamais vu à La Réunion. La justice a rendu l’injustice », qualifie-t-il son affaire qui en est donc arrivée au stade ultime de la Cour de cassation, qui lui a été défavorable. «  Mon affaire est le symptôme de tout ce qui pouvait se faire de pire en matière de petits arrangements et de réseaux », cite-t-il le grand reporter Frédéric Ploquin qui s’est penché sur ses démêlés judiciaires.

Au fil des années, Salim Moussajee a vu venir à lui des personnes de bonne volonté. L’ancien journaliste et conseiller régional Paul Hoarau est de ceux-là. Il a abattu un travail phénoménal en consignant chronologiquement la volumineuse et tortueuse affaire Moussajee Vs la Sogecore qui a fini, il faut le dire, par lasser l’opinion publique et agacer les magistrats pour qui cette affaire devenait une véritable patate chaude. Et dire que « ce contentieux aurait dû s’achever en 2008 », souligne Paul Hoarau puisque la vente aurait dû être annulée le 30 décembre 2008 lorsque le tribunal avait mis en lumière des « manoeuvres déloyales » de la part de l’acquéreur des sociétés Moussajee.

Gilbert Aubry : « On est dans la manipulation »

Le psychosociologue Arnold Jaccoud, l’ancien secrétaire général de la CFTC Paul Junot font eux aussi partie des « compagnons de route » de Salim Moussajee. A leurs côtés, surprise ce mercredi matin, l’ancien évêque Gilbert Aubry est venu clamer son ressenti sur cette affaire. « Quand j’ai été nommé évêque, j’ai pris comme devise : joie et espérance, justice et paix. La paix repose dans l’enseignement social de l’Eglise sur quatre piliers : amour, vérité, justice, liberté. Par amour, il faut comprendre « empathie », respect des personnes. Dans cette affaire, il n’y a pas de respect de la personne de Salim Moussajee. Deuxième point : la vérité c’est l’adéquation de la pensée par rapport à la réalité. Et là il n’y a pas d’adéquation de la réalité donc on est complètement à côté de la plaque, on n’est pas dans la vérité. On est dans la manipulation. La justice, c’est finalement la justesse de positionnement par rapport à la vérité. Et là nous ne sommes pas dans une justesse de positionnement. Nous sommes dans l’injustice de positionnement vis-à-vis de la chose traitée et de la personne mise en cause », accompagne-t-il la ténacité de ce justiciable pas comme les autres.

« Je crois à la force du copinage et des réseaux ici à La Réunion et je peux en parler sans faire de complotisme. Ce que je crois c’est qu’on n’a pas affaire à des dysfonctionnements mais à un système habituel et normalisé de la société, ici, sur son volet juridique et judiciaire. Pour moi c’est normal que ça se passe comme ça », déplore pour sa part Arnold Jaccoud qui partage sa lecture des événements en opposant notamment toutes les sorties publiques de Salim Moussajee face à la très grande discrétion des dirigeants de la concession automobile Sogecore, comme si cet aspect révélait en lui-même une forme de vérité sur les intentions de chacun.

A travers le cas de Salim Moussajee, sans oublier tous ceux qui jettent l’éponge faute de moyens ou de maîtrise des outils pour défendre leurs droits, ces personnalités publiques y voient aussi une lutte plus globale du modèle de société que Les Réunionnais doivent défendre pour demain.

« L’histoire a toujours été du côté de ceux qui se dressent contre l’injustice ! »

Cette sorte de conseil des sages qui entoure Salim Moussajee est complété par Paul Junot, syndicaliste à la probité d’acier, lui-même engagé dans un bras de fer avec son employeur, la BNP Paribas. « Cette affaire est révélatrice des dérives des valeurs qui doivent composer tout simplement une civilisation digne de ce nom. Quand on regarde ce qui se passe, on a tous les critères réunis : c’est la corruption, la course à l’argent, le juridisme qui remplace la justice et le plus grave c’est que, demain, on sera dans une société où la corruption fera loi, où l’amoralisme de la finance deviendra une vertu. Il y a beaucoup d’autres affaires dont on ne parle pas parce que les justiciables n’ont pas les moyens de soutenir leur démarche et finissent par abdiquer en cours de partie », avise Paul Junot.

Egalement présent, le maître à penser du PCR, Ary Yee-Chong-Tchi-Kan, considère que les coups portés à Salim Moussajee traduisent cette « violence vis-à-vis du peuple et vis-vis de ce que le peuple attend d’une justice. Arrêtez cette procédure destructrice de l’équilibre de notre société ! Ceux qui jouent aux malins, ils ne se rendent pas compte que l’histoire a toujours été du côté de ceux qui se dressent contre l’injustice ! »

Une vision partagée par Eric Ismaël, président du récent comité Pangar, qui voit dans le contentieux Moussajee un « système de fonctionnement mafieux lorsque le citoyen essaye de faire valoir ses droits. On aurait pu croire à une fiction tellement c’est invraisemblable et riche en rebondissements. Le citoyen qui a affaire à ça et qui pense que la justice a encore une forme de légitimité, il tombe des nues. Et ces personnes maintenant ne se cachent même plus. Il y a des menaces, des pressions, des condamnations, des faux et usages de faux, tout cela dans la bonne société réunionnaise », ajoute Eric Ismaël qui « en appelle à ceux qui refusent ce système, ce mode de fonctionnement, ceux qui ont encore un peu de valeurs humaines, de foi en l’homme, ceux qui aiment la société réunionnaise. C’est à eux que je m’adresse, construisons une société juste et éthique !».

Salim Moussajee a adressé, le 20 janvier, un courrier au ministre de la Justice afin de demander l’éclairage de l’Inspection générale des services judiciaires « pour espérer qu’une enquête soit menée sur comment on en est arrivé à un tel niveau de désastre judiciaire ». C’est une voie qui lui a été soufflée récemment par une magistrate à la retraite. Le justiciable « révolté du 974 » a aussi l’intention d’engager la responsabilité de l’Etat pour ce qui concerne le délai de traitement plus que déraisonnable de ce contentieux. Il est généralement admis qu’au-delà de 5 ans, ce délai puisse être considéré comme anormal. A l’issue de 17 ans de procédure, Salim Moussajee peut légitimement croire en ses chances de faire valoir ses droits bafoués. « Non seulement on a rendu l’injustice mais, pire, on a puni les victimes », ajoute-t-il.

Enfin, après avoir épuisé toutes les voies de recours nationales, il se voit bien solliciter la Cour européenne des droits de l’homme. « Mais ça coûte encore de l’argent », souffle-t-il en ajoutant que c’était le but recherché de ses « prédateurs », le décourager.

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