Le Rio, rue du Butor, Hôtel-du-Levant, le Jardin… Lieux coquins et sulfureux des sixties

Ou conné comment marmailles lé fournés ?
Lorsqu’on était mômes encore dans nos culottes courtes, à la kaz papa-momon, on n’osait pas trop se livrer à des pratiques coquines, " totion fouett’ pêche ! " Cela ne voulait pas dire que " tout ça " ne nous intéressait pas, bien au contraire. A plus forte raison lorsqu’on nous laissait la bride sur le cou. Par exemple après 1958, lorsque nous tombâmes au vieux lycée Leconte-de-Lisle sur une bande de sagouins encore plus vicieux que nous. Les " lieux coquins " de Saint-Denis, et bientôt d’à peu près toute dans l’île, nous allions les connaître tous, parole !
" Le prêtre la dit allez pas là-bas ! "
A tout seigneur tout honneur, Saint-Denis comptait alors le plus grand nombre de lieux de coquineries de l’île. Un des endroits les plus courus du chef-lieu alors, ce n’était pas le Monument aux Morts, pas la rue de Grand-Chemin avec ses trois-quatre modestes boutiques z’Arabes.
C’était la rue du Butor. Elle est célèbre de toute éternité. Un pote plus déluré que les autres savait déjà, en 1958, qu’il s’y déroulait des choses pas très catholiques là-bas. D’ailleurs, un de nos moniteurs d’instruction religieuse (oui, c’était au programme de l’enseignement laïc du lycée alors !) nous avait bien recommandé d’éviter ces lieux de perdition qu’étaient la rue du Butor et sa concurrente directe, celle de l’Est. Il nous en disait tant de mal que cela ne nous donnait qu’une envie, y aller voir de plus près. Pour parfaire notre éducation, cela va de soi. Nous y sommes allés plus souvent qu’à notre tour.
Le recoin déconseillé aux âmes pures se situait dans le haut de la rue du Butor, à son croisement avec la rue Dauphine, future rue Général-de-Gaulle. Sur la gauche, en arrivant de la rue Grand-Chemin (Maréchal-Leclerc), se trouvait une bâtisse gris-perle en bois sous tôle, assez large, dont les portes étaient de plain-pied. Plus tard, en grandissant, quand nous la nu zènes zens, si ou veux bien, nous avons constaté qu’il y avait une grande cour intérieure bétonnée, avec des chambres indépendantes à l’arrière aussi.
Bande de p’tits voyeurs, va !
Lorsque nous étions novices, même pas dépucelés mais pressés de l’être, nous nous contentions de passer en petits groupes devant ces portes éternellement closes. Exception faite d’une seule, vitrée, protégée par des rideaux Vichy. On matait depuis le trottoir d’en face. Cela ne tardait jamais, quelqu’un finissait par arriver, toujours un homme. Il toquait à la vitre aux rideaux Vichy et se faisait introduire (oups !) dans les quinze secondes suivantes.
Nous attendions deux-trois minutes puis, d’un pas alerte, la gueule émoustillée et les sens en ébullition, nous traversions la rue pour aller coller nos oreilles aux cloisons extérieures de la case. Très vite parvenaient à nos oreilles écarlates des soupirs, des halètements, des éructations aussi féminines qu’enthousiastes (fallait bien flatter le client !).
Lorsque cessaient les cris et chuchotements, nous allions nous dissimuler sous les grands manguiers (depuis longtemps disparus) pour assister à la sortie du mec. Rigolant sans ménagements quand ce dernier s’apercevait qu’il avait oublié de reboutonner sa braguette et procédait à la rectification sans autrement être gêné.
Nous rentrions alors au vieux lycée, les mains croisées devant nos culottes " gommattées ".
Faut-il vous faire un dessin ?
Nos belles copines du Butor
Plus tard, après le bac, nantis de notre premier boulot, nous sommes tous allés y dépenser une partie de notre première paye. Nous en rêvions depuis tant d’années, aussi !
La première fois, c’était en compagnie de Christian, Joël, Jean-Pierre, Dédé (de la Source, pas du Barachois) et Jean. C’était avant-hier à peine…
Timides comme des collégiens à leur premier rendez-vous, nous nous fîmes accueillir par trois jeunes, jolies et confortables Cafrines qui se firent un plaisir d’accueillir avec les honneurs cette nouvelle fournée de (bientôt) fidèles clients. Ces accortes et souriantes demoiselles firent tout ce qu’il fallait pour nous donner une seule envie : revenir au plus vite.
Ces trois-là opéraient, si je peux dire, dans les trois chambres donnant sur la rue. Nous aperçûmes trois autres de leurs collègues en turpitudes tarifées, qui nous regardaient à travers les vitres des chambres à l’arrière de la cour. Nous étions six dont seuls trois se firent conter la Carte du Tendre par nos compagnes d’une heure. Contrairement à leurs pratiques ordinaires avec le chaland, elles prirent en effet tout leur temps pour nous expliquer les choses de la vie ; les trois autres copains attendirent dans un petit salon réservé aux accompagnateurs non-consommateurs. Avec un demi-coca chacun. C’est qu’elles savaient vivre, nos amies !
La topographie sulfureuse du chef-lieu
Ce haut lieu de la jouissance tarifée n’a cessé de fonctionner que vers la fin des années 80 je crois, en raison de la concurrence nouvelle et multi-sexe des rues de Nice, du Four-à-Chaux et des Sables. Nous, nous avons conservé un souvenir ému et aguicheur de nos premières copines d’un moment.
Car à force d’y aller, à la recherche autant de gentillesse que de plaisir, nous avions fini par vraiment sympathiser. Parfois même, quand on était fauché, elles nous épongeaient malgré tout avec le sourire. Ah ! c’est pas de l’empathie, de la compassion, que dis-je, de l’humanisme, ça ?
Nous avons très vite été mis au courant de tous les endroits chauds grâce à la sympathie agissante d’un pote plus vieux de deux ou trois ans, qui n’aimait que les prostituées et avait la chance d’être musicien, batteur au grand talent dans un très célèbre orchestre yé-yé que je ne peux pas citer, voyez c’que je veux dire. Les amis Mathias « l’eau claire », Jean-Paul et Hugues, son frère, et tant d’autres, se chargeaient également de nous déniaiser quant à la topographie sulfureuse du chef-lieu.
Salut les amoureux !
Il nous arrivait souvent, quand nous étions encore jouvençaux, d’aller mater au Jardin de l’Etat, le jeudi après-midi. Derrière ces grands bosquets majestueux se déroulaient des scènes amoureuses, bien inoffensives sans doute, mais chargées d’érotisme pour nous les jeunes.
Quelques-uns de nos surveillants, pas en service à ce moment, allaient y conter fleurette à leur chérie et s’embrassaient goulûment sur les vieux bancs peints en vert. Manifestations amoureuses bien innocentes, direz-vous, mais à nos yeux de néophytes…
Parfois quand même, avec un gros coup de chance, nous tombions sur quelque couple trop pressé pour rentrer à la case, déversant dans les allées gazonnées leur trop-plein d’amour.
Au fond, tout au fond du Jardin, s’activait très souvent " L’Anita ", dont nous n’avons jamais su le vrai nom. On ne peut pas dire que l’Anita fût un canon. Nous qui admirions Sophia Loren, Lauren Baccall, Gina Lollobridgida, Kathy Jurado ou la très pileuse Sylvana Mangano de " Riz Amer ", le dimanche, nous savions ce qu’être belle veut dire.
" Po pas zot i trape saleté, marmailles ! "
Belle, L’Anita ne l’était pas. Mais n’était pas vraiment recherchée pour son esthétique. C’était une goulue, une boulimique. En dépit de ses courbes à replis dignes d’un sharpeï, elle se faisait un pognon du tonnerre de Zeus. Si vous avez parmi vos proches des adeptes de Michel Tournier, ils vous expliqueront en rigolant pourquoi cette dame faisait pousser d’imaginaires mandragores dans le Jardin de l’Etat.
Au nombre de ses habitués, un très célèbre chef d’orchestre, un haut magistrat municipal, un chef de service de Félix-Guyon, et l’un de nos surveillants les plus sympa qui prisait fort les tables de Pythagore.
Parmi les autres recoins chauds et bienveillants de Saint-Denis, il y a toujours eu, de toute éternité, la rue de l’Est. Les promeneuses nonchalantes s’y admiraient jour et de nuit. Nous allions les admirer nous aussi, vous pensez. Quelques copains y ont perdu leurs " liens " familiaux contre espèces sonnantes et trébuchantes. Là encore se retrouvait, au milieu de la foule habituelle des clients, le gratin de la haute bourgeoisie dionysienne, venu se distraire pendant que madame organisait des tea-parties dans les salons de la belle demeure bourgeoise rue de Paris. Ce sont ces grands messieurs qui ont eu la gentillesse de nous initier aux avantages, joies et pratiques de la redingote militaire " po pas zot i trape la saleté, marmailles ! "
C’était un peu rugueux et épais mais rendait bien service quand même.
250 francs CFA la gaudriole
Si l’Hôtel d’Europe était connu pour la qualité de sa table et ses bals très courus, un autre l’était pour des raisons moins glorieuses. Ancien hôtel-restaurant lui aussi, l’Hôtel du Levant attirait les clients de (court) passage. Il y avait à l’étage quelques chambres réservées aux seules praticiennes de l’amour CFA.
Ces dames, quand elles ne bossaient pas, attendaient patiemment le client, accoudées à leur fenêtre, tout sourire et championnes du clin d’œil incendiaire sur commande. Elles étaient belles, faut dire ce qui est. Nous y allions donc souvent les admirer, passant et repassant sans relâche sur le trottoir d’en face, matant à en devenir myopes, mais à part ces insatiables de Jean-Paul et Mathias, personne n’a franchi le seuil de cette belle demeure créole. On nous avait dit que l’addition était bien plus salée que chez nos chéries du Butor.
Parfois, pour ne pas se scléroser dans les habitudes, nous allions prendre le pot au bar du Rio. Il jouxtait le cinéma de Mario et les serveuses, toujours très jolies, officiaient sans soutif, ce qui ajoutait à leurs charmes. Pour 250 francs CFA, l’affaire était conclue, Coca non compris !
Consommer gratos !
Enfin, pour terminer ce tour d’horizon (non exhaustif) des charmes dionysiens, je vais vous parler de deux hauts lieux surchauffés bien particuliers.
Le premier se situait rue du Rempart, actuelle Lucien-Gasparin, dans une case à étage en équilibre très précaire au-dessus du vide : en-dessous, c’était le fond de la Rivière et la rue de la République. Faut croire que nos artisans d’antan construisaient plus solide que les ingénieurs informatisés de maintenant : la maison n’a jamais dégringolé. Il a fallu l’abattre tout récemment.
Quand elle a cessé d’être un bordel, elle est devenue l’atelier d’un célèbre musicien aujourd’hui disparu. Qui fréquentait la maison en qualité de client avant d’y habiter comme prof de musique.
L’endroit nous avait été conseillé par Hugues qui ne payait pas. Il faisait de la pub pour ces demoiselles ; en échange de quoi il consommait gratos. Pas con.
Les filles de la maison le connaissaient si bien qu’elles descendaient le chercher sur le trottoir, déjà à demi dévêtues, sachant de quoi il retournait.
" Attende in n’instant les gars, mi arviens ", disait-il en descendant de sa bagnole. Ce qui était l’occasion pour nous, triquant comme des cerfs, d’admirer les fesses rebondies à demi-cachées par les paluches d’Hugues.
" Vendredi saint i envale pas la viande ! "
Autre haut lieu de débauche, je vous le donne en mille… La cour du vieux lycée Leconte-de-Lisle, rue Jean-Chatel. Que les mânes de Zéphyrin me pardonnent mais j’avoue ma rouerie : c’est moi qui suis à l’initiative de cette mésaventure peu conforme à cet antre du savoir.
A l’arrière, en contrebas du 2è dortoir, une brèche avait été défoncée dans le mur donnant sur la rue Dauphine, pour permettre le passage des camions oeuvrant à la construction du nouveau réfectoire. Ils avaient juste oublié de reboucher la brèche. Nous les pions d’internat, en 1967, utilisions donc ce passage pour rentrer très tard.
Un soir donc, arriva ce qui devait arriver. Votre serviteur allait regagner son pieu de pion quand il avisa une forte jeune femme trottinant sur le trottoir d’en face.
" Hein… moin na 250 francs dans ma poche. Y gaingn in zaffair èk ça ?
-Amonte le 250 francs va ! "
Ce fut conclu et consommé aussi brièvement que je vous le raconte. Lorsque je contais cette drôle d’aventure à des potes surveillants, ils exigèrent que je les accompagnasse la nuit suivante sur le trottoir, pour le cas où…
" Le cas où " ne m’a pas fait mentir et c’est ainsi que cette dame se mit à passer là tous les soirs ; le vendredi, on ne consommait pas " à koz ce jour-là i envale pas la viande, monsieur ". Ce qui n’empêchait nullement une rencontre revigorante avec " sa " veuve Poignée car notre copine avait l’âme généreuse et la charité toute chrétienne : pas de viande, soit, mais… il n’y a pas de petits bénéfices !
(à suivre…)


